Algérie / Du multipartisme et du parti unique : De la démocratie et de l’autocratie

       par Derguini Arezki * 

Alors que beaucoup pensaient avoir relégué le parti unique au musée, voilà que certains, dont je suis, le voient renaître de ses cendres.

L’histoire n’a pas condamné le parti unique à la disparition, elle n’a pas pris fin avec la chute de l’Union soviétique. Le succès des exemples chinois et vietnamien et la montée des populismes chez les démocraties patentées remettent le sujet sur la table. Le moment est venu de reprendre la question là où l’avait laissée le défunt et regretté Abdelhamid Mehri. Bien sûr, rien n’échappe à « la » corruption, mais il faudra bien distinguer la corruption qui tue de celle qui fait partie du renouvèlement. Le parti unique fait partie de notre histoire, tout comme l’autogestion. La vérité est que nous n’avons pas jusqu’ici songé à étudier sérieusement ce par quoi nous passons et sommes passés, à prendre au sérieux nos actions et nos pensées, nos partis-pris. Trop de nos partis-pris sont sujets à caution, beaucoup trop de débats ont été tranchés pour nous, sans nous. Ainsi des réalités du parti unique et du multipartisme que l’on essentialise en deux entités distinctes et que l’on fait relever de deux systèmes politiques distincts et qui pourtant, peuvent comme formes d’organisation politique passer l’une dans l’autre. Les exemples de Taiwan et de la Corée du Sud en témoignent clairement. On peut dire à la manière taoïste que le parti unique est dans le multipartisme et que le multipartisme est dans le parti unique ; qu’elles sont deux réalités qui ne peuvent pas se séparer, seulement se confondre l’une dans l’autre et alterner.

Droits sociaux, économiques et politiques

On oppose souvent la question du parti unique et du multipartisme dans les termes du droit à avoir des droits politiques, en les séparant des autres droits… après avoir reconnu leur indivisibilité. Le multipartisme en Algérie est intervenu dans une période d’insécurité pour les droits sociaux et économiques. Tout se passe comme s’il fallait échanger des droits sociaux et économiques contre des droits politiques. On a intéressé ainsi une partie de la population contre une autre partie. Une telle transaction n’intéressait que la partie la plus favorisée de la population qui obtenait des droits supplémentaires (des droits politiques) en contrepartie d’une réduction générale des droits sociaux et économiques. Son instauration prétendait fonder la légitimité du pouvoir politique sur les urnes et non plus sur une légitimité d’exercice : puisque le pouvoir politique pouvait désormais échouer à obtenir une légitimité de par son exercice, il devait pouvoir être démis, remplacé. Elle donnerait dans le même temps une différenciation politique à une différenciation sociale de la société.

Mais cette légitimité par les urnes conduit à faire partager une responsabilité politique, alors réservée à une élite, à la société dans son ensemble. Celle-ci est désormais responsable de ses choix et donc forcée de faire retour sur elle-même. L’échec d’un gouvernement n’était plus seulement l’échec d’une élite, mais d’abord celui d’un choix de la société. La société ne peut plus se défausser sur une élite (qu’elle accuserait de corruption) et changer d’élite comme un individu changerait de chemise.

Le pouvoir politique désireux d’obtenir une légitimité par les urnes doit obtenir de la société qu’elle consente à être responsable de ses choix. Or, ni la majorité de la population, ni une partie décisive du pouvoir détenteur du pouvoir politique, n’étaient prêtes à renoncer à ses anciennes habitudes, à accepter une reddition des comptes. Les droits politiques n’étant pas une garantie d’élargissement des droits sociaux et économiques, la société ne consentit ni à être responsable, ni à accepter des droits politiques en échange de droits économiques et sociaux, ni une certaine différenciation sociale et politique.

L’échange était trop à son désavantage et engageait sa division en partisans de la démocratie et partisans de l’État social autoritaire que servait bien le clivage idéologique moderniste/traditionaliste[1]. L’échec de la démocratie représentative était prévisible, mais il n’était pas dans la logique des choses. Ce n’était pas son moment, la situation n’était pas en mesure de faire accepter à la société sa division. Le multipartisme n’avait pas l’ambition sérieuse et les moyens de constituer un travestissement d’une dictature de la « bourgeoisie ». Elle scindait deux parties de la société, une majorité non consentante à la transaction, une classe moyenne cliente aux droits politiques, mais toutes deux non acquises au monde de l’argent. Leur dépendance vis-à-vis de l’État aiguisait leur antagonisme avec la crise de l’État social. Le compromis n’était pas possible, c’était les droits politiques des uns ou des autres. Globalement donc, trop peu gagnaient du côté des droits politiques, beaucoup perdaient du côté des droits sociaux et économiques. Les droits politiques ne permettaient d’élargir les droits de la société que d’une minorité, plus antireligieuse et socialisante que capitaliste. Les avantages qu’elle tirait du public étaient encore sans comparaison avec ceux qu’elle pouvait tirer du privé. Des entrepreneurs politiques vinrent mêler le clivage idéologique moderniste/traditionaliste au clivage social que fit naître la crise de l’État social. Il ne put y avoir de dictature de la bourgeoisie ni dans sa pure forme ni dans sa forme travestie de démocratie représentative.

