LIVRES / «NOS» GUERRES

       par Belkacem Ahcene-Djaballah 

                                                       Livres

Deux guerres, une vie. Roman de Bahia Kiared, Manchourat El-Hibr, Alger 2022, 256 pages, 1.000 dinars

La Casbah d’Alger ! Les années 40 ! Fatima, Khadija, Khalissa, Khira, Hasna, Amine, Slimane, Mohamed, Zineb, Nouria, Said (le Chikh) , Hasna et bien d’autres Algériens (musulmans), parents et enfants. On a même un «espion» américain d’origine algérienne, chargé, sous couverture très locale, de préparer le débarquement des Alliés en Algérie.

On avait eu la Première Guerre mondiale (La Grande Guerre) avec ses retombées, pour plupart négatives malgré une forte participation (forcée presque toujours) en tant que soldat… français… mais «indigène». Donc plus de devoirs et d’efforts pour toujours, moins de droits. Maintenant, c’est la Deuxième Guerre mondiale avec, encore, la mobilisation des «indigènes» qui resteront, une fois encore, des soldats de 2ème classe, surexploités, mal payés, mal nourris, considérés seulement de «chair à canon».

Des itinéraires d’hommes et de femmes, de familles, de jeunes filles et de jeunes hommes qui se rencontrent et/ou se croisent, tissant des liens, d’amitié et/ou d’amour, sur fond de moults problèmes liés surtout à la survie.

La naissance puis le développement, cette fois-ci, plus engagé et plus décidé, aussi, du nationalisme algérien avec pour objectif la libération du pays du joug colonial. On y croise donc Messali Hadj, Ferhat Abbas, le Ppa, les manifestations de Mai 45… et des idées nouvelles qui, cependant, ne passent pas facilement… mais passeront quand même.

L’Auteur : Artiste peintre installée à Montréal (Canada).Déjà un premier roman («Le temps de la douleur», Barzakh, 2003) et un essai («D’Alger à Montréal», Edilivres 2015)

Extraits : «Deux peuples se côtoyaient depuis plus d’un siècle sans n’avoir jamais rien partagé en commun, ils n’avaient pas non plus les mêmes intérêts. Pour l’un, il était question de bénéfice et de richesse, pour l’autre, c’était juste une question de survie» (p 18), «Habituellement, lorsque l’on rend visite à une personne chez elle, cet endroit si intime où elle se réfugie tous les jours nous raconte un peu de son histoire, ou un brin de son passé.

Parfois par le choix de ses bibelots, la nature de ses meubles ; ou encore grâce à la sélection des images encadrées et photos suspendues, qui sont là comme un ornement pour les espaces, ou bien comme des âmes absentes qui tiennent compagnie dans la routine du quotidien. Ces éléments rassemblés en un seul endroit nous dévoilent un soupçon de sa nature existentielle» (pp 185-186), «Qu’il y ait une raison ou pas, à la Casbah (d’Alger) les commérages vont toujours bon train» (p237)

Avis : Encore une saga de quelques familles de la Casbah d’Alger durant l’époque coloniale. Influence dibienne ? Passionnant ! Ecriture claire… Mais toujours cette manie (de presque tous nos auteurs) de trop s’étaler sur les détails historiques… ce qui brise l’unité et l’atmosphère du récit de base qui se serait suffit à lui-même.

Citations : «Les monuments aux morts sont une façon pour les gouvernements de se déculpabiliser du massacre des pauvres gens, une façon de se donner bonne conscience. Par la suite, ils donnent un temps à la population d’oublier, de finir de sécher ses larmes pour ensuite créer un autre conflit, financer une autre guerre, envoyer d’autres gens sur leur maudit front , et ainsi de suite» (p 53), «Que la terre soit brûlée ou féconde, l’Amazigh respire là où ses parents et arrière-grands-parents sont nés, et où lui-même a vu le jour» (p 200), «Ce sont (les cafés maures) des lieux publics où toutes sortes de sujets sont débattus (…). C’est l’endroit où on parle de tout et de rien, et parfois même de n’importe quoi» (p223)

