L’Opep du XXIe siècle : une mutation verte

    Par Pr Chems Eddine Chitour

«Oil is liquid.»  (Frenkel, expert pétrolier)

Pr Chems Eddine Chitour

L’Algérie a fêté, le 14 septembre, le soixantième anniversaire de la fondation de l’Opep. Le ministre de l’Energie, monsieur Abdelmadjid Attar, président de l’Opep, a fait une déclaration à l’APS pour justement parler du chemin parcouru. Nous allons développer quelques jalons de cette épopée.
La boutade de Frenkel expert pétrolier bien connu, citée, résume toutes les qualités du pétrole. Le pétrole a constitué une avancée majeure dans le développement technologique et civilisationnel du monde des quelques millions de tonnes de pétrole produits dans les années 80 du XIXe siècle avec le développement des puits américains en Pennsylvanie puis au Texas mais aussi en Russie, à Bakou, et en Roumanie le pétrole a graduellement supplanté le charbon et le premier milliard de tonnes a été produit dans les années 20. Par la suite, avec la motorisation mais aussi avec le développement de la pétrochimie, ce sera un essor fulgurant pour atteindre les 3 milliards de tonnes après 1945 et 4,9 milliards de tonnes en 2019.

Dans sa lancée surtout après la découverte du pétrole au Moyen-Orient
La première extraction pétrolière dans la région remonte à 1909 en Iran. En Irak et dans les années trente en Arabie Saoudite. Tout le monde a en tête les gisements de Baba Ghargour, de Mesdjed I Souleyman et le plus important Gawhar en Arabie Saoudite qui renfermerait pour 5 milliards de tonnes de pétrole. Il faut cependant avoir à l’esprit que la nature a mis 300 millions d’années pour permettre la formation du pétrole et nous assistons, en presque 150 ans, à la production et la consommation d’au moins 250 milliards de tonnes de pétrole. Les réserves actuelles sont autour de 200 milliards de tonnes avec des techniques de plus en plus chères pour l’extraction avec un prix du baril indexé sur les méthodes de récupération primaires secondaires et même tertiaires où on utiliserait les micro-émulsions.

Il est vrai que le pétrole a donné lieu à un développement sans précédent de l’industrie mais aussi de la pollution. Ce n’était pas la priorité. En effet, après la Seconde Guerre mondiale et la période de reconstruction, les pays industrialisés entrent dans une nouvelle ère de croissance économique et industrielle : les Trente Glorieuses.
Le pétrole devient alors un enjeu considérable. Nous nous acheminons malgré le Covid qui fait chuter la production de 10 millions de barils/ jour vers une production de l’ordre de 98 millions de barils/jour. Cependant, les prix du pétrole n’ont pas suivi.

Historique du pétrole. Les origines de l’Organisation Opep
Dans les années 1950, la demande en pétrole se fait de plus en plus importante. Jusqu’aux années 1950, son exploitation est assurée essentiellement par des compagnies occidentales. Ce sont les « Sept Sœurs » : Le sette sorele dont parle si bien Enrico Mattei les 4 Standard Oil (Mobil Oil), (SOCAL), (Exxon), la Gulf et la Texaco, British Petroleum, Royal Dutch Shell. Elles se partagent la majorité de l’exploitation de l’or noir de la région du Moyen-Orient et en tirent d’énormes bénéfices. Les royalties payées aux pays sont faibles, moins d’un $ le baril.

L’historique du pétrole, c’est aussi la lutte des pays producteurs pour recouvrer leur indépendance énergétique et vendre le pétrole à un juste prix. Les luttes ont commencé dans les anciens pays producteurs comme le Mexique et dans les années 50 ce sera au tour de l’Iran du Docteur Mossadeg de vouloir en 1953 nationaliser les pétroles. Les sept sœurs ne le laissèrent pas y arriver. Ce sera un coup d’État avec l’opération Ajax. Le renversement amena un Premier ministre plus conciliant en la personne du général Zahedi nommé par le shah qui laissa les multinationales continuer à dominer le marché et à partager le monde avec l’accord d’Acchnachary de la Red Line.
Dans le contexte de décolonisation, de nationalisme et de modernisation des années 1950, cette situation est de plus en plus mal ressentie par les pays producteurs qui cherchent alors à faire valoir leurs droits. De plus, devant l’importance que prend l’énergie pétrolière dans les économies occidentales, des compagnies indépendantes font leur apparition comme les sociétés italiennes Eni de Mattei. Les sept sœurs devaient tenir compte de cela.

