Mme Katalin Helga Pritz, ambassadeur de Hongrie en Algérie : «Les échanges commerciaux avec l’Algérie loin de nos potentiels»

Interview réalisée par Ghania Oukazi

«Les relations entre la Hongrie et l’Algérie (…) ont un potentiel extraordinaire qui n’est pas pleinement exploité», pense l’ambassadeur. Dans cette interview, Madame Katalin Helga Pritz fait cependant part de son enthousiasme parce que, dit-elle, «il y a de plus en plus de jeunes entrepreneurs algériens qui découvrent la Hongrie et l’Europe centrale». La Hongrie, dit-elle aussi, « salue le rôle joué par l’Algérie pour la stabilité régionale (…). »

SEM Katalin Helga Pritz

Le Quotidien d’Oran : Qu’est-ce qui empêche ces relations d’évoluer à la mesure de ce potentiel?

Katalin Helga Pritz : Les relations algéro-hongroises se sont développées dans plusieurs domaines dans les années passées. Nous avons des échanges sportifs et culturels de plus en plus réguliers, une bonne coopération dans la recherche scientifique. Le programme intergouvernemental des bourses universitaires et de la recherche est un succès. Malgré nos nombreuses complémentarités et nos accords sectoriels ou notre Conseil d’affaires, nos échanges commerciaux n’accroissent pas, les chiffres ne reflètent aucunement nos potentiels. Je reste cependant confiante, nous vivons une ère de changement, je constate un grand engagement des dirigeants du Conseil d’affaires et surtout je suis ravie de voir que de plus en plus de jeunes entrepreneurs découvrent la Hongrie et l’Europe centrale. Nous sommes une région de l’Europe avec de très bons indicateurs macroéconomiques, un dynamisme spectaculaire, mais dont l’inventivité et les capacités technologiques sont toujours peu connues en Algérie.

Q.O. : En octobre dernier, vous avez décoré de la médaille de l’ordre de mérite décernée par le président de la République de Hongrie, l’ex-ministre de l’Agriculture Rachid Benaissa qui a étudié à Budapest et le président du comité olympique et sportif algérien, Mustapha Beraf. Sont-ils nombreux les Algériens qui étudient en Hongrie ou les Hongrois qui travaillent en Algérie ?

K.H.P.: Près de cinq mille experts hongrois ont travaillé en Algérie dans les années 70 et 80 dans de nombreux domaines: bâtiment, travaux publics, santé, agriculture, aquaculture et certains même dans l’enseignement supérieur. Avec leurs familles, ils constituent une communauté importante qui est resté liée à ce magnifique pays par de très bons souvenirs. Près d’un millier d’étudiants algériens ont étudié en Hongrie pendant la même période, bénéficiant de bourses d’études. Monsieur Benaissa est un éminent représentant des réussites de ce programme. Depuis mon arrivée en Algérie, j’ai eu le privilège de rencontrer et de travailler avec beaucoup de bons experts issus de cette communauté. Il y a aussi de nombreux professionnels algériens qui ont suivi des formations de courte durée également chez nous.

Q.O.: En quoi consistent vos programmes de bourses universitaires ? Quelles sont les filières proposées aux étudiants algériens et quelles perspectives leur ouvrent les études en Hongrie ?

K.H.P.: Sur la base d’un accord intergouvernemental, nous avons relancé le programme de bourse en 2014. Depuis, chaque année 100 nouvelles places sont ouvertes aux étudiants algériens dans nos universités. Nous accordons 70 bourses pour le programme de deux ans de master et 30 bourses pour des doctorants, couvrant l’intégralité de 3 années d’études et de recherche. Une centaine de filières sont accessibles en langue anglaise et les candidats sont libres de choisir aussi bien la spécialité que l’établissement. Pour ceux qui préfèrent étudier en hongrois, une année de cours de langue peut être assurée, ceci ouvre évidemment plus de choix de spécialisation à l’étudiant.

La Hongrie est fière de la qualité de son enseignement supérieur et de la grande tradition de certaines de ses Universités historiques. Les diplômes acquis sont très compétitifs sur le marché international du travail. Ce constat est reflété dans le fait que de la grande communauté d’étudiants étrangers en Hongrie et le nombre croissant d’étudiants algériens, il y en a qui choisissent nos établissements même pour une formation payante.