La gloire du sabre. Essai de Paul Vigné d’Octon. Editions Anep 2006, 177 pages, 330 dinars (Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel. Extraits)

Personne n’avait lu ou même entendu parler de Paul Vigné. Il est vrai que sa voix et ses écrits, malgré leur nombre et leur puissance, ont été assez vite étouffés et il n’en est resté que de faibles échos dans les rares livres consacrés à l’histoire coloniale, celle de la France en particulier. Certains de ses ouvrages sont même carrément portés «disparus» ou n’ont pas été répertoriés… Ainsi, «La sueur du burnous» qui a pour sous-titre «Les crimes coloniaux de la IIIè République», publié en 1911, est introuvable… à la BN d’Alger Publié en 1900, le titre «La gloire du sabre» a donné une fausse idée du contenu, avec un titre trompeur.

Hors il s’agit, en vérité, du procès en règle de la colonisation : «Que maudite soit donc la ‘gloire du sabre’, quand le sabre n’est pas tiré pour la défense de la patrie, que maudites soient les guerres coloniales…» écrivait le préfacier d’alors, Urbain Gohier.

Une lecture extrêmement difficile au vu des exemples fournis : des documents officiels et des témoignages directs présentés sur l’esclavage, les massacres de masse, le sadisme et l’hypocrisie colonialistes qui sont difficilement soutenables. Ils justifient, à eux seuls, l’équivalence posée dans les années cinquante : colonisation= décivilisation. Les défenseurs actuels (tout particulièrement français) de l’action civilisatrice de la colonisation, où qu’ils soient, deviennent ce qu’ils sont, au fond, de simples clowns racistes, à l’ignorance crasse, ne connaissant rien à l’histoire… de leurs pays, car il n’y a pas que la France qui est épinglée : La Grand-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne…

L’Auteur : Né en 1859 et décédé en 1943, Paul Vigné d’Octon, libre penseur et athée, ami de Jules Guesde, a été longtemps député à l’Assemblée nationale française, à partir de 1895. Médecin, psychologue, ayant séjourné en Afrique où il a servi en tant que médecin militaire (Guadeloupe, Sénégal, Guinée…), à travers ses interventions, ses articles de presse et des livres (près d’une vingtaine de romans, dont l’un couronné par l’Académie française, et des essais), il a continuellement dénoncé «les infamies de la guerre coloniale et les crimes de la colonisation». Une voix claire et passionnée que rien ne pouvait arrêter.

Extrait : «Pendant la période active de conquête: massacres, viols, incendies, pillages, vols de territoires et traite de chair humaine. Une fois la pacification ( ?) faite, le but poursuivi consiste à achever ce qui a survécu des peuples conquis par l’importation de l’alcoolisme, de la syphilis, de la tuberculose, de toutes les diathèses (ndlr : «ensemble d’affections qui frappent une même personne et auxquelles on attribuait une origine commune) et de toutes les tares qui sont le triste apanage des nations épuisées» (p 68)

Avis : L’acte d’accusation dressé par Paul Vigné d’Octon nourri de son expérience en Afrique où il a servi en tempst que médecin militaire, de témoignages directs et de documents officiels, est encore plus implacable que le «Discours sur le colonialisme» et «Les Damnés de la terre» (préface). Le livre a connu cinq ré-éditions en huit ans. C’est tout dit !

Citations : «Ah ! la guerre, l’affreuse guerre coloniale, lâche et bête, comme je la maudissais à haute voix.» (p 62), «Les Américains du Nord vivent sur les alluvions de cadavres déposés par la série interminable des massacres qui ont précédé la formation des Etats-Unis» (p 77), «L’existence coloniale… je la dirai, cette vie, telle qu’elle est, impure, sadique, sanglante, abêtissante, remplie de cauchemars et de fièvre, faite d’héroïsme incessant quand on lutte contre le ciel, contre le soleil, contre la pestilence des fleuves, pleine de bestiale lâcheté quand on se bat contre les hommes «( 175)


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.