Sobriété des riches et mobilisation sociale

En vérité, le problème fondamental est le rapport des riches au monde et au reste de la société : avec qui se solidarisent-ils, se désolidarisent-ils ? Opposition de classes et/ou coopération sociale ? On aurait tendance à voir, selon une logique de classes, qu’ils se solidariseraient de fait avec les riches du monde : n’expatrient-ils pas leurs capitaux ? Mais on aurait tort de considérer la lutte et la coopération autrement que comme des moments de la coexistence sociale. N’allons donc pas trop vite en besogne, car que se passera-t-il après ? Il faut connaître la fin pour comprendre l’histoire, n’interrompons pas trop tôt son processus. Une chose ne peut être séparée de son histoire et de son devenir.

Dans un premier temps de la différenciation sociale, il n’est pas surprenant que la tendance sociale centrifuge l’emporte sur celle centripète, mais dans un second temps, la différenciation doit pouvoir se reprendre pour pouvoir se poursuivre. Il n’est donc pas étonnant que les riches aient d’abord pour souci de se différencier, mais pour se reproduire, ils devront faire avec leurs rapports de dépendance.

De qui choisiront-ils de dépendre ? Le libéralisme ayant tendance à chanter la liberté des riches, il n’est pas étonnant que les « pauvres » y répondent par une apologie des États sociaux autoritaires. J’aimerais rappeler que la société algérienne, société postcoloniale ayant subi une forte colonie de peuplement, est très sensible à ce qu’il est convenu d’appeler la « trahison des élites »[2]. Une désolidarisation des riches du reste de la société ne passerait pas inaperçue, mais il est peu probable que les « nouveaux riches » veuillent connaître le même destin que celui qu’ont connu ceux qui les ont précédés. Il est vraisemblable que l’on puisse assister à une désolidarisation temporaire.

Pour se hisser au niveau du monde, pour former des capitaux compétitifs, les « riches » doivent se désolidariser de leur société en s’expatriant. Ce n’est pas à ce point que l’on jugera de leur solidarité sociale, mais plus tard, lorsque leurs capitaux auront la capacité de circuler.

On peut se demander aujourd’hui à la lumière des exemples chinois et vietnamien (l’exemple chinois ne doit pas éclipser l’exemple vietnamien), s’il est possible d’accorder civils et militaires, riches et pauvres, autrement dit de régler la coopétition des différentes forces et sensibilités sociales en vue d’un programme commun de développement, en dehors du cadre d’un parti unique d’essence méritocratique.

Il peut être le cadre qui empêche la différenciation sociale de rompre en deux classes antagonistes. Il faut se rendre compte qu’avec une telle rupture, il ne peut plus être question de sobriété des riches et de mobilisation sociale (bataille de la production).

Il serait en outre le cadre d’un débat politique protégé des prises et investissements extérieurs.

Les partisans des droits de l’homme et de la démocratie représentative sous-estiment l’asymétrie d’information existant entre le Nord et le Sud lorsqu’ils se font les défenseurs de la transparence. Asymétrie qu’ils ne voient pas derrière l’opposition Etats sociaux autoritaires et démocraties parlementaires.

La classe dominante par l’effet de la lutte de classes n’a pu parvenir à sa domination qu’à travers la domination du monde. Elle ne réussit à subjuguer la classe dominée que lorsqu’elle a subjugué le monde. La lutte de classes ne peut s’arrêter aux frontières d’une société. La façon dont est gérée la différenciation sociale est ce qui caractérise chaque société. Toutes les sociétés combinent d’une certaine manière coopération sociale et compétitions, liberté et égalité. Certaines accordent une liberté aux riches qui le rendent bien à la société, d’autres accordent plus de droits aux pauvres à défaut de disposer de riches qui font bon usage de leur liberté.

Le multipartisme est intervenu à un mauvais moment de la différenciation sociale : il a encouragé ceux qui avaient des droits, à en réclamer davantage et à se détacher de ceux qui allaient en manquer. Les droits politiques ne faisant en vérité qu’élargir les droits sociaux et économiques, il en résulta un refus de la société à octroyer des droits politiques qui consisteraient à accorder des droits supplémentaires à une minorité qu’elle ne voyait pas en mesure de se généraliser. Le pouvoir ne put réaliser pacifiquement sa transaction qui avait pour but d’assoir le pouvoir de l’argent ; la société refusa d’assumer la responsabilité de son état et brouilla les cartes. En l’absence de nouvelle vision politique, le pouvoir n’en persévèrera pas moins entraîné par la force de l’inertie.

Oppositions à qui, à quoi ?

On s’oppose pour alterner. En alternant, les partis se renouvèlent. Sans alternance, les partis, dont ceux de l’opposition, dépérissent. Ce fut le cas avec le parti unique, ce sera le cas avec le multipartisme. En s’opposant à la force d’inertie du système, on s’épuise ou se marginalise. Posons d’emblée la question : quand on parle d’opposition, s’agit-il d’opposition au régime politique et/ou à l’ordre existant de manière générale, soit à l’ordre mondial qui le comprend ?

Opposition inscrite dans le strict cadre national et indéterminée de l’extérieur ?

