Notes historiques pour un éclairage modeste sur ce qui est arrivé en Ukraine et pistes pour stopper le carnage

         

par Bernard Dugué (son site)

0) Le conflit actuel localisé en Ukraine possède des zones d’ombres conséquentes, d’abord celles liées à l’âme des protagonistes qui ne disent pas tout, cachant leurs intentions, surtout Poutine. Puis les distorsions médiatiques causées par des intervenants qui ignorent la science militaire, pratiquent un biais cognitif servant leurs préjugés et finissent par donner leur avis sur des sujets sensibles à l’image des journalistes de l’Equipe qui se savent plus doués que le sélectionneur, refont la feuille de match, briefent et débriefent les parties, s’occupent du mercato et des transferts mieux que les dirigeants des club. Bien que caricatural, cette analogie décrit ce qui se passe sur les plateaux télés sans pour autant occulter les rares personnalités compétentes offrant une interprétation sensée. Je n’ai ni les infos souterraines, ni les compétences en stratégie militaire et me contente de proposer une réflexion motivé par le bon sens.

 

 I. Il y a fort longtemps… et plus récemment…

 

1) Quand un empire s’effondre, le plus dur reste à faire et le service après-vente n’est pas assuré parfaitement. Ce fut le cas en 1918, quand les frontières des pays issu de l’empire Ottoman ont été tracées. L’Irak et la Syrie ont des lignes de démarcation tracées avec une règle (comme celles du Mali). Les dirigeants ont oublié que sur ces territoires il y avait des populations, notamment les Kurdes, mais l’on ne pouvait guère attendre plus de sollicitude de la part d’une classe politique qui envoya ses peuples à la boucherie.

 

2) 1943, une terrible bataille fait rage et l’Armée rouge finit par repousser les troupes de la Wehrmacht à Stalingrad. Evénement célébré il y a peu par le président Poutine non sans une instrumentalisation de l’Histoire. On ne peut qu’être reconnaissant à l’Union soviétique d’avoir contribué à la victoire contre la peste nazie. Un clin d’œil avant et après offre un tableau plus nuancé. Des millions de paysans ukrainiens sont morts dans les années 1930 avec la politique agricole voulue par Staline. La libération des camps en 1945 ne doit pas occulter que les Soviets cherchaient à se rapprocher de l’avancée des Alliés en vue d’un partage de l’Europe à venir, ce que l’histoire a confirmé. Le 9 août 1945, l’armée rouge occupait la Mandchourie. Cet événement aurait précipité la solution finale des Américains pour obtenir la capitulation de Japon et de ce fait assurer la transition en écartant les Soviets. Je laisse aux historiens cette interprétation qui ne fait pas consensus.

 

3) 1948-1987, la guerre froide. Cette période est largement documentée et interprétée. Une chose est certaine, deux blocs se sont affrontés par une surenchère dans la militarisation et des conflits satellites dans lesquels ils ne sont pas confrontés directement. Il n’en reste pas moins que la distinction entre monde libre ouvert et monde fermé totalitaire convient parfaitement. Pour le reste, eu égard aux méthodes employées par Staline, des historiens ont considéré que même si le nazisme et le communisme n’avaient pas la même idéologie ni les mêmes objectifs, il était légitime de mettre un signe d’égalité entre nazisme et communisme, ce qui n’était pas du goût de l’URSS, ni de la Russie actuellement. Notons que les Etats-Unis, même s’ils étaient intéressés, ont aidé l’Europe de l’Ouest à se développer en respectant les principes démocratiques. Pendant ce temps, les chars de l’armée rouge occupaient Budapest, puis Prague. Au moment de la crise des missiles à Cuba, notre Général s’était rangé du côté des Américains, ce qui ne fait aucun doute sur le positionnement de la France, n’en déplaise à un petit fils du Général venu prêter assistance au président Poutine, salissant de ce fait notre mémoire et notre honneur.

