Sur la nature de l’Etat israélien

Par Philippe Lewandowski

Alors que s’estompent les débats passionnés du siècle précédent sur la dite nature de l’Union soviétique, ce n’est qu’à petits pas, avec difficulté, voire à contrecœur, qu’émerge une nouvelle discussion portant cette fois sur la nature de l’Etat israélienSa seule annonce suscite des invectives. Il n’aurait pas lieu d’être. Ne s’agit-il pas de «la seule démocratie du Proche-Orient», dont les dirigeants sont même élus à la proportionnelle intégrale? Et pourtant… Aussi bien textes fondateurs que réalités flagrantes posent inexorablement la question des particularités d’un Etat qui se veut différent des autres.

                                                                                                              Un projet colonial

Le projet de Theodor Herzl et de ses premiers partisans se présentait explicitement comme un projet d’implantation coloniale, semblable en ceci à celui des Britanniques en Australie ou des Français en Algérie, mais sans pour autant constituer une tête de pont de quelque empire colonial: rendu possible grâce au parrainage de trois puissances (Grande-Bretagne, France, Etats-Unis), il deviendrait un Etat-client bénéficiant d’une certaine autonomie.

La nature originale affichée du projet a mystérieusement disparu, effacée par la propagation du mythe du «retour après 2000 ans d’exil». Quant à la définition du sionisme en tant que mouvement de libération, ne pose-t-elle pas d’emblée problème dans la mesure où sa réalisation ne se ferait qu’au détriment d’une population indigène existante – les Palestiniens –, et qu’un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre?

Un Etat d’apartheid

Même si le mot «démocratie» en est absent (est-ce un hasard?), le texte de la proclamation d’indépendance de l’Etat d’Israël (14 mai 1948) affirmait: «Il assurera l’égalité complète de tous les droits politiques et sociaux à tous ses habitants indépendamment de leur religion, race ou sexe.» Mais, simultanément, le «nettoyage ethnique» prenait son essor. Et le mot «égalité» disparaissait aussitôt écrit sous le poids de règles de gouvernement militaire copiées sur les lois d’urgence promulguées en 1936 et 1945 par les autorités du mandat britannique (lois alors violemment dénoncées par les colons juifs) appliquées aux Palestiniens d’Israël jusqu’en 1966, et remises en vigueur dans les territoires palestiniens occupés en 1967; des lois discriminatoires se mirent à voir le jour – plus d’une soixantaine.

Le 19 juillet 2018, la loi sur «l’Etat-nation» foule aux pieds les principes de la proclamation de 1948 et officialise un apartheid de fait dont la dénonciation ne relève pus que de l’enfonçage des portes ouvertes.

Le poids religieux

Une autre particularité de l’Etat israélien reste le plus souvent dans l’ombre: son caractère religieux de plus en plus accentué. Haim Bresheeth-Zabner remarque ainsi: «La loi garantit que dans le cas où le code légal et la Halacha juive diffèrent, la Halacha juive doit prévaloir, ce qui fait tout bonnement d’Israël une République judaïque, sœur de la République islamique.» [1]

La plus grande prison du monde

Certaines appréciations relèvent-elles de la caractérisation de la nature d’un Etat? Peut-être pas, mais il serait dommage de les passer sous silence, car elles ne manquent pas d’intérêt. Le titre d’un ouvrage d’Ilan Pappe offre ainsi une perspective d’analyse qui mérite d’être élargie: The biggest prison on Earth («La plus grande prison sur terre») [2] se présente comme une Histoire des Territoires occupés. Il est vrai qu’on peut appréhender ainsi les Territoires palestiniens occupés, avec des gradations de conditions de détention (prison ordinaire pour ces Territoires, cachot en ce qui concerne Gaza); mais il ne faudrait pas oublier que les Palestiniens des territoires en sont déportés et incarcérés dans des établissements situés dans l’Etat israélien officiel. Et serait-il outrancier de percevoir les Palestiniens bénéficiant d’une citoyenneté de seconde classe comme des personnes en liberté surveillée, dont les déplacements sont limités et étroitement contrôlés? Le harcèlement subi par Salah Hamouri [avocat franco-palestinien, membre du Front populaire de libération de la Palestine, ayant fait l’objet de diverses incarcérations], qui dispose d’une carte d’identité israélienne, rappelle qu’une telle optique n’est pas un simple fruit de l’imagination. Bien entendu, l’Etat israélien n’est pas une prison pour tout le monde.