Ou en cessant d’opposer le stato-national et l’international, l’opposition au régime politique revient-elle à conforter l’ordre international ou à le transformer ?      Le droit d’avoir des droits consiste-t-il en une dynamique d’élargissement des droits (d’une minorité sociale à une majorité sociale, du monde à une société) ou d’une dynamique de différenciation qui conduit à une monopolisation des droits? La réponse à cette question divise les camps : elle oppose les partisans d’une démocratie représentative qui oublient sciemment ou inconsciemment leurs appuis extérieurs, et les adversaires de l’ordre mondial qui minorent la question des droits politiques et majorent les oppositions extérieures. Les droits politiques n’ayant d’intérêt aux yeux de ces derniers que pour une minorité prédisposée à disputer le pouvoir politique pour ses propres intérêts. Les deux camps opposent trop catégoriquement guerre et paix. Ils ignorent que la paix cache la guerre qu’elle est en train de mener et que la guerre cache la paix qu’elle veut établir. On peut se glisser dans le camp occidental pour en sortir ensuite. On s’efforcera de profiter de la pax americana tant qu’elle pourra être dispensée, on profitera de s’en soustraire lorsqu’elle ne le pourra plus. Diviser le monde en opposant les régimes politiques, démocraties et autocraties, tel que le déclament les démocraties représentatives patentées, c’est faire le jeu de l’actuel ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale.

C’est pousser la société à se diviser en deux mondes, un monde de riches, soucieux d’élargir ses droits grâce à ceux politiques et s’intégrant davantage au monde, un monde de pauvres, soucieux de préserver leurs droits sociaux et économiques, mais dérivant vers une désintégration croissante. Certes, ce n’est pas par la démocratie que les sociétés colonisées ont obtenu leur indépendance, mais il se peut qu’on ne veuille faire le jeu de l’ordre mondial qu’en apparence, que pour bien faire avec la force de l’inertie du système mondial. La division de la société ne représentant qu’un moment historique du processus d’accumulation des forces et non sa forme définitive. Des « coups de barre » peuvent ainsi faire partie du mode de gouvernance et il faut rappeler que le monde est marqué par deux tendances contradictoires : une forte demande d’égalité et une offre de plus en plus contrainte.

Par contre, opposer les partisans de l’ordre mondial actuel et ses adversaires, c’est se mettre dans la trajectoire des mouvements de libération nationale des années soixante et celle des pays émergents aujourd’hui.

C’est se placer dans la perspective d’une sortie de l’ordre postcolonial et celle de l’approfondissement des droits sociaux, économiques et politiques du « Tiers-Monde ». Car sans nouvelles divisions du travail, nationales et internationales, « un des possibles qui nous attend, c’est… celui d’une planète qui devient un camp pour une part croissante de la population…

Un Occident capable de génocide est aussi capable d’entasser l’humanité dans des camps et de pratiquer un écocide… le réchauffement climatique nous promet plus de 2,5 milliards de réfugiés climatiques dans la seconde moitié de ce siècle, selon la Banque mondiale.»[3] Mais c’est aussi se placer à contre-courant de la force d’inertie du système international westphalien. Pour ma part, je préfèrerais opposer démocraties patentées et démocraties émergentes que l’on ne peut pas jauger à l’aune des unes ou des autres. Je mettrai les États sociaux autoritaires dans la case des démocraties émergentes pour la bonne raison qu’ils procèdent de mouvements de libération nationale, que leur société aspire à une plus grande égalité dans le monde, une reconnaissance internationale. Mais ces Etats sociaux autoritaires ne peuvent se transformer en démocraties que si les conditions d’une telle transformation existent. Pour le moment et jusqu’à l’exemple chinois, seuls les sociétés qui ont su articuler liberté individuelle et solidarité sociale[4] et su faire avec la force d’inertie du système mondial, ont échappé à l’autoritarisme et à la trappe du revenu intermédiaire. Au fond, il ne faut pas confondre démocratie, gouvernement par le peuple et pour le peuple, avec démocratie représentative, autrement dit confondre droits politiques et démocratie représentative en séparant les droits politiques des autres droits.

La démocratie n’est pas un régime politique. Qui représente quoi et comment, les choses n’étaient pas simples avant l’ère des nouvelles technologies, elles deviennent avec elles plus compliquées pour tous.

Pour les sociétés postcoloniales, il est rare que les observateurs veuillent relever le fait que le travail productif est incapable d’entretenir le travail improductif qu’exige l’État de droit[5]. Les sociétés postcoloniales n’ont pas émergé de sociétés divisées en classe productive et classe improductive. Elles n’ont pas continué leur division du travail sur cette base fondamentale.

Ensuite, il est rare que les analystes veuillent se demander : la démocratie représentative représente qui et quoi dans une société déstructurée par un État colonial qui a pris soin de la pulvériser ? Quelle manière de structurer la vie politique permet-elle d’organiser une société déstructurée ? Le multipartisme adopté finit-il par produire de l’ordre ou ne fait-il qu’ajouter du désordre ? La vie politique dans ces sociétés déstructurées ne sera pas gratifiée par la vie sociale et économique du privilège de la transformer. De réels leaders et structures sociales y feront défaut.

Sobriété, mobilisation et innovation

La marche des sociétés postcoloniales vers le progrès ne peut pas s’apparenter aux marches des sociétés qui les ont précédées. Elles évoluent sur deux trajectoires différentes et ne mobilisent pas les mêmes ressources. Leur réussite dans la compétition internationale ne peut avoir lieu avec les armes éprouvées des champions actuels. Marcher sur les pas des vainqueurs, se couler dans leur sillage, ne peut qu’égarer si s’efface la distance qui sépare le précédant du suivant. La distance qui nous en sépare ne peut être réduite que si nous incorporons les raisons de leurs puissances dans nos puissances. Nous ne sommes pas devenus indépendants après avoir disposé d’une aviation, d’une industrie militaire. Ni en ayant adopté le regard dominant qu’ils portent sur nous et sur le monde. La réussite dépend de la qualité de la mobilisation et de la valorisation de des ressources disponibles. Mais la distance nous protège aussi d’une trop grande dépendance au sentier, nous donne une certaine autonomie face aux retournements de situations.