Q.O. : La rareté voire l’absence de visites officielles de responsables politiques entre les deux pays laisserait-elle croire que mis à part leur caractère classique, les relations diplomatiques entre eux seraient très superficielles ?

K.H.P.: Depuis des années, nous avons une ou deux visites ministérielles par an dans différents secteurs et les contacts au niveau des secrétaires d’Etat ou cadres ministériels sont encore plus fréquents. Cela correspond à la réalité géopolitique et reflète bien notre amitié traditionnelle. Le ministre algérien des Ressources en eau s’est rendu à Budapest en octobre 2019 à l’occasion du Budapest Water Summit avec une importante délégation d’experts. Au plan diplomatique, le ministre hongrois des Affaires étrangères est venu en visite officielle à Alger en 2017. Nous espérons que cette visite pourra nous être rendue bientôt.

Q.O.: Quel est le poids et la nature de leur balance commerciale entre les deux pays?

K.H.P.: Depuis de longues années, nos échanges commerciaux varient entre 50 et 260 millions d’euros par an, ce qui est très modeste et véritablement loin de nos potentiels. L’agro-alimentaire et la machinerie restent dominants. Il est cependant intéressant de souligner qu’une importante partie de ce montant a été générée par General Electric seule grâce à la délocalisation de la fabrication de turbines à gaz de la Hongrie vers Batna. Les PME sont cependant beaucoup plus vulnérables aux changements ou éventuelles difficultés de l’environnement économique. Cela nous a servi de leçon et à notre demande, GE Hungary a accepté d’être le co-président du Conseil d’affaires algéro-hongrois et œuvre à renforcer la coopération afin de trouver des solutions pour améliorer ensemble notre production dans les chaînes de valeurs internationales.

Q.O.: L’Europe du Nord considère l’Algérie comme un partenaire sûr en matière énergétique. La Hongrie qui est au cœur de l’Europe centrale penserait-elle un jour à être raccordée aux gazoducs algériens?

K.H.P.: L’Algérie est certes un partenaire sûr et nous sommes intéressés par un renforcement de la coopération dans le domaine énergétique. Il faut savoir que plus de 90% de la consommation annuelle de la Hongrie dépassant les 9 milliard de m3 proviennent de l’importation étrangère.

Q.O.: La Hongrie est connue pour son excellent savoir-faire dans l’agroalimentaire, les ressources en eau, les TIC et les énergies renouvelables. Se projette-elle dans ces domaines en Algérie ?

K.H.P.: Nous avons pu conduire, lors des deux dernières années, plus d’une dizaine de microprojets de recherche agricole, qui ont consolidé les liens entre nos communautés de chercheurs. Ces derniers soulignent à chaque contact combien notre coopération est-elle mutuellement bénéfique pour trouver des réponses aux défis du changement climatique. Concernant les TIC, les acteurs hongrois ont participé aux deux grands colloques que nous avons organisés avec le ministère de la Poste et la CACI. Nous envisageons de rééditer ces rencontres en 2020 afin que les offres et les défis à soulever puissent être mieux connus. Pour les ressources en eau je suis contente de voir qu’un nombre de plus en plus important d’experts et de chefs d’entreprises souhaite mieux connaître ce que la Hongrie propose comme avancées. Ceci est le fruit d’un travail que nous faisons à l’échelle internationale pour renforcer la diplomatie des eaux, efforts dont notre président de la République est le plus grand promoteur.

Q.O.: La Hongrie innove en matériaux de construction de «maisons énergétiques». Où en sont vos projets dans ce sens ?

