LIVRES / LA SOCIÉTÉ (DÉ-)VOILÉE

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

AUX SOURCES DU HIRAK. Essai de Rachid Sidi Boumedine, Chihab Editions, Alger 2019, 232 pages, 950 dinars.

Le Hirak algérien est devenu au fil du temps un très long «fleuve», plutôt assez tranquille en comparaison avec ce qui se passe ailleurs (France, Irak, Bolivie…) et avec ce qui, habituellement, s’est passé chez nous (avec, toujours, des gros lots de victimes et de dégâts matériels).

Un long fleuve ayant déjà apporté à la société traversée bien des changements bénéfiques dont les plus importants sont, à mon sens, d’une part, la reconquête de la liberté d’expression publique (on se souvient, pour les plus âgés, des manifestations de Décembre 60 qui avait vu le peuple crier son refus de l’oppression et sa colère face aux injustices coloniales. On avait alors 15-18 et 20 ans à peine… le gros des troupes !) et , d’autre part, l’envol vers l’Indépendance. Mais de la route reste encore à parcourir. Tout en espérant qu’il n’y ait que des crues bénéfiques, à l’image de celles du Nil qui, au fil des siècles, ont transformé le Delta en paradis agricole.

Globalement, c’est ce qu’espère l’auteur qui, pour bien maîtriser le cours des événements, en bon sociologue qu’il est (doublé d’un urbaniste expérimenté) va remonter aux sources même du fleuve. Il n’y a jamais d’effets sans causes. Encore fallait-il aux gestionnaires politiques de la société algérienne savoir les découvrir, les comprendre et les gérer au bénéfice de tous les citoyens et de l’intérêt général.

C’est ce qui lui permet, à travers plusieurs réflexions, de mettre à nu les raisons profondes de la revendication que les arcanes dissimulés de ce que le Hirak dénonce comme «le Système», qui use de toutes les ruses et menaces pour survivre, en changeant de façade.

Il y a aussi des clés de lecture qui sont proposées pour «comprendre» un tel mouvement puissant, pacifique, patriote, joyeux même, mais décidé à aller jusqu’au bout de sa marche face à un système clientéliste et ses réseaux rentiers.

Table des matières : Introduction/ Première partie : Comment écrivez-vous Hirak ?/ Deuxième partie : Le système et ses rouages / Conclusion générale

L’Auteur : Sociologue et enseignant –chercheur dans le domaine de l’urbanisme et l’aménagement. Travaille dans le secteur de l’énergie. A dirigé plusieurs organismes publics d’étude et de recherche. Activité de recherche au Cread (associé). Quarante ans au moins dans les rouages de l’Etat. Retraite, consulting et écriture. Auteur de plusieurs ouvrages (essais… et une biographie, «Yaouled ! Parcours d’un indigène», Apic 2012)

Extraits : «Beaucoup d’Algériens ont besoin de leur dose de Hirak chaque semaine… et cela dure depuis des mois, et ce n’est pas fini car ces rencontres sont aussi un ressourcement où le peuple se retrouve et se reconnaît dans sa diversité» (p 13), «D’une certaine façon, le mouvement produit par le Hirak est sensible «hors Hirak» : nous sommes tout à la fois les passagers et le moteur d’un bus dans lequel nous sommes et nous poussons, nous sommes immobiles par rapport à lui et lui par rapport à nous….» (p 15) , «Comment a-t-on pu faire d’une Algérie rêvée avant l’Indépendance un cadre cauchemardesque de vie où la corruption, la violence, le non-droit, le mépris du peuple, sont devenus des règles de fonctionnement et non pas des exceptions» (p 100), «Le choix dans le face-à-face actuel entre le Pouvoir et Hirak est loin de se réduire au choix entre une Algérie démocratique et une Algérie autocratique et clientéliste, mais à un choix entre un pays viable qui développe des activités productives et un pays en faillite livré aux mécanismes de la rente et leurs conséquences» (p 205), «Le système clientéliste a produit ses propres impasses, que la chute des prix du pétrole a contribué à rendre encore plus dangereuses» (p 206).

Avis : Un observateur averti de la société et du paysage socio-politique . Un «expert» vrai qui «ne sait pas tout» mais qui sait bien. Approche rigoureuse. Austère même ! Certes pas facile à lire mais fourmillant d’infos, tout particulièrement sur la phase de démarrage du Hirak.