Notre démocratie sociale, économique et politique ne peut pas être à l’image de modèles dont on ignorerait l’histoire, elle ne peut être que le produit d’une histoire concrète[6]. Son contenu dépend d’une distribution nationale des droits et des devoirs elle-même comprise dans une distribution internationale des droits et des devoirs (division du travail). Elle dépend de notre capacité d’innovation dans un milieu adverse qui veut préserver une division internationale du travail en sa faveur et un monopole sur l’innovation. La remise en cause de cette division du travail, autrement dit obtenir du monde qu’il nous concède une plus grande part de la production industrielle, qu’il nous reconnaisse une production de qualité mondiale, ne peut avoir lieu sans innovations, innovation qui sache faire avec nos ressources et celle des autres.

C’est parce que nous pouvons consommer sans produire que nous avons accepté d’abandonner aux autres la production de notre consommation. Voilà pourquoi, dans les faits, nous nous sommes « coulés » dans les moules d’une division internationale primaire du travail. À « nous » l’extraction des matières premières, aux autres la production industrielle, cela nous convenait. Les nations émergentes, plutôt faiblement pourvues en ressources naturelles, ont pris de l’industrie la « fabrication » que les nations industrielles ont bien voulu leur concéder. Elles abordent maintenant la « conception » que les nations industrielles ne veulent pas/répugnent à leur concéder. De quelle manière ces dernières réussiront-elles à protéger leur monopole ? L’opposition semble aujourd’hui frontale.

Après la guerre d’indépendance a succédé une période de paix dans laquelle nous avons refait certaines de nos forces. Les générations de la guerre estimaient avoir fait leur devoir et espéraient jouir d’une paix méritée. La génération de l’indépendance a appris à ses dépens que le monde ne lui était pas acquis. Jeune, elle a cru que la société algérienne pouvait se remettre promptement sur ses pieds et partir à la conquête du monde. Trois décennies plus tard, à sa déception, une troisième trajectoire prit corps au sein de la société : ceux qui attendaient aux portes de la ville virent fondre leurs espoirs. Il faut reprendre la route de l’exil. Désormais les jours ne se ressemblent plus d’une génération à une autre : jours bénits pour les premières, désillusions pour les suivantes et désespoir pour les dernières. La guerre civile qui a suivi suite à la dégradation des droits économiques et sociaux a consommé une part de nos forces. Comment guerre et paix vont-elles à nouveau alterner ? Quels droits sociaux, économiques et politiques, quelle paix durable donc, est-il possible d’envisager ?

L’Afrique du Nord n’est pas l’Asie de l’Est. Si cette dernière région a pu s’industrialiser rapidement, c’est qu’elle a pu compter sur les acquis d’une certaine civilisation urbaine plutôt que sur des ressources naturelles quand elle n’a pas profité de la guerre froide. Il faudra plus de temps pour l’Afrique pour assimiler les acquis de la civilisation occidentale et se disposer à accueillir la nouvelle civilisation qui va succéder à celle des hydrocarbures. Nos diasporas commencent à peine à prendre conscience de leurs nouvelles forces et de leur destin.

Il faut rappeler ici le rôle de l’émigration dans l’histoire de notre pays. C’est dans l’émigration et non pas dans les élites locales, trop déterminées par leur milieu, qu’a poussé et s’est répandu l’idée d’indépendance. Société algérienne et diaspora conscientes d’elles-mêmes réussiront-elles à se mettre au diapason ? Comme elles l’ont fait lors de l’histoire coloniale ? Quelles offres de la diaspora vont rencontrer quelles demandes de la société ? Il y a là de vrais enjeux. Le rôle progressiste de la diaspora ne va pas de soi, il dépend de la manière dont vont s’accorder ses offres avec les demandes de la société, de la qualité de leurs interactions. Quel accueil de la société, bon ou mauvais, pour quelles entreprises, bonnes ou mauvaises, de la diaspora ? Et inversement.

Le pays s’étant libéré d’une colonisation de peuplement a été peu désireux d’accueillir l’investissement étranger au contraire des pays aujourd’hui émergents. Pourquoi continuer à faire semblant de vouloir attirer l’investissement étranger ? Soyons nets, c’est à l’étranger que la société doit apprendre au contact des étrangers, investir pour former et développer son capital. C’est donc à la société d’investir dans sa diaspora et par son biais d’investir dans le monde. Ce n’est pas au monde d’investir en Algérie, c’est à l’Algérie d’investir dans le monde. Le monde est venu à nous, le temps est venu d’aller à lui.

Ce n’est pas une stratégie d’import-substitution qu’il faut implémenter, mais une stratégie d’export-substitution. La diaspora chinoise ou indienne en retournant chez elle a un énorme marché qui s’offre à elle, au contraire des diasporas africaines ou magrébines. Réussir dans le monde pour l’une d’entre elles ne signifie pas réussir dans son pays. Ce n’est pas disputer son marché intérieur aux anciennes puissances, mais leur disputer les marchés des pays émergents, source de la croissance future. En attendant, à nos exportations de capital naturel, s’ajoutent celles du capital humain. Faisons en sorte que cela ne soit pas un gâchis, mais un investissement.

