Quel modèle économique pour la transition écologique ?

    Quel modèle économique pour la transition écologique ? avec Gaël Giraud et Étienne Klein

Source : France culture

 

Le développement de la société est un cercle vicieux : le mouvement continu de ce cercle n’est possible qu’à la condition que la croissance ne s’arrête pas ; or le combustible de cette croissance, lui, risque de s’épuiser un jour…

Faites un petit tour dans les librairies à la recherche de livres de prospective en matière d’économie, d’environnement ou d’énergie, et lisez leurs quatrièmes de couverture. Vous ne tarderez pas à reconnaître l’air du temps : globalement, ce n’est pas la joie dans les rayons. L’idée d’avenir n’a plus que de pâles couleurs et les rêves collectifs font allègrement grise mine. Mais on voit quand même resurgir çà et là l’hypothèse – ou la conviction – qu’un salut demeure possible. Preuve que les temps mauvais stimulent à la fois les Apocalypses et les Annonciations, même si c’est en proportions inégales.

Selon les thèses les plus alarmistes, c’est simple, les vieilles terreurs millénaristes auraient désormais un fondement rationnel : le monde serait au bord du volcan et menacerait de sombrer dans la lave bouillonnante. Selon leurs auteurs, jamais homo sapiens n’acquerra la sagesse dont il se vante : aucune réflexion, aucune connaissance n’aura un impact suffisant sur ses comportements, car il inventera toujours des ruses intellectuelles pour ne pas croire ce qu’il sait. Même averti, éclairé, même sermonné, il continuera à gaspiller, voire à saccager, les ultimes ressources naturelles. Si ce sont ces « ça-va-pétistes » qui ont raison, alors notre avenir s’annonce sérieusement bouché, autant sans doute que celui des dinosaures en leur temps.

En face d’eux, il y a les optimistes, moins nombreux, les optimistes au sens de Jean d’Ormesson qui disait « un optimiste, c’est un gars qui fait ses mots croisés avec un stylo bille ». Eux se défendent de toute inquiétude, jurent que nous trouverons des solutions qui ne bouleverseront ni nos modes de vie ni nos valeurs fondamentales : tout continuera, tant bien que mal, en dépit de quelques perturbations et adaptations prévisibles, et l’humanité s’en sortira comme elle l’a toujours fait.

Si ce sont ces zélotes de la félicité planante qui ont raison, alors, dans quelques décennies, il sera possible à des étudiants de consacrer des thèses d’histoire à l’angoisse absurde qui a saisi au XXIe siècle une société riche et puissante comme la nôtre, brusquement traversée par le spectre de l’effondrement.

De tels débats sont une sorte d’écho eschatologique aux débats économiques qui opposent partisans et adversaires de la croissance. Notre société de consommation a déjà affronté de nombreux assauts : certains ont dénoncé ses lacunes, ses béances, les îlots de pauvreté au milieu de la richesse ; d’autres ont vitupéré la barbarie de l’ère industrielle, l’exploitation des individus, la pollution de l’atmosphère et des océans. Mais aujourd’hui, l’argument des « objecteurs de croissance » est plus simple : l’économie a besoin pour croître de ressources, notamment énergétiques ; celles-ci étant limitées, la croissance est une impossibilité physique à long terme. Dès lors, comment pouvons-nous continuer à vouloir l’accroissement de la production, qui implique de surcroît une augmentation de la pollution, une diminution des emplois et même du plaisir à travailler ? Il faudrait plutôt opter pour la décroissance, seule voie pour sauver l’humanité des excès de l’humanité, en commençant par décoloniser nos imaginaires galvanisés par les publicitaires. Il s’agirait en somme d’aller vers ce que Samuel Beckett appelait le lessness, le « plus de moins de choses », si l’on peut dire.

En face, les partisans de la croissance défendent quant à eux l’idée que nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à la désirer, car la décroissance nous exposerait à plus de pauvreté, à plus de chômage, et elle rendrait impossible toute protection de l’environnement.

Quand on met ces arguments opposés ensemble, que constate-t-on ? Que le développement de la société est un cercle vicieux : le mouvement continu de ce cercle n’est possible qu’à la condition que la croissance ne s’arrête pas ; or le combustible de cette croissance, lui, risque de s’épuiser un jour. D’où la question : comment pourrions-nous dépasser cette contradiction douloureuse ?

Invité Gaël Giraud : économiste, spécialiste en économie mathématique.

Source : France culture – 05/09/2020


 

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