K.H.P.: Encore une fois, les défis du changement climatique nous rapprochent. Et nos traditions aussi. C’est le constat derrière une très belle coopération qui s’est créée entre les chercheurs en nouvelles technologies de bâtiment de l’Université de Miskolc – parmi lesquels des doctorants boursiers algériens – et ceux de l’Université de Blida. Les enseignants et étudiants de deux établissements ont constitué une équipe pour participer à la compétition de construction internationale de Solar Decathlon Europe, organisé cette année par la Hongrie. Sur une trentaine de pays participants avec vingt-quatre bâtiments, celui de l’équipe hongro-algérienne a été placé deuxième, et c’est celui que notre président de la République a choisi pour donner sa conférence de presse sur le concours et l’importance de l’efficacité énergétique dans la construction. C’est la première fois qu’un pays africain participe à l’étape européenne de ce concours très prestigieux. Si vous partez à Budapest, visitez dans les alentours la petite ville pittoresque de Szentendre, le parc architectural est ouvert au public. La maison algéro-hongroise a été baptisée Someshine Project – magnifique mariage entre des traditions et des solutions de l’Europe centrale et celles du sud de la Méditerranée.

Q.O.: Pensez-vous que le climat des affaires est assez attractif pour convaincre les entrepreneurs étrangers de venir investir en Algérie ?

K.H.P.: Petits ou grands, les acteurs économiques sont encouragés par la transparence et un cadre juridique solide. La compétition équitable également rassure les PME étrangères. Je suis confiante que dans les mois prochains, le climat des affaires attirera beaucoup de nouvelles entreprises vers l’Algérie. Pour ma part et avec l’équipe de l’Ambassade, je travaille à ouvrir de nouvelles portes et multiplier les contacts, car beaucoup d’acteurs sont encore agréablement surpris quand ils rencontrent ce que la Hongrie peut leur offrir.

Q.O.: Avez-vous proposé un cadre de coopération ou de partenariats ciblé aux ministères concernés, aux institutions économiques ou aux organisations patronales ?

K.H.P.: Depuis 2015, le mécanisme de la Commission mixte intergouvernementale est très bien suivi. Le résultat en est un nombre d’accords intersectoriels signés, une coopération renforcée entre la CACI, ANDI, SAGEX et leurs homologues hongrois. Les défis actuels de la politique économique algérienne peuvent être une nouvelle occasion de rapprochement avec l’Europe centrale. En juin dernier, ensemble avec la Pologne et la Tchéquie, ainsi que le CARE du côté algérien, nous avons organisé un colloque sur les expériences de la transition économique en Europe centrale. Avec 30 ans de recul, nous en voyons plus clairement les réussites aussi bien que les erreurs. Les conclusions sont très appréciées par nos partenaires algériens.

Q.O.: Auriez-vous établi, pour cette nouvelle année, un agenda de partenariat entre l’Algérie et la Hongrie?

K.H.P.: Cette année pourra être celle d’une nouvelle ouverture où les acteurs économiques algériens pourront se tourner vers des partenaires nouveaux pour découvrir l’Europe centrale. Notre agenda pour cette année servira à leur assurer un contexte favorable à cet effet. Nous planifions une session du comité économique intergouvernemental pour le début de l’été – côté algérien, elle sera coprésidée par le ministre de l’Agriculture pour souligner l’importance de ce secteur dans nos relations. Je suis ravie de voir le Conseil d’affaires réactivé avec de nouvelles ambitions et des jeunes entrepreneurs qui s’y joignent. Nous allons les soutenir par des rencontres de haut niveau. Monsieur le 1er ministre et le ministre des Affaires étrangères sont également attendus à Budapest pour renforcer les visites de haut niveau.

Q.O.: L’ouverture en 2016 d’une liaison aérienne de transit a-t-elle permis d’augmenter le flux de passagers entre les deux capitales ?

K.H.P.: Cette ouverture était une décision stratégique soutenue par les deux gouvernements. L’aéroport de Budapest dessert 154 destinations, plus de 16 millions de passagers par an. Le flux de touristes algériens vers la Hongrie s’est considérablement accru et nous avons de plus en plus de groupes de touristes hongrois qui arrivent en Algérie – et même des groupes qui ciblent l’Afrique subsaharienne en restant quelques jours en Algérie. La présence de l’Algérie en tant qu’invitée d’honneur au Salon du tourisme de Budapest en 2019 était représentative et très appréciée. Nous avons encore du potentiel dans le tourisme de santé, de conférences et j’aimerais rencontrer encore plus d’entrepreneurs à bord quand je prends le vol Budapest-Alger.