Il faut donc investir dans le capital humain et en Afrique d’où surgira le nouveau modèle économique du monde, sur la base duquel consommation et production mondiales pourront s’équilibrer sans menacer l’existence de l’humanité. Car le modèle occidental conduit désormais à d’inéluctables catastrophes humaines. Il est fort probable que la limitation par les quantités prenne le dessus sur la limitation par les prix[7] et que les Etats sociaux autoritaires soient encore plus efficaces que les démocraties d’apparat.

La mort programmée des partis, l’avenir des associations et des élus indépendants.

« Nous pouvons être d’accord sur l’aspiration à la démocratie et sur sa substance, cependant les formes institutionnelles qu’elle prend ici et là doivent être inventées et produites par les sociétés elles-mêmes, dans leur histoire propre. »[8] La démocratie représentative n’est plus la panacée.

Le multipartisme ne s’est pas accompagné d’une alternance au pouvoir, les électeurs n’ont pas pu sanctionner les élus, les citoyens qui ont été dupes jusqu’ici ne peuvent que s’en détourner. Il reste que l’activité politique produit un certain nombre de services et de revenus, aussi a-t-elle pu être entretenue et perdurer. Ce qui n’a pas été sans conséquence sur la qualité de la vie politique officielle.

Il se peut que les autorités officielles en viennent à prendre acte de cette mort programmée du multipartisme en même temps que de la conscience d’une nécessaire mobilisation sociale nouvelle qu’il entrave. Elles s’engageraient alors à accompagner et même à accélérer le processus de résorption dissolution des partis politiques en même temps que d’émergence d’une nouvelle vie politique avec ses associations et ses élus indépendants. Il faut noter que dans le contexte d’un Etat ayant perdu son autorité et n’ayant pas de politique, sinon libérale et inavouée, les autorités avaient besoin du multipartisme pour meubler le vide politique. Aujourd’hui on ne peut plus s’accommoder d’un tel vide et il est nécessaire de sortir des sentiers battus de l’expérience occidentale. La montée du contre-modèle chinois peut conduire les autorités à être plus soucieuses d’efficacité que d’entretenir une façade politique qui complairait aux institutions internationales actuelles. Les États sociaux autoritaires ne sont plus complexés par les démocraties patentées. Ils sont légitimés par leurs résultats. Les démocraties patentées ont beau les affubler du titre d’autocraties ou de dictatures, cela ne prouve plus que leur vieux souci de se croire toujours supérieures.

Le multipartisme dans une société qui ne connait pas d’alternance politique réelle par les urnes ne peut être considéré comme un instrument de la démocratie, mais de dévoiement de ressources. On importe des institutions, des idées, comme on importe des marchandises. Les unes fructifient des ressources, d’autres les stérilisent. La forte propension à importer propre aux économies émergentes n’entretient pas, n’est pas rééquilibrée chez les sociétés postcoloniales par une forte propension à exporter autres que les matières premières.

Les autorités officielles peuvent revenir de l’entretien d’une telle vitrine, étant donné le nouveau rapport coût bénéficie dans la conjoncture mondiale et nationale actuelle. L’efficacité des choses importées made in Occident (institutions, produits matériels ou immatériels), leur rendement, ne vont plus de soi au plan international, au contraire du sens commun qui en est encore largement convaincu. De plus, le citoyen ne peut plus être pur consommateur même s’il ne veut pas encore le reconnaître. Il faut une autre place, probablement d’autres modalités, à la fiscalité ordinaire. Mais comment faire accepter au citoyen ce qu’on a refusé de lui accorder hier ? Transformer le citoyen irresponsable, pur consommateur, en citoyen responsable qui équilibre ses comptes, en producteur qui règle sa consommation sur sa production, est désirable en théorie, mais rebutant en pratique pour qui n’a pas pris le temps de s’y habituer.

Pour survivre ou plus exactement préparer leur mutation, les partis politiques ne peuvent plus se fixer comme objectif de prendre «le» pouvoir par les élections, les militants doivent retrouver leur liberté et persister dans le combat pour le droit d’avoir des droits. Le combat pour le droit d’avoir des droits n’est pas un combat pour des droits qui ont été retirés[9], mais un engagement à accepter des devoirs. Je m’engage à respecter telle obligation pour bénéficier de tel droit. Un « droit d’avoir des droits » est un droit sur soi et sur autrui, un droit du collectif sur l’individu et inversement, un droit d’un collectif sur un autre collectif et inversement. Un « droit d’avoir des droits » fait pendant à « l’obligation d’avoir des devoirs ». Lorsque l’obligation d’avoir des devoirs n’est pas suivie d’un droit d’avoir des droits (autoritarisme), les droits n’entretiennent plus les devoirs, les devoirs ne peuvent se renouveler. Et inversement. Le droit d’avoir des droits n’est pas une affaire qui oppose des citoyens à une source du droit, un État qui les en aurait privés[10], mais des citoyens entre eux et avec des étrangers. Il concerne leurs (inter)dépendances, leurs échanges de droits, de pouvoirs. Des droits du monde sur nous, sur nos échanges, en échange de droits sur le monde, ses échanges. Le droit d’avoir des droits sera d’autant plus effectif que l’échange de droits entre nous et avec le monde sera dynamique et équilibré.

