La Suisse entame le processus de militarisation

   Lucas Leiroz, chercheur en droit international à l’Université fédérale de Rio de Janeiro.

Les fondations du monde occidental s’effondrent. L’alliance militaire entre les États-Unis et l’Europe, qui protège le monde libéral occidental depuis la fin des guerres mondiales, s’effondre et, avec cela, un vaste processus de multipolarisation militaire émerge. En fait, la décomposition de l’unipolarité américaine se produit rapidement depuis le début du 21e siècle, ayant récemment atteint son point culminant.

Au milieu du processus de dégradation des liens entre Américains et Européens, certains pays du vieux continent commencent à dessiner leurs propres projections géopolitiques, sans rapport avec les projets américains. La France s’est démarquée dans ce processus, comme en témoigne le développement récent d’une vision critique de l’OTAN à Paris. Aujourd’hui, cependant, la Suisse surprend le monde avec des attitudes similaires. Récemment, le gouvernement suisse a lancé une série de réformes de sa politique de défense, afin de renforcer ses forces armées et de moderniser ses arsenaux de combat.

Swiss Army Soldier

La raison des réformes en Suisse est simple: face à la chute de la puissance américaine, à la croissance des affaires de terrorisme et à la montée de l’extrémisme politique et religieux qui menace constamment l’Europe, le pays prédit un conflit à moyen terme. Sans aucune protection extérieure dans ce conflit à venir, le pays commence à se préparer à garantir ses propres intérêts et sa survie.

Le principal pari suisse est l’achat d’avions militaires. Le pays a une grande différence de potentiel militaire par rapport aux grandes puissances et la première étape pour tenter de surmonter ce défi est précisément d’améliorer l’arsenal militaire. Ces avions ont une durée de vie utile d’environ 30 et 40 ans, dans le délai calculé par les stratèges pour le développement de conflits plus graves en Europe et dans d’autres parties de la planète.

De nombreux stratèges critiquent le plan suisse. Selon certains experts, l’achat d’avions de combat à grande échelle n’aura que peu d’effet pratique et, compte tenu de la complexité des conflits contemporains, cette modernisation technique serait insuffisante pour garantir les intérêts suisses dans tout conflit militaire. C’est une vision cohérente si l’on considère la nature contemporaine de la guerre. Dans un monde caractérisé par les guerres hybrides, la cyberguerre, la guerre de l’information, les courses pharmaceutiques et avec un rôle croissant des services de renseignement, le simple achat d’avions de combat semble impuissant à garantir la sécurité d’un pays.

Cependant, développer un arsenal de combat aérien solide semble déjà être une première étape importante. Une étape qui doit être suivie de plusieurs autres si la Suisse entend vraiment accéder à une position de respectabilité militaire. Le plus impressionnant de ce virage suisse est le changement brutal du concept national de défense. La Suisse est historiquement un territoire de pleine neutralité militaire, non impliquée dans les guerres depuis des siècles. Bon nombre des guerres récentes sur le continent européen ont été menées pour la neutralité de la Suisse, des pays luttant pour la protéger et d’autres pour l’occuper. En bref, le pacifisme et la neutralité sont des principes fondamentaux de la Suisse en tant que nation, donc un grand virage vers une politique de militarisation et une priorité en matière de sécurité et de défense représente un changement radical dans l’idéologie nationale suisse elle-même.

Avec cela, nous pouvons voir la profondeur des changements structurels actuels dans le monde occidental. Les anciennes alliances et idéologies sont rompues et cèdent la place à un rôle croissant de réalisme politique, obligeant les nations historiquement pacifiques à renouveler leurs politiques de défense et de militarisation, comme on peut le voir avec l’exemple de la Suisse.

Cependant, de tels changements ne peuvent pas se produire pacifiquement. Il existe une forte opposition à la militarisation en Suisse, le pays étant actuellement divisé entre une élite politique attachée aux «intérêts mondiaux», tels que les questions environnementales et humanitaires, et un groupe axé sur les intérêts de la Suisse en tant qu’État national, attaché à la sécurité , la défense et l’intégrité territoriale, au détriment des intérêts supranationaux. Le premier groupe est encore hégémonique, bien que le second se développe et réalise un grand espace politique.

En fait, l’écart entre les puissances militaires mondiales et les pays non militarisés est si grand qu’il est extrêmement difficile de surmonter cette barrière. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les puissances militaires sont très bien établies, certaines nations possédant des armes nucléaires et des armes de destruction massive et d’autres n’ayant pas de tels arsenaux et, par conséquent, occupant un rôle de moindre importance internationale. Passer d’un pays militairement subordonné à une puissance mondiale est un saut gigantesque et presque impossible, mais qui doit être franchi par tout État qui entend survivre aux défis du monde contemporain. La Suisse ne fait que faire les premiers pas dans cette direction, commençant à se méfier de la pertinence des organisations internationales et à se soucier de sa propre sécurité.

Source: InfoBrics

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