 

4) Après la chute de l’empire rouge, la transition de 1991 s’est faite dans une sorte de chaos organisé. Le régime n’était plus en phase avec la société depuis longtemps. Le 28 septembre 1991, un aéroport moscovite a accueilli près d’un million de fans pour écouter Metallica et AC/DC. La transition vers l’économie de marché a été un désastre. Les oligarques ont pris la meilleure part avec la bénédiction d’Eltsine. Et la Russie risqua de disparaître en 1998 avec la crise du rouble dans le sillage de la crise asiatique. Des analystes ont regretté que les Occidentaux n’eussent pas aidé la Russie à affronter cette crise dont elle était néanmoins seule responsable, causée par la frénésie de gains économiques au sein des cliques d’oligarques. Une aide aurait-elle changé le cours de l’histoire ? Ce n’est pas du tout certain. Après la démission du président Eltsine, un certain Vladimir Poutine assura l’intérim en 1999 pour devenir président de plein exercice en 2000 et ne jamais quitter la tête du pays depuis, sauf l’intérim assuré par Medvedev, président fantoche. Rappelons que l’Otan a entériné l’entrée controversée de l’Allemagne unifiée en 1990, pas tant pour défendre ce pays que pour « normaliser » la nouvelle Allemagne dont se méfiait notre président Mitterrand. Après 2000, l’histoire se scinde en deux ou trois périodes.

 

5) 2000-2008, normalisation et prise en main du régime par Poutine. Le régime russe a été mené d’une main de fer par un appareil d’Etat dirigiste et protectionniste, ne laissant pas les puissances étrangères exploiter les ressources de ce gigantesque territoire. Le deal proposé par Poutine à ses compatriotes était simple. Je gère le pays, je distribue une partie des richesses, vous travaillez et profitez des biens matériels mais vous ne vous occupez pas trop de politique, surtout si elle concerne l’international. Ce deal était assez facile à imposer, les populations russes n’ayant jamais eu la culture démocratique, excepté les milieux aisés et instruits ainsi que les marges intellectuelles et artistiques. Pendant ce temps, les pays baltes entraient dans l’Otan en 2004 ce qui n’a pas vraiment plus aux dirigeants russes. D’autres pays moins « sensibles » ont fait partie du lot, Slovaquie, Roumanie etc.

 

6) 2008-2013, une bascule qui avance. Peu avares d’un bon mot, des géopoliticiens disent que la guerre en Ukraine a commencé en 2008, plus précisément au moment de la crise géorgienne. 2008 c’est aussi un contexte de crise financière globale. Les bisbilles entre la Russie et l’Otan commencent. La Russie déploie des troupes et des équipements militaires près du front et en 2009 des vastes manœuvres sont menées près de la Pologne et des pays baltes, puis des missiles sont déplacé et la flotte russe a été renforcée dans la Baltique, ce qui atteste de la volonté russe d’afficher ses muscles dans un contexte déconnecté de l’Ukraine. Les Européens ont d’ailleurs jugé très inamicaux et intimidants ces événements. Les fins connaisseurs du régime savent qu’un revirement s’est opéré dans le positionnement du régime et que Poutine commença à abandonner la stratégie de la normalisation globale pour réactiver les vieux démons de la Russie impériale et conquérante. Pour preuve la célébration en grandes pompes du 200ème anniversaire de la victoire des troupes russes contre l’armée napoléonienne. Le ton était donné. Le réarmement était en marche. 20M dollars en 2004, près de 90M lors du pic en 2013. Puis une stabilisation pour la période 2015-2021 et en 2022, à nouveau une explosion à 90M. Selon les experts, ces chiffres seraient sous-estimés.

Une incise historiale. 2010, c’est une décennie qui voit se dessiner ou s’accentuer les replis identitaires et le souci pour les grandes nations de se redéfinir, en regardant le passé le plus souvent ou se projetant dans l’avenir comme la Chine de M. Xi. La réaction identitaire politique et culturelle s’est dessinée en Chine, en Inde, en Russie, en Iran, en Turquie mais pas en Europe. D’autres pays ont sans doute été concernés. Ces réactions produisent des régimes autoritaires à l’intérieur et parfois velléitaires à l’extérieur, pour ne pas dire agressifs.