La création de l’Opep intervient dans ce contexte où en 1960 le prix du pétrole a baissé à moins d’un dollar. Au début de 1959, les prix sont encore réduits de 9%. Devant les faibles prix des royalties autour de 1$ le baril, cinq pays décident de créer une organisation capable de défendre les intérêts légitimes des pays producteurs. L’Iran, l’Irak, le Koweït, l’Arabie Saoudite et le Venezuela fondent, alors, le 14 septembre 1960, à Baghdad, en Irak, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Les cinq membres représentent 90% des exportations mondiales, l’Arabie Saoudite, le Koweït et l’Irak en représentent à eux seuls 40%.

Le rôle grandissant de l’Opep
L’Opep fut créée justement afin d’intervenir sur le niveau de production du pétrole pour éviter les sur-productions. L’Organisation cherche à coordonner les politiques pétrolières de ses pays membres et à équilibrer ses revenus. Cela permet aux pays membres de reprendre en main leur production et d’augmenter leurs revenus. La guerre de 1967 entre Israël et certains pays arabes, amena le prix du brut à augmenter. En octobre 1973, la Guerre de Ramadhan-Kippour éclate. Les membres arabes de l’Opep, réunis à Koweït le 17 octobre, décident d’augmenter de 75% du prix qui atteint 3,5 $ le baril de brut et imposent un embargo à certains pays occidentaux impliqués dans le conflit. En décembre, le prix du baril est fixé à 11,65 $. En réalité, cette hausse des prix est un rattrapage de la valeur du pétrole qui avait fortement décliné au cours des dernières décennies.

Les compagnies pétrolières devaient désormais prendre en compte l’importance de l’Opep qui devient un interlocuteur incontournable. Dans les années 1980, l’Opep, subissant la concurrence, n’est pas la seule à produire du pétrole, les prix du pétrole font que certains gisements notamment offshores deviennent rentables de nouveaux pays exportateurs de pétrole comme le Mexique, la Norvège, la Grande-Bretagne, la Russie. La part de la production pétrolière de l’Opep passe de 45% en 1980 à 29,3% en 2000 avant de remonter à 41,9% en 2004. Et à près de 30% en 2019.

La guerre entre l’Iran et l’Irak sera mal vécue par l’Opep, ces deux pays financent la guerre et achètent les armes aux Occidentaux avec les pétrodollars !! De plus, il faut cependant signaler que les décisions de l’Opep ne sont pas toujours suivies. Le prix du baril s’effondre, passant de 34 $ en 1981 à moins de 10 $ en 1986.
Aujourd’hui, les intérêts de l’Opep, des compagnies et des pays consommateurs sont sur une ligne de statu quo. Les prix du pétrole sont descendus très bas (moins de 40 $) le Covid-19 est en partie responsable du recul de la croissance et donc de la diminution de la demande si on y ajoute aussi le pétrole de schiste. Cependant, un prix du baril relativement stable à environ au moins 70-80 $ permettra le développement des énergies alternatives (ce qui aura un effet important sur l’environnement. L’avenir nous dira si ce deal sera respecté.

Revenus pétroliers des pays de l’Opep
La rente pétrolière apporte un revenu très fluctuant qui varie beaucoup selon le pays, surtout si on le rapporte au nombre d’habitants ; par exemple, selon l’EIA (2019), le revenu pétrolier s’est élevé en 2018 à 14 683 $ par habitant au Koweït (près de 4,2 millions d’habitants), alors qu’il n’était que de 212 $/habitant pour le Nigeria (+/-200 millions d’habitants). En 2018, l’Opep a engrangé environ 711 milliards de dollars (selon l’EIA), et 538 milliards de dollars en 2017. En 2018, l’Arabie Saoudite perçoit le tiers pour 10 millions de barils/jour (237 milliards de dollars ) devant l’Irak (91 milliards de dollars), les Émirats arabes unis (74 G$), l’Iran (67 G$) et le Koweït (61 G$), les autres pays ayant tous perçu moins de 50 milliards de dollars en 2018 comme cela sera le cas de l’Algérie (1 million de barils/jour).

