LETTONIE

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REPUBLIQUE DE LETTONIE

Les célébrations du centenaire de la Lettonie : une fière indépendance

De 2017 à 2021, la Lettonie célèbre son centenaire d’indépendance à travers un programme culturel d’une grande richesse. Sur cinq ans, le projet LV100, piloté par le ministère de la Culture, soutient plus de 800 initiatives et événements en Lettonie et ailleurs dans le monde. L’année 2018 est particulièrement importante car elle marque le centième anniversaire de la déclaration d’indépendance du pays. Pour comprendre l’histoire, la culture et la société lettonne ainsi que les enjeux politiques qui sous-tendent ces célébrations, le Journal International s’est rendu sur place. Dossier.

Première partie. Histoire : comprendre l’importance des célébrations du centenaire

« Aujourd’hui nous avons une patrie – un État indépendant – et nous avons tous notre liberté. Malgré les guerres et les occupations, le plus difficile a été fait, le bien le plus précieux est protégé. » Dans son discours du 18 novembre 2018, le Président Raimonds Vējonis a fait implicitement référence aux dominations passées : de celles de l’Empire russe et des collèges nobiliaires germaniques du XVIIIe à celles des puissances allemandes et soviétiques du XXe siècle.

Mémoires et récit national de la première guerre mondiale

Mais à l’occasion du centenaire de leur indépendance, les Lettons se souviennent surtout des péripéties de la Première Guerre mondiale. Les batailles de l’Aa ou batailles de Noël occupent une place importante dans leurs mémoires : du 23 au 29 décembre 1916 l’armée Russe – qui occupait alors le territoire -, et ses unités lettones ont combattu l’armée allemande dans le froid et les terres marécageuses, non loin de Jelgava, ville côtière de la mer baltique. Plus de 9000 soldats lettons ont perdu la vie au cours de ces affrontements. Le musée des batailles de Noël, situé non loin de l’endroit où se déroulèrent les combats, entretient la mémoire de cette période. Le responsable du site, Dagnis Dedumietis, historien, raconte : « on estime qu’il y avait environ 40 000 soldats russes, dont 20 000 soldats lettons, qui constituaient principalement la ligne de front. »

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Riga. Dagnis Dedumietis en tenue de soldat russe. Christmas battle museum. Crédits: Ilmārs Znotiņš.

Beaucoup de Lettons pensent que ces fusiliers ont combattu pour l’indépendance. En réalité, explique Dagnis Dedumietis, il s’agit du « plus grand mythe des batailles de Noël. » L’engagement guerrier auprès de l’Armée rouge n’était pas motivé par des velléités séparatistes potentielles mais plutôt par la volonté de combattre les Allemands, adversaires de toujours. Il faudra attendre la révolution russe de mars 1917 et la fin de la Première Guerre mondiale pour voir se dessiner de véritables mouvements d’indépendance. Mouvements qui mèneront, non sans conflit militaire, à la proclamation de la République lettonne le 18 novembre 1918. C’est précisément cette date qui est célébrée chaque année et autour de laquelle gravitent toutes les célébrations du centenaire.

Les fractures du passé

Et si la République de Lettonie a été proclamée il y a cent ans, elle n’est pas restée indépendante sur une si longue période. Au contraire, après avoir vécu en République parlementaire de 1920 à 1934 puis en régime autoritaire de 1934 à 1940 sous la dictature de Kārlis Ulmanis, le pays a été annexé par l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) de 1940 à 1991 avec une parenthèse d’occupation par l’Allemagne nazie de 1941 à 1944. Comme le dit l’historien André Filler dans son ouvrage L’impossible nation lettonne, « la terrible décennie de 1940-1950 constitua le plus grand bouleversement que le territoire letton ait connu depuis la conquête germanique […] les Lettons eux-mêmes traversèrent des épreuves des plus dramatiques : la Légion lettonne des Waffen SS dut affronter la Division lettonne de l’armée soviétique sur les champs de batailles de la Seconde Guerre mondiale, et il n’était pas rare que deux frères se retrouvent à combattre l’un contre l’autre. »

C’est donc pour cela que les célébrations du centenaire sont particulièrement importantes et que le gouvernement s’est donné les moyens pour les rendre grandioses. La Lettonie a subi maintes occupations et c’est aujourd’hui une fierté pour elle de pouvoir célébrer librement sa culture et d’affirmer son identité. Sur les 60 millions d’euros dépensés pour les cinq années de festivités, l’État letton participe à hauteur de la moitié du budget.  En outre, « les investissements sur la culture ont des bénéfices de long-terme, ce n’est pas juste une question de combien on dépense dans tel ou tel événement », explique Ieva Stare, de l’Institut letton. Et le président Raimonds Vējonis de s’exclamer dans son discours du 18 novembre dernier : « je vois dans le futur une nation qui s’exprime fièrement en letton et dont la culture est admirée à travers le monde ».

Valoriser les héros nationaux

Dans cette perspective, la construction d’un récit national joue un rôle crucial. Il unifie les consciences sur le fondement d’un imaginaire historique partagé. Le centenaire est ainsi l’occasion de mettre en avant les héros nationaux, certains mythiques comme le tueur d’ours Lāčplēsis, de l’épopée du poète Andrejs Pumpurs ; d’autres bien réels, comme Jānis Lipke, qui a sauvé une cinquantaine de juifs avec sa femme lors de la Seconde Guerre mondiale, grâce à un bunker sous-terrain de trois mètres sur trois. Un film biographique a d’ailleurs été réalisé sur ce dernier. Il fait partie des seize réalisations retenues dans le cadre du projet « Films lettons pour le centenaire de la Lettonie » et a pu bénéficier d’un financement exceptionnel par le Centre du film national de Lettonie.

Bande annonce du film biographique sur Jānis Lipke, The Mover

Depuis juillet 2013, il existe également un musée mémorial en souvenir de Jānis Lipke. Ce musée est tapi au fin fond d’une ruelle sur l’île de Ķīpsala , à Riga, juste à côté de la maison où il vécut. Il a été conçu par une architecte renommée, Zaiga Gaile, qui a fait du bois son matériau de prédilection. La façade du bâtiment ressemble à une coque de bateau retourné. Lolita Tomsone, responsable du musée, explique : « Jānis Lipke était sous-traitant pour la Luftwaffe et a utilisé sa position pour sortir des travailleurs juifs du ghetto de Riga et des camps autour de la ville, avec l’aide de sa femme, de 1940 à 1944 ». Vers la fin de la guerre, le nombre de réfugiés devenant trop important par rapport au volume de son bunker, il s’est organisé avec des gens de confiance pour transporter une partie de ses protégés à Dobele Parish, ville à 80 km de la capitale.

Les célébrations du centenaire ne sont donc pas seulement importantes en ce qu’elles symbolisent et ancrent l’indépendance de la Lettonie mais aussi en ce qu’elles permettent, au gouvernement letton, de construire un récit national homogène à travers la valorisation de périodes historiques particulières et des héros nationaux. Par ailleurs, les enjeux ne sont pas seulement nationaux, car ces mêmes célébrations permettent aussi, selon les administrateurs du programme LV100, « de faire connaître à l’international le rôle qu’a joué la Lettonie dans l’histoire mondiale moderne. » Reste que les festivités du centenaire sont essentiellement, pour le peuple, un événement culturel et que les Lettons se sont surtout rassemblés autour du chant, de la danse et de différents spectacles. Ce sera l’objet du prochain article de ce dossier.

Jean-Baptiste Roncari

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