Q.O.: Quand on parle voyage, on doit parler visa. Le président Tebboune a affirmé dans son premier discours à la nation qu’il va permettre la facilitation d’obtention de visa touristique. Serait-il alors permis de parler de réciprocité entre l’Algérie et la Hongrie en la matière ?

K.H.P.: Nous avons un accord sur l’exemption de visa pour les passeports diplomatiques et nous allons commencer les pourparlers afin d’étendre cela aux passeports de service. Les visas touristiques sont soumis aux conditions Schengen, de notre côté. Côté algérien, leur facilitation sera la bienvenue pour les partenaires hongrois. Il faut savoir que nous entamons plus de voyages individuels que de voyages en groupe, et une ouverture dans ce domaine attirera beaucoup plus de touristes vers l’Algérie. La Hongrie représente un marché prometteur avec des dizaines de milliers de touristes chaque année vers le Maghreb. L’Algérie a une très bonne image en Hongrie – partiellement due aux anciens coopérants – et pourrait donc rapidement devenir une destination de choix.

Q.O.: Vos services consulaires sont-ils aussi durs avec les demandeurs algériens de visa comme le sont la majorité des consulats de l’espace Schengen ?

K.H.P.: Nous suivons les mêmes critères, car il s’agit d’une législation communautaire.

Q.O. : Tous les Algériens doivent-ils à chaque demande de visa subir systématiquement un contrôle de leurs ressources financières, leurs moyens de subsistance chez eux, leurs conditions d’hébergement, leurs répondants en Europe.., ceci même s’ils occupent des fonctions « respectables » et ne posent jamais de problème lorsqu’ils se déplacent à l’étranger ?

K.H.P. : Il y a des institutions, agences et organisations algériennes avec lesquels nous travaillons étroitement, et sur la base de cette coopération nous pouvons appliquer quelques exceptions, mais elles sont rares.

Q.O. : La Libye, le Mali, la Syrie, l’Irak, la Palestine occupée, le Yémen vivent tous les affres de la guerre. Est-ce que la Hongrie pense que le règlement de ces conflits doit expressément passer par les voies politiques comme le pense l’Algérie?

K.H.P.: Pour des raisons historiques et évidentes, la Hongrie est profondément attachée au principe de la non-ingérence. Pour les règlements des conflits, nous soutenons toujours les voies des négociations. C’est dans cet esprit que nous apprécions le rôle joué par l’Algérie pour la stabilité régionale et que notre soutien mutuel dans de multiples forums multilatéraux constitue des éléments très importants dans notre coopération bilatérale.

Q.O. : Au regard des conséquences terrifiantes des interventions militaires de l’OTAN en Libye et de la France au Mali, l’Europe et l’Alliance Atlantique Nord n’ont-elles pas besoin de recadrer leurs politiques « communautaires » pour, en premier, s’interdire de provoquer des guerres ?

K.H.P.: Le premier rôle de l’Alliance Atlantique est la défense commune. C’est ainsi que l’organisation a joué un rôle très important dans la construction et la stabilité européenne. Pour la Hongrie, l’adhésion en 1999 était un pas historique et a joué un grand rôle dans le dénouement de notre transition. Aujourd’hui l’OTAN doit faire face à de nouveaux défis, aux menaces transversales et non traditionnelles. Cette constante évolution fait l’objet de réflexions et de débats intenses au sein de ses Etats membres.

Q.O. : La Hongrie est depuis une année point focal de l’OTAN dans la région au nom de l’Europe. Votre visite au Mali (en tant qu’ambassadeur aussi pour Bamako) était-elle pour remonter le moral des troupes sur le terrain des affrontements ?

K.H.P.: Dans le cadre de la Mission de formation européenne, la Hongrie déploie actuellement 23 officiers pour la formation et la modernisation de l’armée malienne. Il s’agit uniquement de la formation. La Mission joue un rôle très important pour le maintien de la stabilité du pays et bénéficie d’un soutien absolu du gouvernement malien. J’ai visité notre contingent en décembre dernier et j’ai été très fière de constater le haut niveau professionnel du travail de l’EUTM. Mais nous avons également d’autres formes de coopération avec le Mali. Nous avons finalisé notre accord dans le domaine de l’enseignement supérieur et la Hongrie recevra des boursiers maliens très bientôt.



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