L’Algérie dans l’Opep
Quelques années après l’indépendance, l’Algérie a adhéré à l’Opep. Rapidement, elle a commencé à être un élément stratégique – notamment du fait de la bonne entente entre le roi Fayçal et le Président Boumediène — pour vouloir asseoir son indépendance énergétique. Les accords précédents avec la France ayant été dépassés. Le 24 février 1971, dans la discrétion la plus totale, l’Algérie annonçait à la face du monde qu’elle avait décidé de prendre en main son destin pétrolier. Le fameux «Kararna taemime el mahroukate» résonne encore dans nos oreilles. Par la suite, l’Algérie a connu, dans les années 90, du fait d’un prix de pétrole très bas, d’une diminution drastique de l’activité industrielle pour cause notamment de terrorisme, un passage à vide qui a amené le recours au FMI et à détricoter les solidarités sociales.

L’Algérie de 2020 s’est fixé pour cap la rigueur, la nécessité de faire tout pour sortir de l’addiction aux hydrocarbures en développant des possibilités de mise en place d’une industrie pérenne, en mettant en œuvre aussi les possibilités de développer l’agro-industrie et l’économie de la connaissance. Dans le même ordre d’idées, le président de la République a décidé de la création, pour la première fois depuis l’indépendance, du ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables dont la mission est de, justement, sortir de l’addiction aux énergies fossiles par les économies d’énergie drastiques mais aussi par la mise en place d’un plan de construction de centrales solaires éoliennes et autres sans oublier de favoriser les transports au sirghaz, au diesel fuel, au GNC et même, à terme, à la voiture électrique. Il faut savoir à titre d’exemple que 100 000 voitures électriques consomment environ 3 TWh, soit 5% de la consommation d’électricité. En parallèle, 100 000 voitures électriques pour le même kilométrage de 20 000 km, c’est 100 000 tonnes d’essence ou de gasoil d’un coût d’importation de 1 milliard de dollars.
Naturellement, c’est une stratégie d’ensemble que nous devrons mettre en œuvre. Le gouvernement actuel s’y attelle en veillant à la synergie et à l’obligation de résultats.

Pérennité de l’Opep
On peut se poser la question : pourquoi l’Opep est la seule organisation des pays en voie de développement à n’avoir pas sombré devant une mondialisation laminoir ? Le succès de l’Organisation vient de la volonté des pays membres de toujours chercher un compromis. La règle a très bien réussi dans les années 1970, sous la direction de deux grands chefs d’État Houari Boumediène et Belaïd Abdesselam, son ministre de l’Énergie et le roi Fayçal, Cheikh Zaki Yamani son ministre du Pétrole. Ce sont ces deux ministres qui sont allés en Europe expliquer le pourquoi des augmentations des prix du pétrole sur fond de tension après la Guerre de Ramadhan d’octobre 1973. Graduellement et du fait d’une boulimie de la demande, les prix ont augmenté du fait aussi de contingences politiques ; ce sera le cas de la Révolution iranienne qui vit le pétrole arriver autour de 30 $ de l’époque.

Les premiers et deuxièmes chocs pétroliers dans la terminologie des pays industrialisés ont amené de grandes polémiques et accusation des pays de l’Opep principalement ceux du Golfe de vouloir étrangler les Occidentaux. Ceci amena en 1975 la création de l’Agence internationale de l’énergie pour contrer l’Opep. Parallèlement, les pays industrialisés ont commencé à réfléchir comment ne plus dépendre du pétrole. C’est ainsi que les premières installations renouvelables ont amené le cours du brut à rejoindre des niveaux qui n’avaient été atteints que par des produits raffinés. En revanche, à partir de 1983, le cours du baril s’effondre. Ce sera le contrechoc pétrolier de 1986. L’Opep a connu aussi d’autres soubresauts qui se sont traduits pour les pays mono-exportateurs par des remises en cause importantes de leurs plans de développement. Les années qui suivirent firent des années d’épreuve pour l’Opep qui commença à s’imposer. L’histoire retiendra que l’Algérie abritera le premier sommet de l’Opep en 1975. C’était l’année de la création du FMI.
À partir des années 2014, l’avènement du gaz et du pétrole de schiste américain a totalement changé la donne. L’Opep a connu des heures difficiles. La réunion extraordinaire de septembre 2018 à Alger a permis de dégager l’horizon. L’Opep a cherché de nouvelles alliances.

