L’espace économique euro-méditerranéen entre passé et avenir

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Michel Destot

Publié Le 27 Février 2019 

Centre de l’économie mondiale il y a deux millénaires, la Méditerranée a connu un déclin progressif au fil de l’histoire. Et malgré ses nombreux atouts, elle peine aujourd’hui à récupérer son dynamisme passé. Aussi, dans une économie de plus en plus mondialisée, il est important pour tous les pays riverains du Nord comme du Sud de réfléchir à l’état des échanges économiques dans l’espace euro-méditerranéen, pour leur redonner un avenir plus prometteur. L’UE est actuellement la première puissance commerciale mondiale, devant les États-Unis et la Chine. En 2014, la Méditerranée ne représentait que 3% des échanges commerciaux des pays de l’UE. Et même si on peut se réjouir d’une progression sensible (cette part étant passée en 2017 à 8,6%), on ne peut que regretter un si faible niveau, loin de celui des États-Unis, premier partenaire de l’UE. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les échanges Nord-Sud concernent surtout les biens manufacturés, les échanges de services n’étant toujours pas libéralisés et des secteurs comme l’agriculture étant eux aussi exclus. On sait que les tensions géopolitiques ont entamé la confiance nécessaire aux échanges économiques, touchant en particulier les échanges Sud-Sud. On doit aussi souligner que les échanges commerciaux Nord-Sud ont surtout bénéficié aux pays de l’UE, avec un excédent par rapport aux pays du Sud qui ne cesse de croître dépassant très largement les 50 milliards d’euros. Et même si les pays européens ont produit de nombreux efforts pour renforcer la coopération économique dans l’espace méditerranéen, et notamment avec l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban et la Palestine, il reste évident, à mes yeux, que le cadre institutionnel des relations économiques dans l’espace méditerranéen reste trop complexe avec un empilement de règles aux périmètres mal définis, renforçant les difficultés administratives pour les exportateurs. Face à des flux réduits et un cadre institutionnel trop complexe, il est grand temps de réagir et d’adopter une vision plus politique et plus pragmatique des choses. C’est ce qu’a tenté l’Union pour la Méditerranée (UpM) dans les domaines du transport et du développement. Mais, faute de budgets suffisants et avec des tensions politiques persistantes, le couloir méditerranéen est resté bien entravé. Dans ces conditions, y a-t-il un avenir pour l’économie méditerranéenne? Avec des pays du Nord devenus frileux compte-tenu notamment de leurs taux de chômage élevés et des pays du Sud qui peinent à confirmer leurs réformes démocratiques, il est difficile d’être très optimiste. Et pourtant, je veux y croire! On ne peut passer à la trappe autant d’atouts, autant de richesses culturelles et humaines accumulées au cours des siècles, et rester fatalistes.
PAS D’AVENIR ÉCONOMIQUE SANS RELANCE POLITIQUE:
Faute d’une relance politique forte, permettant de parler tout autant de la jeunesse, de la mobilité, de l’énergie, des échanges universitaires que des relations économiques, on risque de s’enliser. C’est d’ailleurs l’idée du sommet de Marseille de cette année. Espérons qu’elle fasse son chemin! Au fond, les deux rives de la Méditerranée ont un défi commun à relever. Dans la mondialisation qui organise de plus en plus nos vies sans régulation économique, sociale et environnementale, les peuples, tous les peuples doutent de leur avenir. L’inquiétude progresse et conduit à des replis sur soi mortifères. Or, il faut au contraire redonner du sens à l’avenir de l’humanité. Le destin de l’être humain, c’est la compréhension de l’autre, c’est l’ouverture au monde, c’est le droit de savoir, de rêver, d’entreprendre, de se libérer par la connaissance, l’éducation et la culture.
C’EST L’AFFAIRE DE TOUS, AU-DELÀ DES ÉTATS-NATIONS:
Cette ouverture au monde n’est d’ailleurs pas le seul fait des États-nations. Les collectivités locales, les entreprises, les ONG y contribuent aussi. Ainsi, maire de Grenoble, j’ai souhaité, dès 1995, renforcer l’action internationale de ma ville, en coordonnant les nombreux acteurs engagés dans ce domaine. Le corps consulaire s’est toujours mobilisé pour assurer le rayonnement de notre cité dans et hors les murs. Les chefs d’entreprises, les universitaires, les chercheurs, les responsables d’associations de solidarité internationale, ont été associés à toutes nos actions de coopération décentralisée avec nos vingt villes sœurs. Nous avons mené cette politique avec les pays du Maghreb, avec nos villes jumelées de Constantine, de Sfax et plus récemment d’Oujda. Nous avons monté une coopération de grande qualité humaine avec Ouagadougou. Nous avons toujours eu soin d’équilibrer nos échanges avec Rehovot en Israël et Bethléem en Palestine. Nous avons renforcé nos liens avec Suzhou en Chine et Tsukuba au Japon. Avec les pays européens ((Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Lituanie…) et les États-Unis (Phoenix), les échanges ont été poursuivis souvent directement par les associations ou les universités elles-mêmes. Et puis, je n’ai cessé d’évoquer, au cours de mes dix-neuf années de mandat municipal, la dimension internationale et multiculturelle de Grenoble, ma grande sensibilité à cette dimension renvoyant, sans doute, comme un écho, à mon parcours de vie familial et professionnel.
LA TUNISIE, UN EXEMPLE INTÉRESSANT À SUIVRE :
Dans ce contexte difficile, il n’est pas indifférent de relever que les relations UE-Tunisie se sont fortement développées, notamment au cours des deux dernières années, dans de nombreux domaines du Partenariat Privilégié, bien au-delà des échanges commerciaux: droits des femmes, réforme de la justice, mesures en faveur de l’entreprenariat des jeunes, développement local, économie verte, culture et protection civile… Et dans le même temps, les négociations d’accords bilatéraux ambitieux ont progressé avec succès dans les domaines aérien, économique et commercial, et migratoire. Le pari est clair: un soutien à un pays engagé dans une transition politique et socioéconomique aura finalement des conséquences positives en termes de croissance inclusive et durable. Cet exemple s’étendra t-il plus largement? J’ai toujours milité pour des relations privilégiées entre la France et la Tunisie. La réalité du jumelage entre Grenoble et Sfax quand j’étais maire, mes missions parlementaires en Tunisie quand j’étais député, mes fréquents séjours privés dans ce beau pays l’attestent. Au-delà des rencontres présidentielles et ministérielles qui se sont multipliées entre nos deux pays, il est important de noter que la France maintient sa position historique de premier client de la Tunisie, représentant près de 30% des exportations du pays. Et même si les performances à l’export de la France vers la Tunisie s’inscrivent dans une tendance globale de pertes de parts de marché, au bénéfice de pays tels que la Chine ou la Turquie, ces dernières années la présence de la France s’est accrue aussi bien dans le domaine financier que dans celui des investissements. Mais n’oublions jamais que l’avenir de nos relations, y compris économiques, dépendra aussi de la coopération culturelle, scientifique et technique, comme de la promotion de la langue française. Je ne veux pas oublier non plus l’importance à mes yeux de la coopération franco-tunisienne en matière de développement. Administrateur de l’AFD, j’avais milité en ce sens et ne peux que me réjouir du plan de 1,7 milliard d’euros engagé jusqu’en 2022.
LES RAISONS D’UNE ESPÉRANCE:
Il serait vain de croire à la solution miracle pour redonner un avenir économiqueconquérant à l’espace euro-méditerranéen. Mais il serait désespérant de ne s’en tenir qu’aux chiffres (peu enthousiasmants) et aux seuls objectifs actuels (toujours trop technocratiques). L’espoir, comme souvent, viendra d’un mouvement des peuples eux-mêmes pour ouvrir le débat sur les questions fondamentales de progrès et de justice. À mes concitoyens qui me demandaient quelles étaient les valeurs qui fondaient mon engagement de maire et de député, je répondais toujours: la lutte contre toutes les inégalités et l’ouverture au monde. Et avec les mêmes convictions, je crois sincèrement que le réveil politique, économique et social de l’espace méditerranéen passera par la réussite de la transition démocratique sur la rive Sud, et une ouverture généreuse au monde sur la rive Nord.

Michel Destot , Ancien Député ,Maire de Grenoble ville soeur de Sfax

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