Comme dans le cas chinois, le parti unique est un parti unique méritocratique. Le parti communiste chinois est un Front de libération nationale de forces socialistes qui réunit toutes les compétences sociales pour oser penser sa voie dans le monde. Ce que la République française confie à l’école (à la « formation initiale » pour la définition des mérites), la République chinoise le confie au parti (pour la mesure des accomplissements).

Je souscris à la thèse d’Abdelhamid Mehri selon laquelle le multipartisme est intervenu en Algérie en lieu et place d’une mutation démocratique du parti Front de Libération nationale. Cette mutation n’était pas perceptible de l’extérieur du parti quoique non indépendante. Il est intervenu pour répondre à une demande convenue de démocratie sans rapport avec l’expérience politique nationale dont le moment était caractérisé par une crise sociale et économique dont se faisait l’écho le parti unique. Le parti et la société n’étaient malheureusement pas prêts et les autorités publiques non plus. La société a alors perdu sa boussole politique, son creuset idéologique.

La croyance qui a sous-tendu l’activité des partis politiques de l’opposition, « prendre » le pouvoir politique pour transformer la société et l’économie est responsable de leur persistante inefficacité. Sans alternance et croyant pouvoir se saisir d’un pouvoir politique indépendant des autres pouvoirs et prétendant dicter leur conduite, il ne subsistait aux partis que l’objectif de leur entretien. Le pouvoir politique ne peut être « pris » indépendamment des autres pouvoirs. Il est plus souvent « pris » par les autres pouvoirs qu’il ne les prend lui-même. Il commande moins qu’il n’est commandé. Il a jusqu’ici fortement dépendu de la force publique, physique et financière, faiblement du pouvoir économique (monde de l’argent et monde du travail). Or, les autorités officielles doivent prendre acte de l’inversion de la dépendance de la société et de l’économie à l’égard de l’État. De plus, la compétition et les rivalités internationales exigent des taux d’investissement qui ne peuvent être soutenus sans une forte implication de l’épargne privée et du monde du travail. Il faut prendre acte d’une nouvelle dépendance de l’État vis-à-vis de la société, il faut faire preuve d’un nouvel engagement de la société.

Comme le montre l’exemple chinois, le primat du politique sur le militaire, du travail sur la finance, peut s’envisager dans le cadre d’un parti unique d’essence méritocratique aux objectifs sociaux explicites. Le militaire ne sait pas faire la paix, l’objectif de la guerre ne peut être qu’une certaine paix. Le primat n’est pas d’autorité, il est dicté par un ordre de combat effectif.

Le problème que rencontrent les autorités officielles et les organisations politiques devient : comment autoriser un développement rapide du pouvoir civil, économique et technique, qui ne contrevienne pas à l’équilibre des pouvoirs et à la stabilité sociale. Ou mieux encore, comment passer d’un déséquilibre des pouvoirs destructeur à un déséquilibre créateur ? Un développement du pouvoir civil, bureaucratique, scientifique et économique, en appelle à l’émergence en ces matières de leaders et de consensus sociaux et politiques. Il faut rappeler qu’un développement du pouvoir civil n’est pas indépendant du développement du pouvoir militaire. Même plus, qu’il en est strictement dépendant, car l’industrie militaire se doit d’être toujours à la pointe de l’industrie, l’art de la guerre au cœur de l’art de la compétition. Elle pointe la direction de la compétition et donc égare ou guide. Les armes de la compétition, quand elles triomphent, ont souvent procédé de celles de la guerre. L’histoire de l’innovation industrielle aux USA en dit quelque chose. On peut sans exagérer affirmer que sans bons militaires qui sachent s’effacer, il ne peut y avoir de bons politiques. Tous deux traitent à la frontière de la guerre et de la paix. Bien sûr, on ne saurait non plus isoler l’art de la guerre des autres arts ni le bon général de certaines dispositions. Les guerres que l’on fait ne sont pas indépendantes des paix que l’on désire, de la transformation de rapports de forces qu’elle suppose. Les paix que l’on désire peuvent insensiblement passer de la compétition à la confrontation. Bref, on ne peut plus contourner la vérité selon laquelle un développement militaire ne peut être soutenu sans le soubassement d’une certaine base industrielle et scientifique en même temps qu’une base industrielle ne peut être conçue que dans la perspective d’une compétition, d’un combat, d’une guerre à venir. Autrement dit, et de manière générale, armes de la guerre et armes de la compétition (économique et industrielle) se transforment les unes dans les autres. Il ne faut cependant pas confondre démilitarisation et désarmement. La « civilisation » démilitarise, mais ne « désarme » pas. L’Allemagne et le Japon ont été démilitarisés, mais pas « désarmés ». La nature civile de leurs technologies peut devenir d’un moment à un autre militaire. On ne peut pas non plus contourner la vérité selon laquelle la paix que l’on désire, ce qui doit être au centre du débat politique, suppose une certaine remise en cause des rapports de forces internationaux.

Il ne s’agit plus de copier les modèles occidentaux pour contester la division internationale actuelle du travail, quelle société nous livrerait les armes qui nous permettraient de triompher dans ses compétitions ? Les nations émergentes sont mises en demeure d’innover pour ne pas tomber dans la trappe du revenu intermédiaire (middle-income trap)[11].

