LIVRES / UN MONDE… EN MODE «HIRAK»

   18..06.2020

par Belkacem Ahcene-Djaballah

                                                                                      Livres

QUI SONT CES TÉNORS AUTOPROCLAMÉS DU HIRAK ALGÉRIEN ? Essai de Ahmed Bensaada (Préface de Majed Nehmé. Postface de Richard Labevière) Apic Editions Alger 2020,138 pages. 700 dinars

Dans le monde arabe en général (en fait dans presque tout le monde en développement) et en Algérie en particulier, il n’y a pas (eu) un seul mouvement ou soulèvement ou contestation populaire (ou même individuelle) qui n’ait été «accusé», peu ou prou, de manipulation (avant, pendant et après) par des «mains étrangères». La chose est devenue si commune qu’elle en a été banalisée. Tellement que l’opinion publique «éclairée» s’étonne lorsque cette manipulation n’est pas évoquée. Le drame, c’est que la banalisation a permis de perdre de vue les manipulations réelles. Car, et personne ne le nie, tant c’est évident, elles existent… partout (aux Usa, au Canada, en France, au Qatar, en Egypte, en Suisse, en Allemagne, au Maroc, en Russie, en Mongolie, aux Iles Vierges… Chez nous ! Chez les autres ! Contre nous ou en notre faveur (c’est rare mais ça peut exister) ! Il n’y pas (presque) plus de relations internationales, aujourd’hui (et hier), sans pressions, sollicitations et /ou immixtions extérieures… et parfois des velléités ou actions d’ingérence directe. A chaque pays son organisation, ses manières de faire, intelligentes ou brutales… mais, aussi, son niveau de prise de conscience… du problème et des éventuels dangers. Mais, attention de ne pas tomber dans le délire paranoïaque qui fait oublier que les causes profondes et réelles des problèmes sont en majorité ou d’abord et avant tout… «nées chez nous» et sont, d’abord et avant tout «en nous». Dans la foulée, la décision de créer – enfin !- une Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et la coopération (en avril 2020) est à saluer. Il était temps ! L’Inesg ayant échoué ou «démissionné» depuis fort longtemps, cela va peut-être nous empêcher de «faire appel» ou de nous référer sans arrêt à l’ «expertise» internationale et /ou aux conseils et/ou écrits extérieurs – contre rétribution et/ou récompense bien souvent comme on l’a vu durant la dictature «rose» qui, par l’intermédiaire du «milliardaire» (sic !) Khalifa, avait fait appel aux vedettes françaises du show-business – pour analyser sérieusement nos problèmes.

Depuis quelque temps, le «Hirak», ce mouvement populaire contestataire – sans «leaders» politiques ou médiatiques déclarés, faut-il le préciser – qui dure de manière pacifique depuis plus d’une année et mouvement reconnu «béni» par le nouveau chef de l’Etat lui-même… semble – paraît-il, selon certains analystes – attirer de plus en plus de «récupérateurs»… dont certains ont commencé – nous dit-on – leur œuvre depuis déjà bien longtemps… sur d’autres terrains.

C’est ce que nous présente l’auteur avec son livre-enquête : une foultitude d’Ong, pour la plupart «étasuniennes» (lire «Usa»… mais ce n’est pas que… ), financées par lobbies et/ou des hommes d’affaires –pour la plupart néoconservateurs – jouant aux mécènes politiques et supportées par les représentations diplomatiques sur place, encouragent et/ou créent des mouvements populaires de révolte ou de déstabilisation contre les régimes et les gouvernants jugés «anti-» ou «a-démocratiques» ou… De nombreux exemples dont certains, hélas, ont débouché sur des «chaos». Les intervenants ? Ned, Us Aid, Soros, Osi, Freedom House, Open Society, Iri, Ndi, Pomed, Rand, Otpor, Wjf, Wjp, Canvas, Awln, Wmd, Kadem, American Bar Association, Npwj, l’International Center on Nonviolent Conflict… et d’autres et d’autres. Dans un précédent ouvrage (édité en Algérie), «Arabesques», l’auteur nous précisait qu’il y a même un organisme américain spécialisé dans les nouvelles technologies, «Movements.org», qui «identifie, réseaute et forme les cyberactivistes à travers le monde»… pour, bien sûr, promouvoir des «Printemps», des «Révoltes» et des «Révolutions» et «exporter la démocratie» à travers le monde : Serbie, Géorgie, Ukraine, Kirghistan… puis Egypte, Tunisie, Yémen, Algérie, Syrie, Libye…