L’Etat d’une armée

Dans An Army like no other, Haim Bresheeth-Zabner met au jour la manière dont l’armée israélienne a formé, mais aussi formaté, ceux qui, pour elle, devaient devenir la Nation israélienne. L’hétérogénéité des nouveaux immigrants en Palestine était en effet telle que seule une structure comme l’armée était en mesure de constituer un liant suffisamment fort pour créer un sentiment d’appartenance à une même collectivité à des croyants et des non-croyants, à des Européens, des Berbères et des Arabes.

C’est devenu un lieu commun que de dire qu’il s’agit d’une armée disposant d’un Etat plus que d’un Etat disposant d’une armée. En se référant à l’Antiquité, l’auteur mentionne Sparte: «Les Israéliens mènent une vie de spartiate de soldats en vacances», dit-il dans un entretien à L’Humanité [3]. Des vacances qui peuvent prendre fin à tout moment. Son inquiétude perce avec encore plus d’acuité dans les pages de son livre: «Lors des dernières élections du 17 septembre 2019, plus de généraux que jamais auparavant ont été élus à la Knesset, la majorité d’entre eux ayant fait partie de l’état-major général. Il n’y a pas plus claire indication de la direction prise par la politique israélienne. Israël se prépare à plus de guerres et plus de bains de sang.» [4]

Selon lui, «alors qu’Israël n’était pas une démocratie même avant que le gouvernement de Netanyahou ne l’emporte en 2009, il est clair que les quelques fils qui reliaient encore sa structure sociale à celle des démocraties normatives ont été enlevés dans la dernière décennie, ouvrant la voie à un Etat d’apartheid proto-fasciste» [5].

Comment dès lors s’étonner du fait qu’il rejoigne et appelle à rejoindre la campagne BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions)? (Article publié dans Démocratie & Socialisme, n° 278, octobre 2020)

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[1] Haim Bresheeth-Zabner, An Army like no other, Verso, Londres, 2020.

[2] Ilan Pappe, The biggest prison on Earth, Oneworld, Londres, 2017.

[3] L’Humanité, 17 août 2020.

[4] Haim Bresheeth-Zabner, op. cit., p. 372.

[5] Ibid., p. 365.


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Les forces d’occupation israéliennes n’en finissent plus de déployer leur puissance de frappe contre les ennemis d’Israël sous le regard indifférent du reste du monde.

Peut-on vraiment s’habituer aux massacres de populations ? Employer l’expression « normaliser les relations » pour évoquer les liens financiers entre élites de pays qui tyrannisent leurs propres peuples doit-il nous amener à considérer comme « normales » les tueries et les agressions infligées ? Avant toute chose, ne perdons jamais de vue le plus important, c’est à dire la vraie nature de l’entité sioniste qui s’est appropriée le nom d’Israël ; c’est une entité dont le comportement est, et a toujours été, de sa naissance à nos jours, de nature terroriste, tant sur le plan régional que dans ses relations avec les autres pays du monde. Au Moyen-Orient, Israël joue au caïd de quartier, menaçant et intimidant ses voisins en toute impunité grâce au soutien inconditionnel de ceux dont il n’est que le prolongement et l’avant-poste, les pays occidentaux.

