LIVRES / CRIMES ET PROPAGANDES

       par Belkacem Ahcene-Djaballah 

                                                                          Livres

Crimes et compensations en Afrique du Nord. Essai d’anthropologie sociale (Préface de Abderrahmane Moussaoui). Essai de Yazid Ben Hounet,Editions Barzakh, Alger 2021, 239 pages, 800 dinars

Algérie (avec sa décennie noire meurtrière avec le terrorisme islamiste), Maroc (avec sa période des «années de plomb» durant le règne de Hassan II et les crimes d’Etat), Soudan (avec des conflits régionaux violents)… Rahma et Concorde civile, Charte pour la paix et la réconciliation nationale, Arbitrage puis Equité et Réconciliation, Négociations de paix… Au centre de tous ces mécanismes de réconciliation et pacification, ici et/ou là, une pratique, la compensation (monétaire) pour les crimes perpétrés.

Mais, en fait, au-delà de la compensation, de la sanction et de la punition, c’est la notion même de crime qui est revisitée. Ici, l’auteur y ajoute une dimension assez discutée par les philosophes et souvent sous-estimée par les anthropologues. Selon le Pr Moussaoui, il s’agit de l’intentionnalité dont le degré est directement proportionnel à l’offense et donc à la gravité supposée du crime. «Négligée dans les guerres et les conflits armés, la notion est souvent au centre des intérêts quand il s’agit de définir les crimes et leurs sanctions dans la sphère privée». L’auteur a entrepris une déconstruction patiente et méthodique des représentations à partir d’observations ethnographiques menées dans trois pays… qu’il connaît bien. Un comparatisme raisonné, consolidé par les multiples exemples et références puisées dans une large littérature de la discipline.

L’Auteur : Docteur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris), anthropologue et chercheur au Cnrs. Auteur de plusieurs ouvrages et études. Ses recherches se situent à l’intersection de l’anthropologie juridique et politique en contexte musulman

Sommaire : Préface / Introduction/ Chapitre1 : Ce que réconcilier veut dire/ Chapitre 2 : De la compensation/ Chapitre 3 : Compenser en Afrique du Nord/ Chapitre 4 : Sanctionner le crime/ Chapitre 5 : Réparer le crime/Chapitre 6 : Etats et médiateurs : Vers un nouveau paradigme de la réparation/Conclusion/ Remerciements/ Bibliographie/ Citations originales/Index

Extraits : «Il est extrêmement difficile, dans le cadre de la réconciliation, y compris dans les commissions vérité et réconciliation, de parvenir à une notion satisfaisante et partagée de la mémoire et de la vérité : on oscille entre la «vérité» des victimes et celle de leurs oppresseurs (p33), «Les travaux sur le sujet ont dans leur ensemble mis en exergue l’importance des statuts des justiciables et de leurs groupes d’appartenance. Mais rares sont les travaux qui se sont intéressés à la question du devenir du coupable, s’arrêtant bien souvent à la cérémonie de réconciliation ou à l’acte final de règlement du litige» (p77), «La pratique du prix du sang -même si les montants sont actuellement symboliques- n’a donc pas disparu mais s’est au contraire adaptée pour s’ajuster aux règles juridiques de l’Etat algérien» (p 95).

Avis : «En refermant l’ouvrage, le lecteur se posera sans doute d’autres questions sur le crime, ce construit social que les sociétés désignent comme tel pour conjurer la rupture, instaurer la suture et continuer à vivre ensemble» (Abderrahamne Moussaoui, préface, p 15). Pour ma part, un essai rigoureux (très !) et référencé (trop ?… pour moi)

Citations : «Le principal objectif de la compensation n’est pas de remplacer les pertes, mais d’apaiser les tensions, de rétablir le dialogue et les relations sociales par l’échange, et la reconnaissance du crime et du tort» (p50), «Les tragédies déniées par les générations précédentes produisent des effets psycho-pathologiques souvent graves à la génération suivante (…).Ces recherches font du devoir de mémoire une nécessité thérapeutique préventive non seulement pour les enfants des victimes, mais tout autant pour ceux des bourreaux (Gilbert Diakine, 2006, cité), «La compensation peut en effet être abordée comme un acte de reconnaissance des torts subis. Mais, elle ne soigne ni les souffrances, ni les traumas endurés : elle n’est pas en soi une thérapie» (p179).