Donc, au centre de la manipulation de notre «hirak béni»… des «ténors» sur lesquels «misent» –et depuis pas mal de temps car, bien sûr, avant toute action, il y a une préparation – ces Ong. Pour ce qui nous concerne, selon le préfacier, et sur le terrain: Lahouari Addi, l’«activiste professionnel franco-algérien»… Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul et Karim Tabou. «Trois mousquetaires de la démocratie importée»… Toujours selon le préfacier. D’autres noms sont cités. Rien que ça ? Non, car il y a plus grave encore, selon l’auteur : les liens étroits entre les «ténors» et certains représentants du Fis dissous qui sont réels et pas récents et la double relation avec ces islamistes et l’administration américaine «rappelle la politique étasunienne qui favorise l’installation d’islamistes à la tête des pays de la région Mena». Une thèse récemment reprise sur le plateau de la chaîne de télé publique, entre autres, par un «professeur émérite» qui a évoqué une «réunion» à Paris ; réunion organisée par une chaîne de télé islamiste off-shore… juste avant le «hirak».

Décidément, notre histoire est truffée de «complots»… mais, heureusement que les complots n’ont jamais fait l’Histoire.

L’auteur : -Docteur en physique de l’Université de Montréal, enseignant, chercheur, consultant pédagogique, auteur, essayiste, journaliste… auteur de plusieurs ouvrages dont «Kamel Daoud : Cologne, contre–enquête», éd. Frantz Fanon, Alger 2016 , «Arabesques. Enquête sur le rôle des Etats-Unis dans la rue arabe», éd. Synergie, Alger 2012, et «Arabesques. Enquête sur le rôle des Etats-Unis dans les révoltes arabes», éd. Anep, Alger 2016.

-Majed Nehmé, l’auteur de la préface, est le directeur (et le principal actionnaire) du magazine (mensuel) français «Afrique Asie» (journal fondé –titre originel «Africasia»- en 1969 par Simon Malley, décédé en 2006).

-Richard Labévière, l’auteur de la postface, est un journaliste français, «spécialiste du monde arabe, du Maghreb et des questions de défense et de terrorisme».

Sommaire : Préface : «Sauver le Hirak de ses démons» (Majed Nehmé, p 9 à 17)/ Texte (p 19 à 66)/ Postface : «L’Algérie au cœur» (Richard Labevière, p 67 à 74)/ Annexes (p 75 à 136).

Extrait : «L’enquête actuelle de Bensaâda part d’une déclaration stupéfiante de Lahouari Addi, un activiste professionnel franco-algérien qui officie en France, professeur de sociologie à l’Iep de Lyon de son état, qui propose, sans autre forme de procès, ni consultation populaire démocratique quelconque, et sans même l’approbation des forces vives du Hirak, la prise de pouvoir par un triumvirat composé de Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul et Karim Tabou» (Préface, p. 14).

Avis : Un petit livre certes très bien documenté et thèse certes bien amenée (mais trop bien «encadré»).

Citation : «Avant les mal-nommées «révolutions arabes», le monde post-Guerre froide a d’abord connu les «révolutions de couleur» ou «révolutions des fleurs», appellations désignant une série de mouvements populaires-présentés comme pacifiques alors qu’ils généraient, le plus souvent, des confrontations extrêmement violentes, mouvements soutenus par l’Occident (les Etats-Unis et leurs satellites s’entend. Financés, dirigés, canalisés et conceptualisés de l’extérieur – en dehors – des territoires où ils se forment et agissent, ces «mouvements» n’ont rien de spontané puisqu’ils obéissent presque toujours à d’étrangers Ong» ( Postface, p. 68). «Les Ong sont, sans doute, la trouvaille la plus machiavélique des pays occidentaux dits «démocratiques» (Postface, p. 68).

VIVEMENT APRES-DEMAIN ! Essai de Jacques Attali, Hibr Editions, Alger 2017 ( Arthème Fayard, 2016), 230 pages, 800 dinars (Pour rappel, déjà publié).

Dans un ou dix ou quinze ans, en tout cas avant 2030, «si rien n’est fait», surviendra une catastrophe… un tsunami… qui balaiera un monde obsolète… Nul n’y échappera : ni les plus riches, ni les plus puissants… Avant qu’une autre société ne soit reconstruite sur les décombres de la précédente, chacun pleurant un désastre qu’on aurait pu éviter. Telle est la bien sombre prévision de l’auteur qui, dans une première partie, a présenté une masse de nouvelles connaissances (données et statistiques) sur l’état du monde, accumulées dans tous les domaines : scientifiques, démographiques, idéologiques, géopolitiques, artistiques… Des chiffres accompagnés de commentaires rigoureux. Des données positives pleins d’enseignement, et négatives qui donnent le tournis et des sueurs froides :