Ses agressions continues sous diverses formes contre les nations du monde entier ne semblent plus être un problème pour la plupart des gens, la « pandémie » a pris la place du grand méchant, et pendant que la planète est hypnotisée par les écrans en attendant les coups de fouet et la piquouse, Corrupt Bibi fait le tour du quartier pour ramasser l’impôt de la protection contre lui-même. À côté, Vito Corleone est un petit joueur mais il Padrino a au moins le mérite de ne jamais s’être fait passer pour une victime. Israël a fait du triangle de Karpman une simple ligne droite qui file droit en enfer.

Ainsi le berceau de l’Islam, l’Arabie Saoudite fonce tête baissée vers ce que l’on jugeait encore impensable en préparant sa propre « normalisation » des relations avec l’occupant des terres palestiniennes. La Fenêtre d’Overton vient de s’ouvrir en grand et nous claque un violent courant d’air qui n’assainira pas du tout la pièce. Plusieurs médias israéliens ont rapporté lundi que Netanyahu avait rencontré le Prince Héritier saoudien Mohammed ben Salmane lors d’une visite avec le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, la première rencontre connue entre le Prince Héritier et Netanyahu. Le porte-parole du Hamas, Sami Abu Zuhri, a qualifié de « dangereuse » la réunion du Premier Ministre israélien, qui se serait tenue à Neom, sur la côte de la Mer Rouge en Arabie Saoudite, et a exhorté les autorités saoudiennes à « clarifier ce qui s’est passé car cela représente une insulte à la nation et aux droits palestiniens ». Un euphémisme pour qualifier la ligne qui vient d’être franchie par la famille royale saoudienne. Les relations officieuses n’étaient un secret pour personne mais cette nouvelle étape met en avant une détermination claire à condamner la cause et le peuple palestiniens à une lutte désespérée et à former un bloc contre l’Iran au Moyen-Orient.

Le cabinet du Premier Ministre israélien a refusé de faire le moindre commentaire à ce sujet et le Ministre des Affaires Étrangères saoudien a même nié que cette rencontre avait eu lieu mais la vérité qui passe par la bouche d’un menteur reste un mensonge. Ces personnes-là sont bien formées et grassement payées pour raconter n’importe quoi à volonté. Pendant ce temps, leurs maîtres avancent leurs pions et observent patiemment les réactions. Après le Bahreïn, les Émirats Arabes Unis et le Soudan, l’Arabie Saoudite vient allonger la liste des « normalisateurs » honteux sans foi ni loi, adorateurs du Veau d’Or. L’Iran observe tout ce cirque de très près et reste en alerte.

De son côté, le Pakistan subit des pressions pour rejoindre le clan des « normalisateurs » mais reste ferme pour l’instant quant à sa position vis-à-vis d’Israël. Al-Jazeera rapporte que le Ministère des Affaire Étrangères « a catégoriquement rejeté les spéculations sans fondement sur la possibilité d’une reconnaissance de l’État d’Israël par le Pakistan […] Le Pakistan soutient fermement le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination […] Pour une paix juste et durable, il est impératif d’avoir une solution à deux États conformément aux résolutions pertinentes des Nations Unies et de l’OCI, avec les frontières d’avant 1967, et Al-Qods Al-Sharif comme capitale d’un État palestinien viable et indépendant ». Venant appuyer cette déclaration, le Premier Ministre pakistanais Imran Khan a affirmé : « Pour moi, il n’y a jamais eu de seconde réflexion à ce sujet […] Nous ne pouvons pas accepter Israël […] Tant que les Palestiniens n’auront pas reçu un règlement juste, un règlement qu’ils acceptent, nous ne pouvons pas accepter [Israël] ».