 

7) 2014-2021, la guerre est déclarée mais limitée. Les événements du Maidan ont précipité les hostilités entre le régime ukrainien basé à Kiev et les Russes lancés dans une guerre de basse intensité au Donbass. Les accords de Minsk I et II n’ont pas été respectés. D’ailleurs, Minsk II a été jugé trop avantageux pour les Russes. L’Europe n’aurait pas été assez ferme, Hollande et Merkel trop accommodants. Je ne connais pas le dossier, alors je n’en dis rien. Pendant cette période, les émissaires de l’Otan, flairant les mauvais coups à venir, ont saisi l’opportunité de renforcer les équipements militaires de Kiev et de former les ukrainiens au combat. Là aussi, je ne connais pas le dossier. En revanche, j’ai sous la main quelques articles de Foreign Affairs appréciant de manière nuancé le rôle de l’Occident. Ces quelques géopolitologues ont reconnu que l’Otan avait pratiqué la « surenchère inamicale » vis-à-vis de la Russie sans pour autant agresser ni menacer ce grand pays. En flairant le mauvais coup et agissant pour le prévenir, ils ont augmenté les probabilités pour que le mauvais coup se produise. Mais comme la guerre s’est installée avec toutes ses horreurs, ils ont jugé qu’il n’était plus utile de remuer le passer. Ce qui un signe de sagesse.

 

 II. Le futur du conflit en Ukraine.

 

1) Les médias causent, les dirigeants et responsables, militaires ou politiques, gesticulent, annoncent des livraisons d’armes, brandissent des menaces, mais toute cette agitation n’a pas de sens. Toute guerre doit viser des objectifs militaires et mettre en adéquation les troupes et les équipements avec ces objectifs. Et dans le conflit présent, nous ignorons quels sont les objectifs visés. Le président Poutine cache son jeu et semble ajuster les objectifs en fonctions des succès militaires, ce qui laisse penser à la consolidation de son intervention dans les quatre oblasts annexés selon sa volonté après des référendums sans valeur en droit international. Les Ukrainiens veulent récupérer ces territoires et même la Crimée. C’est ce qui se dit et c’est ce qui justifie l’envoi d’équipement militaire. Il faut cesser de se mentir. La récupération de ces territoires est impossible et d’ailleurs, les stratèges de l’Otan le savent pertinemment. Impossible, pas tout à fait. N’oublions pas l’adéquation entre puissance militaire et objectif. Si l’Ukraine veut récupérer les territoires perdus, cela ne peut se faire que si l’Otan envoi des troupes pour affronter la Russie. Ce serait alors un conflit d’intensité exceptionnelle, une troisième guerre mondiale. Il est pour l’instant exclu que l’Otan se lance dans une telle opération pour récupérer des territoires guère plus étendus qu’une région française, et dépourvus d’intérêt stratégique. Ce qui me rassure, c’est d’entendre la retenue des hauts gradés de l’Otan, leur expertise militaire et aussi leur culture historique étendue. Toutes ces qualités n’étant pas le fort de nos dirigeants, Macron le premier, et de nos consultants de plateaux médiatiques.

 

2) Le scénario le plus plausible reste une escalade mesurée pour envoyer des armes avec comme objectif militaire la défense des territoires restés sous contrôle ukrainien. Mesurée car il faut rester prudent et éviter de livrer aux Ukrainiens des armes très offensives, missiles ou avions, rendant possibles des attaques en Russie avec le risque d’une escalade incontrôlée. Un scénario probable suggère un armistice sur la ligne de démarcation à l’Est comme cela s’est fait lors de la guerre de Corée en 1950 avec le 38ème parallèle séparant deux pays qui depuis 70 ans, n’ont toujours pas signé de traité de paix et ne sont pas prêts de le faire. La comparaison s’arrête là, les deux conflits n’ont rien de commun et pourtant. La guerre de Corée a opposé les troupes du Nord bien équipées par les Soviétiques aux troupes du Sud vite débordées. Les forces onusiennes conduites par les Américains ont alors repris du terrain vers le Nord et le front a changé de physionomie quand les Chinois sont arrivés en nombre. Ce qui était prévu lors de la conférence de Postdam s’est réalisé. Les Japonais ont été expulsés de la péninsule et le partage devait se faire entre Américains et Soviétiques. Puis l’histoire a fait que l’encombrante Corée du Nord est passée sous tutelle chinoise. En Ukraine, n’a-t-on pas un schéma symétrique, avec un partage entre les Russes à l’Est et l’Ukraine de l’Ouest se plaçant sous la tutelle américaine avec les relais européens ?