L’Opep+ est une avancée en ce sens qu’elle a montré la flexibilité de l’Opep malgré les logiques internes à chaque Etat à trouver des consensus avec des pays producteurs hors Opep pour donner un prix juste à une ressource extraordinaire qui, jusqu’à présent, n’a servi que comme combustible et au mieux comme carburants (20%) alors qu’il y a tant de choses à faire avec cette énergie unique mais condamnée à disparaître rapidement si on n’en fait pas le meilleur usage notamment en pétrochimie (à peine 5%) mais surtout en ne cherchant pas comment l’utiliser, la faire durer sans qu’elle pollue. C’est là l’un des enjeux majeurs de la nouvelle Opep du XXIe siècle.

L’Opep et la nécessité de la mutation pour une Opep-verte (Green-Opec)
Comme on le sait, l’Algérie a été de tous les grands rendez-vous et sa voix a été déterminante dans certaines grands conférences où l’Opep devait réagir et trouver des solutions. Il en fut ainsi pour l’histoire du premier sommet de l’Opep qui a eu lieu à Alger en 1975, des réunions décisives de 1998, en 2008 et dernièrement en 2016 où le savoir-faire de l’Algérie a permis de trouver un consensus avec le ministre Bouterfa et ses conseillers très compétents notamment. C’est un miracle que l’Opep soit la seule institution qui a traversé le siècle malgré toutes les vicissitudes qui l’ont amenée à affronter de nouveaux défis dont notamment les changements climatiques et récemment un autre défi celui du Covid-19.

L’Opep se doit d’être responsable de l’environnement de la planète. Il faut graduellement arriver à faire changer l’image qui lui colle, à savoir qu’elle pollue. Ce n’est pas elle qui pollue, ce sont les pays utilisateurs qui ne font pas les investissements nécessaires pour diminuer les effets de serre par une recherche efficace sur la séquestration du CO2. On peut même penser à cette nouvelle mutation par la participation de l’Opep par la création, elle aussi, d’un fonds vert qui aura entre autres à encourager les études concernant la séquestration du CO2. Il s’agira aussi de favoriser la mise en place de la pétrochimie qui aura à connaître un nouveau développement du fait qu’au milieu des années trente, l’utilisation des carburants classiques essence et diesel connaîtra un déclin, sachant qu’ils participent pour environ 20 millions de barils/jour, soit près de 1 milliard de tonnes qui vont diminuer en partie pour faire place à la locomotion électrique. Le bureau d’études Bloomberg annonce que près de 450 millions de voitures seront électriques, soit environ 25% d’un parc qui continuera à fonctionner aux énergies fossiles, principalement l’essence.

Ceci étant dit régulièrement, on annonce la fin du pétrole mais il est toujours là. Il ne sera pas prépondérant à partir des années quarante, puisqu’on parle en Europe d’une neutralité carbone 2050. Cependant, le monde de 2030 consommera encore et toujours des énergies fossiles. Il sera encore à 80% avec une composante de l’ordre de 30 à 35% en pétrole.
C’est-à-dire produire 90 millions de tonnes. Joyeux anniversaire pour l’Opep. Longue vie actuelle en espérant qu’elle fera sa mue vers une Opep newlook qui fera encore plus d’efforts pour rendre propre cette énergie inestimable au vu de tous les services qu’elle peut rendre.
L’Algérie, représentée par notre ministre de l’Energie, Monsieur Abdelmadjid Attar, a fait une déclaration à argusmedia.com et à l’APS pour justement parler du chemin parcouru. Amen.
C. E. C.


Quel avenir pour l’organisation Opep et la stratégie de Sonatrach face aux nouvelles mutations énergétiques mondiales ?

Cours mondial du pétrole

 

L’Opep a été créée le 14 septembre 1960 et fête son 60e anniversaire avec une part déclinante tant dans la décision énergétique que dans la commercialisation mondiale. Avec l’épidémie du coronavirus, malgré une baisse substantielle, les cours peinent à se rétablir au niveau de 2019. Avec une crise sans pareille, depuis la crise 1928/1929, au moment où l’interdépendance des économies était faible, n’étant pas assimilable à la crise de 2008, aucun expert, pouvant seulement élaborer des scénarios, ne peut prédire si les activités de consommation et d’investissement vont pouvoir rebondir, tout dépendant de la maîtrise de l’épidémie.