Citations : «La question des usages des réseaux sociaux en Algérie ne doit pas nous faire rentrer dans un nouvel univers magique dont nous ne comprenons pas tous les mystères, mais être lue dans le contexte social local, qui avec quelques adaptations, impose ses codes et ses règles aux utilisateurs» (p 33), «Ce système fabrique depuis des décennies des gens serviles. Comme signal, nous avons pu tous constater le nombre incroyable «d’experts» en sortie de crise dont l’Algérie disposait sans le savoir, si on en juge par le nombre de «contributions» dans la presse, sans compter les vieilles badernes qui tentent de se recycler, bien qu’ayant largement, eux et leurs thèses, dépassé la période de péremption. C’est proprement effrayant ce décalage par rapport à leur peuple» (p 95), «L’objectif du Hirak , qui s’est progressivement constitué, clarifié et consolidé, est celui d’une «République Démocratique et Egalitaire» qui ouvre sur le respect des libertés : d’expression, de pensée et de conviction, et bannit toute ségrégation selon l’appartenance (sexe, âge, religion, ethnie, etc.) (p 211)

LA MISE A NU. Roman de Abdelhamid Benhadouga («Bana As-Sboh», écrit en 1978 et édité en 1981 par la Sned.Traduit de l’arabe par Marcel Boix).Casbah Editions, Alger 2019, 322 pages, 850 dinars

Dans la plupart des œuvres de Benhadouga, la femme et la condition féminine occupent une large place dans ses œuvres.»Je crois que c’est d’abord ma vie familiale, c’est-à-dire ma mère, mes sœurs, tout mon entourage féminin qui, peut-être inconsciemment, m’a conduit à écrire sur la femme et la condition féminine en Algérie.» disait-il. À travers son œuvre, on découvre un «révolutionnaire» dans l’âme et surtout un homme courageux compte tenu du contexte politique de l’époque. Il a toujours œuvré pour la vérité et cultivé l’espoir suite à la désillusion ressentie durant les premières années de l’indépendance. Thèmes récurrents de l’auteur : la révolution, la justice sociale et le progrès pour ne pas dire le socialisme, la religion, la langue, la femme, la vie familiale, la terre. Pour Abdelhamid Benhedouga :»Moi, je suis un écrivain, et ce qui m’intéresse, c’est là où il y a crise… Là où ça va, ça ne m’intéresse pas, je ne suis pas un écrivain qui applaudit, d’autres le font à ma place. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont surtout les points faibles, les situations conflictuelles ; c’est là où je considère qu’en tant qu’écrivain, je dois intervenir.». Son œuvre possédait un fil conducteur : dire la vérité, dévoiler la réalité et continuer d’espérer. Il est vrai que l’atmosphère de l’époque (années 60 et 70) s’y prêtait aisément avec ses rêves, mais aussi avec ses (dés-) illusions…

La «Mise à nu» : une œuvre écrite en 1978 qui décrit une société en pleine transformation des comportements. Elle raconte la rurbanisation, c’est-à-dire la vie en ville de familles à la mentalité encore rurale ou «citadine» (pour ne pas dire petite bourgeoise), les unes cherchant à s’élever dans la hiérarchie sociale et financière ou à s’intégrer (surtout grâce aux mariages «arrangés»), les autres cherchant à continuer à «dominer» ou à se singulariser par l’étalage de la fortune… surtout aux «hamams». C’était aussi le temps (celui du roman) de la Révolution agraire, du Volontariat et surtout, celui des débats (multiples, «libres» et houleux) sur le projet de Charte nationale.

On rencontre, donc, les représentants d’une société vivant presque en vases clos, fabriqués par une vie politique assez originale, clamant le «socialisme spécifique» (ou «algérien»), prometteuse au niveau du discours mais à la longue étouffante, tout particulièrement pour les jeunes, garçons et filles, instruits ou non, fonctionnaires ou «entrepreneurs ou commerçants», célibataires ou mariés, qui se trouvent, volontairement ou non, perturbés, «déviés», révoltés, chercheurs de libertés, etc.

La scène : Une famille conservatrice aisée mais pas encore riche, celle de Cheikh Allaoua Ben Khalil… et une famille se prétendant «citadine» et assez aisée, celle des Ben Abdeljalil… et comme «eau» trouble la militance politique du Fln –historique et du camp «révolutionnaire». Entre les deux, des jeunes (Dalila, Krimo, Naima, Redha, Nacera «Sonacome», Naima, Zoubida…) à la recherche d’un autre avenir et rencontrant mille et une difficultés… venant de la famille, de la société, des amours cachés ou tus et des attentes du mariage libérateur… Les plus atteints : les femmes. Déjà ? Non, toujours… Re-non, encore !

L’Auteur : Né en 1925 Abdelhamid Benhadouga, a fréquenté l’école publique et l’école coranique dans son village. Après une solide éducation familiale (père Imam), ce natif de Mansourah (BBA), ira poursuivre ses études à Constantine (El Ketania), puis à la Zitouna de Tunis. Hésitant entre la littérature et la religion, c’est son engagement au sein du MTLD qui va l’aider à trancher.