Ce scénario de partition ne conviendra pas aux Occidentaux mais il faut apprendre à faire des concessions. A noter qu’une enquête sur la possibilité d’accepter des concessions territoriales réalisée par Foreign Affairs auprès d’experts recueille 12 avis en désaccord, alors que 10 experts sont pour et 5 neutres. De l’autre côté, nous ignorons tout de ce que projette le régime russe qui avec cet armistice, pourrait envisager une normalisation qui prendra beaucoup de temps. Mais rien ne dit que Poutine n’ait pas d’autres intentions. Si c’est récupérer l’Ukraine, ce sera alors une poursuite de l’horreur. Sans oublier la case ultime, agression d’un ou plusieurs pays de l’Otan, avec dans le viseur les pays baltes.

 

3) En l’état actuel du conflit, je ne vois pas le bon sens se pointer à l’horizon. Beaucoup de déclarations, d’annonces. La Russie menace d’une intensification si des armes continuent à arriver. Le chef de l’ONU craint une escalade menant vers un conflit élargi. Il faut se méfier des annonces. Poutine et ses acolytes ont brandi la menace nucléaire plusieurs fois. Les médias s’en sont emparés. Cette menace est-elle à prendre au sérieux ? Nous n’en savons rien. En revanche, cette menace a eu un impact sur l’opinion public et si le rôle de cette annonce était d’inquiéter, ce fut réussi. En plus, nos de journalistes ont relayé l’info, organisé des débats et tourné des documentaires.

 

4) Il faut cesser de nous raconter des histoires. La partition de l’Ukraine sur le modèle des deux Corée est la solution la plus raisonnable. Savoir qui a gagné importe peu. Nous devons nous contrefoutre des symboles et interprétations hâtives. S’il une partie a gagné, c’est le camp de la paix. Chaque semaines perdue verra le cortège des morts s’accroître par milliers. Visiblement, tous ces sachants qui commentent les livraisons de chars et d’avions sont indifférents aux victimes. Admettons que la Russie ait gagné en récupérant un territoire équivalent à une grande région française, elle a déjà perdu sur le tribunal de l’Histoire. Est-ce qu’un jour les Russes sauront regarder le passé, le régime criminel de Staline, comme les Allemands ont affronté le leur après Nuremberg. Poutine laissera un lourd héritage mais il n’est pas certain que les Russes sauront l’affronter d’ici une ou deux décennies.

 

5) Dernière mise au point. Ce texte ne peut être en aucune manière être interprété comme un soutien à Poutine. Je ne défends qu’une cessation des hostilités. Pour le reste, il n’y a pas photo. Je suis attaché au régime politique soutenu par les Occidentaux en acceptant ses défauts et je ne changerai jamais d’avis. Quant à ceux qui souhaitent l’écrasement de l’Ukraine par la Russie et qui se réjouissent à chaque avancée de l’armée russe, ils ont le droit de s’exprimer. En retour, qu’il me soit accordé le droit de les considérer comme des ordures.

 

6) Si le scénario d’une concession territoriale en vue de stopper les combats est souhaitable et semble plausible, je n’ai pas creusé les fondements historiaux de l’Histoire ni élargi le cours du monde à l’échelle de la planète, en incluant les grandes ou moyennes puissances, les régimes déstabilisés, l’inconscient collectif des populations. Il se peut que le pronostic soit très sombre.


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