Palestine, Syrie, victimes du terrorisme décomplexé

L’entité sioniste n’a aucune autre alternative que de mordre partout autour d’elle. Les peuples de l’Occident ont accepté à grand coup de propagande la version victimaire du peuple juif dans le besoin d’une terre de refuge pour panser ses plaies, mais le Moyen-Orient est moins naïf. Le moindre signe de faiblesse montré par Israël sera exploité par la résistance qui n’accepte toujours pas ce caillou dans sa chaussure. L’entité sioniste le sait et reste sur ses gardes en montrant constamment ses crocs. Son but est d’exercer une pression continue sur ses voisins et de tester sa puissance militaire. Comme un enfant le jour de Noël essayant ses nouveaux jouets de guerre dans son jardin. Le Hezbollah serait le Doberman du jardin d’à côté, l’Iran le Rottweiler d’en face, les parents de l’enfant lui ont dit de faire très attention car malgré leur gentillesse, ces gardiens protègent leur maison contre toute personne indésirable. Alors, frustré, le morveux se défoule chez lui.

La Bande de Gaza continue d’être la victime de cet enfant capricieux et a encore subi les ravages de l’armement israélien. Dimanche, l’aviation des forces d’occupation a bombardé la zone de Cheikh Ajlin, le quartier de Tal al-Hawa à l’ouest de Gaza, les quartiers de Shuja’iyya et d’Al-Zaytoun à l’est, ainsi que les villes de Khan Younès et Rafah au sud, détruisant des maisons palestiniennes et entrainant de nombreux dégâts matériels.

En Cisjordanie, l’armée israélienne a pris d’assaut mardi le village de Ras-Karkar à l’ouest de Ramallah et envahi le nord-est du village pour élargir les opérations de colonisation des terres appartenant aux Palestiniens. Les forces d’occupation ont arrêté 11 Palestiniens, dont un adolescent. L’agence de presse Wafa a indiqué que les militaires avaient aussi pris d’assaut les villes de Ramallah et d’al-Bireh et les localités de Silat al-Harithiya à Jénine, Awarta et Beit Furik à Naplouse et le camp de Al-Aroub à al-Khalil. Frappes aériennes, assauts, enlèvements, destructions de maisons, fouilles de domiciles, la terreur exercée sur les Palestiniens ne s’arrête jamais. La colonisation brutale se poursuit. Les médias occidentaux se taisent et brandissent leur coronacircus pour endormir les foules. Le peuple palestinien se meurt mais résiste dans un silence assourdissant pour le monde musulman.

La Syrie reprend petit à petit le contrôle de son pays et avance déterminée vers la fin d’une guerre sordide menée par l’Occident terroriste. La défaite a laissé un goût amer dans la gueule des pitbulls sionistes et de leurs contractants. Les troupes de mercenaires ne dorment plus, acculées par la puissance de l’Axe de la Résistance qui ne fait aucun prisonnier. L’armée russe semble avoir trouvé la porte des chiottes proverbiales.

Malgré cela, Israël continue de mordre, rien ne peut l’arrêter, il n’a pas d’autre vocation. La semaine dernière, des avions de combat israéliens ont visé des sites militaires appartenant à la Résistance dans la capitale Damas. Les systèmes de défense aérienne ont répondu et ont permis d’éviter un massacre. Néanmoins plusieurs militaires ont été tués selon l’agence de presse Sana. Mercredi, deux attaques distinctes ont été lancées depuis le Plateau du Golan occupé par Israël. Les frappes aériennes ont eu lieu près d’un village de la province méridionale de Quneitra et dans la région de Jabal al-Mane, près de la ville de Kiswa, dans la province de Damas. Ces actions n’ont provoqué que des dégâts matériels mais démontrent sans aucun doute le terrorisme décomplexé exécuté par l’entité sioniste.

Les populations d’Occident ne réagissent même plus à ces évènements. Pour elles, ils ont moins d’importance que l’encre nécessaire pour les relater. Pour elles, une grosse grippe, un voile islamique, ou des vidéos floutées sont pires que les bombes. Les morts ne comptent plus, l’arrogance des puissants a été acceptée comme la toile de fond du monde d’aujourd’hui. Le terrorisme institutionnel se fait appeler Défense, les espoirs de l’humanité Menace. Israël tue en toute impunité et Satan voit son heure arriver, sourire aux lèvres.

Réseau International


 

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