Il se retrouve au centre de l’action nationaliste comme représentant du MTLD en Tunisie et responsable des étudiants algériens dans ce pays. De retour en Algérie, Benhadouga va travailler pour l’ORTF et la BBC. Recherché par la police, il se rend en France avant de rejoindre «La Voix de l’Algérie», la radio du FLN à Tunis. Après des études radiophoniques et un stage de réalisateur radio en France, il se consacre en Tunisie à des études d’art dramatique, ce qui lui permettra d’accomplir un travail colossal peu connu du public : la production de plus de 200 pièces de théâtre radiophoniques. Il investit la littérature par le journalisme, avec «El-djazaïr bayn el-ams wal youm» (L’Algérie entre hier et aujourd’hui), recueil d’articles publié en 1958, qui sera suivi de «Dhilaloun djazaïri» (Ombres algériennes), recueil de nouvelles publié à Beyrouth en 1960. Comme beaucoup d’écrivains, Abdelhamid Benhadouga commence par des articles de presse, des nouvelles, de la poésie («El-arwah achaghira» – Âmes vacantes, SNED, 1967), avant de publier son premier roman. Pour un début, ce fut un coup de maître. «Rih El-Djanoub» (Le Vent du Sud), SNED, 1971, va connaître un grand succès et sera traduit en français, néerlandais, allemand et espagnol. Ce roman décrit la société rurale algérienne, avec ses conditions de vie difficiles et ses espoirs. Le second roman, «Nihayat el-ams» (La fin d’hier, SNED, 1974), sera également traduit en français par Marcel Bois qui en fera de même pour «Wa ghaden yawm djadid» – «Demain sera un nouveau jour» (Al Andalous, 1992).Il a été aussi Dg de l’Enal (Entreprise nationale du livre, issue de la Sned), président du Conseil national de la Culture et en 1992, Vice-président du Conseil Consultatif national puis président, Rada Malek ayant rejoint le Hce. Il est mort à Alger le 21 octobre 1996.

Extraits : «Chez nous à la campagne, la plupart des filles voient passer leur jeunesse comme un rêve vite dissipé par les maternités successives et par une vieillesse prématurée. Celle qui n’est pas «vendue» à seize ans a de la chance»» (p 68), «Le niveau de vie avait décuplé depuis l’indépendance, à la ville et à la campagne. Mais l’évolution du comportement, au lieu de suivre la même courbe, allait dans le sens d’une dégradation. A vrai dire, pour reprendre l’expression de Freud, «le refoulé» faisait retour» (p 117).

Avis : Une écriture fluide et lisible… et, surtout, qui va droit au cœur des lecteurs qui se sentiront, encore aujourd’hui, tous concernés. A noter que c’est, peut-être, le seul écrivain dont personne, où qu’elle se situe politiquement, ne conteste la valeur littéraire des œuvres et les qualités de l’homme. Une véritable «Voix du peuple». Poète aussi. Voir «La fleur des champs» (pp 243-252) et p 317 («La mots ont-ils encore un sens quand la conscience s’est barricadée et que le cœur se cadenasse ?»…)

Citations : «Les hommes n’oublient pas, ils font semblant d’oublier» (p 58), «Distinguons bien gloire et justice. Toutes les dictatures du monde ont cherché la gloire au détriment de la justice» (p 129), «Etre sérieux ne signifie pas être triste, avoir une mine renfrognée. Le socialisme est un espoir, une joie durable, pas une pleurnicherie» (p 135), «Le bonheur n’est jamais acquis une fois pour toutes… Et la liberté, c’est pareil. Il y faut de la patience, et toujours recommencer… Autrement, la vie n’a plus de sens» (p 198), «Les Algériens sont malades du sexe. Le monde entier est malade du sexe. Mais en Algérie, c’est le refoulement qui met les gens dans cet état» (p 208), «Ton père ? Un homme comme les autres. Il ne faut pas en faire un héros parce qu’il a pris part à la Guerre de libération. Tous les Algériens, y compris les femmes, y ont participé… Nos pères, nous les respecterons dans la mesure où eux-mêmes nous respectent. Il n’y a pas à avoir peur d’eux : ils sont le passé et nous l’avenir» (p 237), «L’avenir est une aventure qui exige la capacité de créer. L’homme qui se sent impuissant tourne le dos à l’avenir. Et puis, mon père ne pense pas avec son esprit, il pense avec ses archives » (p281), «Violence, langage qui bouleverse tout sur son passage/Violence, opiniâtre ennemie de la raison et du cœur/Violence, nœud de contradictions, qui n’admet nul détour/ Violence, langage entier qui se suffit à lui-même » (p 317).



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