Comment caractériser la période actuelle ?

On la caractérisera par l’émergence de nouvelles puissances mondiales qui de ce fait pose le problème de la soutenabilité du régime actuel d’accumulation basé sur la substitution continue du capital au travail. La production et la consommation mondiales ne peuvent plus progresser du fait de leurs externalités négatives (réchauffement climatique) et de la crise des ressources (énergie et matières premières). Le monde veut vivre comme l’Occident, mais la Terre ne peut pas entretenir les esclaves mécaniques qu’une telle humanité aurait besoin. Ce n’est pas la surpopulation d’humains qui menace la planète, mais la surpopulation d’esclaves mécaniques et de populations inutiles. Le désir d’égalité ne peut plus être entretenu par le désir de liberté, ce dernier creuse de plus en plus l’état d’inégalité. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer l’opposition entre démocratie représentative et État social autoritaire (dit « autocratie » par les premières). Ni l’une, ni l’autre ne sont pourtant inéluctables. Ces deux formes d’organisation expriment toutes deux une défaillance sociale : l’absence de consensus sociaux et politiques.

Le passage à un régime d’accumulation soutenable, une transformation de la civilisation industrielle moins gourmande en matières premières et en énergie, équilibrant mieux le capital et le travail, exigeant d’autres types d’infrastructures, nécessite une certaine abstinence et un certain investissement. Ce qui suppose une réduction de la consommation en général et du pouvoir d’achat des salariés. L’impératif moins consommer, épargner et investir plus, marquera la prochaine période, bon gré ou malgré. Malgré, car le désir d’égalité (« vivre comme les autres ») se confondra encore, pendant un certain temps, avec le désir de consommer plus.

Mais comment et pourquoi épargner davantage ? Épargner, s’abstenir de consommer aujourd’hui, pour consommer plus, plus tard ? Certainement plus. Tout le monde ne dispose pas d’une épargne, seuls les « riches ». Les gros épargnants doivent avoir un plus grand souci des « sans épargne», de leur pouvoir d’achat. Ce n’est qu’en améliorant leur pouvoir d’achat que ceux-ci pourront ensuite épargner et investir. Car pour devenir citoyen, participer à la vie publique, il faut disposer de ressources, de temps libre. Il faut pouvoir investir, s’investir. Mais comme rien n’est gratuit, que ce que l’on donne on le reçoit de quelque part, les riches prêteront aux pauvres, non pas pour les endetter puis les spolier, mais pour les aider à améliorer leur pouvoir d’achat. Tant que creuser l’inégalité signifiait accroître le niveau de vie général, elle était bonne à prendre. Elle ne l’est plus dans le cas contraire. N’oublions pas que les riches, dont la réussite est logiquement exemplaire, sont les modèles des pauvres. Il s’agira pour les pauvres de les imiter et d’apprendre de leur réussite. Bien entendu, les mauvais riches, souvent plus nombreux, ne devront pas être confondus avec les bons. Cela aussi n’est pas évident, pour beaucoup réussir tout court passe avant la manière. Le temps est venu de s’intéresser aux différents types de réussite, de se focaliser sur les bonnes.

Il ne peut y avoir de gouvernement par le peuple et pour le peuple dans une société où une classe de propriétaires, – comme au temps de l’économie politique classique : profits et rentes pour les uns, salaires de subsistance pour les autres, se réserverait l’épargne et déciderait de la production et de sa destination. C’est confondre la démocratie avec un certain niveau de vie. C’est la « civilisation du charbon » avec ses grandes concentrations de travailleurs qui a permis à ces derniers d’être partie prenante de la décision. C’est la « civilisation du pétrole », dont ont pu profiter ces organisations dans un premier temps, qui a rendu possible leur dispersion dans un second temps[12]. La « civilisation des hydrocarbures » a poussé le régime de substitution du capital au travail à ses extrêmes. Le niveau de vie de l’humanité ne peut plus s’améliorer sans dégrader fortement ses conditions de reproduction. L’humanité ne peut pas bénéficier des « esclaves mécaniques » dont a bénéficié l’Occident et celui-ci ne peut continuer à se les attacher.

Que peuvent épargner les riches dans notre société et quelle orientation peuvent-ils donner à la production de sorte qu’elle puisse enrichir la société et permette d’accroître l’épargne et l’investissement ? S’en tenir à la seule épargne monétaire, au seul investissement financier, consisterait à écarter de la valorisation des ressources sociales importantes. Il faut se demander ce que peut faire une société, une commune, une région, avec les ressources dont elles disposent. Elles ne peuvent se permettre d’avoir un taux élevé de chômage, elles ne peuvent écarter des ressources sous prétexte que « le » marché ne les accepte pas. Un village, une commune, une région et une société doivent être en mesure de ne pas subir « le » marché, en vérité « marché » des autres. Elles doivent avoir leur « marché », toujours sous-jacent à ceux extérieurs, qui sache traiter avec eux. Un marché est d’abord une entente, avant d’être une compétition, entre consommateurs et producteurs. Il accorde sur ce qui est en compétition. Il faut rendre la notion de marché à ce qu’elle signifie dans le langage courant, autrement dit à la pratique des citoyens. La Science économique doit cesser de décerveler le citoyen, le compartimenter en consommateur, épargnant et producteur. Ses nécessaires spécialistes doivent servir son expérience et non entretenir sa soumission.