Hirak et propagande médiatiqueen contexte postcolonial Essai de Yazid Ben Hounet (Préface de Ammar Belhimer). Anep Editions, Alger 2021, 120 pages, 650 dinars

Une sujet délicat que celui de la propagande médiatique tant il est vrai qu’elle existe et a existé, ici et là, de manière assez visible ou, alors, de façon détournée ou subliminale. C’est, peut-être, cela qui a fait que l’auteur a voulu faire court, simple… et précis. Il a donc proposé aux lecteurs, à travers des textes déjà publiés dans la presse, mais cette fois-ci rassemblés – ce qui en fait un intéressant document de réflexion et d’étude – de se poser les questions suivantes : d’où parle l’auteur, journaliste et/ou analyste ? Qu’est-ce qui est mis en avant et qu’est-ce qui est omis ? Quels intérêts les médias servent-ils in fine ?

Questions qui ne concernent plus seulement les médias classiques tels que consommés jusqu’à récemment et dont les contenus peuvent être plus ou moins facilement décortiqués et démontés lorsqu’ils font œuvre de manipulations des faits et des idées.

Aujourd’hui, s’y ajoutent d’autres médias (électroniques) presque insaisissables au départ et qui sont devenus des armes immatérielles redoutables de nuisances. La nouvelle guerre de quatrième génération a déjà commencé, et pour ce qui nous concerne, nous sommes dans «l’œil du cyclone». Comme si on ne nous a jamais pardonné d’avoir «bouté», hors du pays, le colonialisme et de soutenir les luttes anticoloniales encore existantes.

L’Auteur : Voir plus haut Table des matières :Préface/ Avant-propos/ Première partie : Naissance du hirak et prismes médiatiques/ Deuxième partie : Le hirak dans une perspective comparée/ Troisième partie : 132 ans de colonisation, 191 ans de mépris ? /Quatrième partie : Derrière la propagande, les intérêts.

Extraits : «En dehors des cadres légaux, la France est médiatiquement présente en Algérie à travers ses correspondants de presse nationaux et ses financements à des médias locaux acquis à sa cause, sous couvert de francophonie» (A. Belhimer, préface, p6), «On est un peu interloqué par les exigences de l’Onu et du Parlement européen à l’égard des autorités algériennes, au regard de leur silence s’agissant du Maroc, de leur bienveillance envers la France, et des réalités des répressions qui ont eu lieu dans ces trois pays» (p 66), «Il convient donc de se poser toujours la question de savoir qui finance les médias et quels intérêts ces derniers défendent-ils (parfois de manière consciente, parfois inconsciemment). Il faut aller au-delà de l’argutie convenue de la «démocratie» et de la «liberté de la presse». Et la chose ne vaut pas que pour les médias étrangers» (p105).

Avis : Sujet d’actualité, moult fois abordés… ouvrage apportant un supplément -utile- d’éclairages.

Citations : «Celles et ceux qui connaissent la société algérienne savent que la démocratie -sous sa forme «cause toujours» par opposition à la dictature «ferme ta gueule»- est un fait acquis depuis les révoltes d’octobre 1988 et le combat mené par la suite par la presse algérienne» (p34), «Il convient d’analyser les récentes révoltes non pas comme un réveil, mais comme un mûrissement démocratique d’une société, et en particulier de sa jeunesse» (p35), «Les Algériens et ceux qui connaissent un peu l’Histoire savent pourtant très bien qu’un prénom arabe et une identité en tout ou partie musulmane n’ont jamais empêché quiconque de devenir caïd ou bachagha » (p 82), «Quand on est le journal (note : Le Monde) de référence (de révérence selon certains) de la 7ème puissance militaire, en opération dans plusieurs pays du monde, parfois en appui à des régimes dictatoriaux (comme au Tchad) ou génocidaire (comme au Rwanda), on devrait, me semble -t-il , user de l ‘argutie du «régime militaire» avec un peu plus de précaution» (p86), «La hogra, les Algériens la connaissent bien et la détestent. Elle n’est pas spécifique à l’Algérie (…). Elle s’exerce dans certains de ces pays avec plus d’intensité (…). Mais, en Algérie, sa dénonciation quasi systématique, plus que signifier son importance, indique avant tout cette quête de dignité et d’égalité qui est consubstantielle à la culture politique algérienne» (p117).

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