Une croissance continue du niveau de vie du monde, une réduction continue de l’espérance de vie, un accès généralisé aux nouveaux moyens de communication, un bouleversement de l’agriculture, de l’éducation et de la santé, une économie de plus en plus collaborative, la prise de conscience des enjeux écologiques… mais, hélas, le vieillissement du monde, la situation tragique des migrants, la fragilisation de l’agriculture mondiale, la persistance de l’extrême pauvreté, le débordement des nations par les entreprises, le retour de la violence, la faiblesse des institutions internationales (note : il avait oublié la naissance ou la re-naissance de virus mortels entraînant des millions de morts)… Un poids des échecs bien plus élevé que celui, «indéniable», des succès. L’on se retrouve donc dans «une cabine de pilotage d’avion sans pilote, ou dans un navire en panne en pleine tempête»… d’où une rage généralisée devenant assez vite de la colère.

Comment y échapper sans renoncer à la liberté… et se laisser aller vers le mieux… avant 2030, date à laquelle le monde devrait devenir bien plus insupportable encore pour l’immense majorité des gens ? Comment échapper à «l’économie de la colère», c’est–à-dire une société de l’action violente («qui a d’ailleurs recommencé à croître depuis plusieurs années et qui s’étendra et explosera en mille foyers d’incendie».That is the question ! Première réponse pour faire jaillir des «étincelles de bonheur et d’espoirs» : «Tout commence par un changement personnel, une mutation intime : agir sur soi, pour se préparer à agir sur le monde afin qu’il reste vivable pour soi». Vaste et lourd programme tant les feux sont nombreux. D’autant que pour construire une cabine de pilotage d’un avion pris dans la tempête, il faut d’abord que les passagers de l’avion prennent conscience de cette nécessité.

L’auteur : Prof’, écrivain, conseiller d’Etat honoraire, conseiller spécial de F. Mitterand à la présidence de la République de 81 à 91, fondateur et premier président de la Banque européenne pour la Reconstruction et le Développement (Bird) à Londres de 91 à 93… Président d’une entreprise internationale de conseils en stratégies, etc… etc… Docteur en sciences économiques, diplômé de l’Ecole Polytechnique, de l’Ecole des Mines, de l’Iep, de l’Ena… Il est aussi éditorialiste… auteur de plus de 60 ouvrages traduits dans plus de 20 langues (essais, biographies, romans, contes pour enfants, pièces de théâtre…). Classé comme l’un des cent intellectuels les plus importants du monde. J’oubliais : il est né, fin 43, (c’est un jumeau, et son autre frère, Bernard, fut, entre autres, Pdg d’Air France) à Alger d’une famille juive d’Algérie, installée à Paris dès 56 ;le papa ayant tout compris de la situation coloniale, bien avant tous les autres.

Aucun mandat électif… et ne manque plus… que l’Académie française. Cela ne saurait tarder ! Mais, le veut-il vraiment ? Ou, alors, veut-on vraiment de lui ?

Extraits : «Commence à exister dans certaines jeunesses du monde un courant très profond et très nouveau qui fait sauter le tabou de la mort : jusqu’ici, on voulait tuer, mais on ne voulait pas mourir, sauf en cas de légitime défense ; aujourd’hui, des idéologies de plus en plus nombreuses conduisent quelques jeunes à trouver si peu de sens à la vie lorsqu’ils vont sans hésiter donner la mort en mourant» (p. 97). «Tout, dans le monde, depuis peu de temps, nous rappelle l’ampleur croissante prise par la violence, dans la vie quotidienne, comme dans les réalités géopolitiques. Tout redevient prétexte pour se disputer, se battre, s’entretuer, massacrer. Comme si on se supportait de moins en moins. Comme si tout prétexte était bon, désormais, pour en découdre avec son prochain» (p. 93).

Avis : Un «rapport» inquiétant mais aussi porteur d’espoirs pour que l’homme accepte d’être moins égoïste, de devenir plus «soi», les Etats moins autoritaristes, les démocrates moins dogmatiques,les peuples plus libres et les entreprises moins expansionnistes. Trop de conditions pour éviter la Catastrophe… vers les années 30 ? Un livre très utile (et très facile à lire pour peu que l’on dépasse ses angoisses) pour connaître les promesses et les menaces du monde dans lequel nous vivons et pour y «devenir soi». Avions présenté jeudi 30 avril 20015 (in Mediatic) «Demain, qui gouvernera le monde ?»

Citations : «L’économie de la rage passe largement par les classes moyennes» (p. 64). «Le rapport à la mort restera l’essentiel du fondement de nos sociétés. L’éloigner restera la première exigence de la liberté» (p. 123). «Le bonheur de l’autre nous est plus utile que son chagrin» (p. 186). «Agir sur soi est, en soi, une action sur le monde» (p. 188) «On n’a toujours que l’âge de ses projets» (p. 197)


 

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