Dans quelles conditions, une telle mobilisation, sobriété des riches et adhésion sociale, est-elle possible ? Cela dépend des milieux, inutile de vouloir trancher d’avance la question. Nul besoin d’une théorie générale. La tâche de l’État n’est pas de poser la question et d’y répondre, mais de permettre à ce que la question puisse être bien posée de sorte à avoir une bonne réponse, les questions et les réponses ne pouvant pas être indépendantes des ressources de chaque milieu. Elle est de favoriser le développement de démocraties locales, de favoriser la formation des milieux en mesure de bien définir leurs ressources et de bien les utiliser. La démocratie locale a plus souffert du multipartisme qu’elle n’en a profité.

En Occident, on se refuse à associer richesse et sobriété. Car le tout serait alors dit. Et pourtant on y arrive, cela est inévitable. Riches et pauvres d’une même société, car riches et sobriété, l’association de ces termes a du sens : seuls ceux en état d’ébriété peuvent passer à celui de sobriété sans menacer leur existence. Comment devenir sobre si on l’est déjà ? Riches et pauvres dans le monde, l’association a aussi du sens, car riches et Occident font riches pollueurs dont les « externalités négatives » sont responsables de catastrophes naturelles qui affectent les pays pauvres. Ils doivent alors concéder aux pays en développement, bon gré, mal gré, des réparations et indemnisations aux « pertes et dommages » qu’ils leur ont causés.

Sobriété et exemplarité des riches et mobilisation sociale certes, mais sans oublier l’objectif de puissance des sociétés. Sobriété et exemplarité donc, mais sans renoncer à l’investissement dans l’innovation, sans renoncer à la compétition internationale.

En guise de conclusion. Sobriété des riches, adhésion sociale et innovation : tel devrait être le mot d’ordre national de toute société. Un tel mot d’ordre ne saurait être réalisé par le moyen d’une seule forme d’organisation. Les expériences du multipartisme et du parti unique dans les sociétés émergentes apparaissent sous un nouveau jour. L’échec des modèles patentés, parce qu’anhistoriques, n’est plus à démontrer. La réussite des expériences chinoise et vietnamienne interpelle. L’innovation ne consisterait pas à instituer un parti unique méritocratique que la société viendrait « remplir » ensuite d’individus compétents, encore que telle peut être la tâche des pouvoirs publics. Mais pour que ce parti devienne une institution vivante et efficiente, pour qu’une telle innovation institutionnelle prenne, il faut que la société veuille bien l’investir et produire les compétences dont il a besoin. Bref, il ne s’agit pas de supprimer ou d’instituer par le haut multipartisme ou parti unique, mais d’aider la société à se donner la définition de ses formes d’intervention et de représentation.

Reprendre en quelque sorte la question du Front de libération nationale et de l’autogestion à nouveaux frais, au fil de l’expérience mondiale et de l’expérimentation sociale. Avis aux amateurs.

Notes

1- Il fut ensuite aisé de passer de la répression des traditionalistes à celle des modernistes.

2- La société algérienne a jusqu’à présent connu une difficulté structurelle quant à la production d’une élite efficiente. On a veillé à ce que chaque ébauche ne vienne pas menacer l’ordre existant.

3- Je cite ici une de mes lectures actuelles : Gaël Giraud et Felwine Sarr dans leur livre discussion : L’économie à venir. Les liens qui libèrent, 2021.

4- Avec son principe de différence, John Rawls, dans sa théorie de la justice, cherche à articuler liberté individuelle et solidarité sociale. Il estime que les inégalités sont acceptables, à condition qu’elles profitent au développement de la société dans son ensemble.

5- Ses appareils, dont ceux de sécurité : police, justice et armée.

6- Il faut historiciser les modèles, les rendre à leur contexte (recontextualiser dans un contexte d’origine) pour se demander si leur importation dans un autre contexte (décontextualisation-recontextualisation dans un contexte d’accueil) a quelque intérêt.

7- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-jeudi-24-novembre-2022-5184282

8- Felwine SARR in l’économie à venir.

9- Naturalisation de droits historiques avec la notion de droits naturels.

10- Même dans les sociétés postféodales, les droits arrachés par les paysans et travailleurs aux Etats ont d’abord été des droits que les paysans ont concédés aux guerriers. Simple retour de balancier dans la longue durée.

11- Certains pays se retrouvent bloqués dans une phase de développement : leur PIB par tête stagne, et ne converge donc pas vers celui des pays développés. Ce phénomène appelé « middle-income trap » concerne deux régions du monde en particulier : l’Amérique latine et la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord). À l’inverse, certains pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est tels que la Corée du Sud, le Japon ou Singapour ont connu des niveaux de croissance importants sur une longue période, devenant ainsi des pays développés. Pour dépasser ce piège, les pays concernés doivent adopter un nouveau modèle économique qui mette l’accent sur la consommation domestique, et surtout sur la croissance de la productivité: les politiques encourageant l’éducation ou encore l’innovation deviennent donc primordiales pour ces économies. (Source internet)

12- Timothy Mitchell. Carbon Democracy. La pouvoir politique à l’ère du pétrole. La Découverte. Paris. 2017.


*Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif Ancien député du Front des Forces Socialistes (2012-2017), Béjaia.


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