Les nouveaux gisements découverts notamment au Canada ou au large du Brésil pourraient bouleverser la répartition mondiale de ces réserves et donc diminuer significativement la part de l’Opep. Mais le pus important à moyen et long terme du déclin de son influence est le nouveau modèle de consommation énergétique mondial qui se dessine horion 2020/2030/2040 largement influencé par l’épidémie du coronavirus, comme l’atteste la réorientation des investissements publics en Europe notamment, où selon la déclaration de BP en ce mois de septembre 2020, les compagnies devraient réorienter leurs investissements vers d’autres énergies alternatives avec la combinaison

entre 2025/2035 des énergies renouvelables et l’hydrogène, dont le coût sera largement concurrentiel par rapport aux fossiles classiques. L’on devrait assister horizon 2030 à une moindre dépendance des pays industrialisés envers le pétrole où a contrario, les pays de l’Opep restent très dépendants du pétrole, ayant peu développé un modèle économique pérenne pouvant relayer l’industrie pétrolière, où les revenus pétroliers représentent en moyenne plus de la moitié de leur Pia développé une «vison 2030» pour diversifier son économie. La conjugaison de ces facteurs affaiblit l’influence géopolitique de l’institution Opep et agit sur le niveau des prix.
Le cours des hydrocarbures, pétrole et gaz, dépendra donc du temps à maîtriser l’épidémie et de l’évolution de l’économie mondiale, en précisant qu’à court terme, il est également influencé par le cours du dollar à la baisse les importants stocks qui ont été mis en place du fait du bas cours. Face à, une crise sans précédent touchant toute la planète, la crise de 2020 préfigurant, une nouvelle architecture des relations entre l’Etat régulateur et le marché encadré pour certains services collectifs (santé, éducation), et d’importants impacts sur les relations politiques et économiques internationales. La crise sanitaire a provoqué la paralysie de l’économie mondiale son économie avec la rupture de la chaîne d’approvisionnements de nombreuses entreprises en Asie dont la Chine et l’Inde, dans la zone euro, dépendante de plus de 70% d’hydrocarbures, aux Etats-Unis d’Amérique, première puissance économique mondiale, premier producteur en 2019 d’hydrocarbures suivi de la Russie et de l’Arabie Saoudite et d’une manière générale pour l’économie mondiale dans sa globalité, selon plusieurs instituts internationaux, dont l’Institut de la finance internationale (IIF), où dans sa note du 7 avril 2020, l’économie mondiale devrait se contracter de 1,5% en 2020 dans le contexte de la pandémie de Covid-19, revoyant ses prévisions à la baisse de 2,6% à 0,4%. Sur l’année entière, l’IIF s’attend à ce que les taux de croissance aux Etats-Unis et dans la zone euro se contractent respectivement de 2,8% et 4,7%. Pour sa part, le FMI anticipe selon sa directrice générale, au mieux une «reprise partielle» en 2021 à condition que la pandémie s’estompe au second semestre 2020 et que les mesures de confinement puissent être levées pour permettre une réouverture des commerces, des restaurants, une reprise du tourisme et de la consommation, récession avec plus d’intensité pour les pays à faibles revenus ou émergents en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Alors quelles perspectives pour le cours du pétrole ?
La consommation mondiale de pétrole a avoisiné en 2019, 99,7 millions de barils par jour (Mb/j) au niveau mondial selon les données de l’AIE et les pays de l’Opep ont représenté seulement 40% de la production mondiale de pétrole brut. Dans son dernier rapport, l’Opep révise à la baisse la demande pour 2020 la plafonnant pour 2020 à 90,2 millions de barils, avec une prévision pour 2021 à 96,9 millions de barils, notant que des quotas n’ont pas été respectés par certains pays qui ont pompé entre juillet et aout 2020 plus de 763 000 barils/j. La Chine qui a importé 11 millions de barils en 2019, soit environ entre 11/12% de la consommation mondiale, ainsi que certains pays d’Asie n’ont pas connu la reprise attendue, selon l’Opep, qui explique la faiblesse de la demande. Or, selon les experts en énergie la baisse ou la hausse d’un dollar de pétrole sur le marché mondial a une incidence entre 500 et 600 millions de dollars. Si l’on prend une moyenne médiane de 550 dollars, le manque à gagner de cette décision par jour est de 5,5 milliards de dollars par jour et par an (365 jours) plus de 2007 milliards de dollars. Il s’agira donc d’établir une balance devises du gain net de cette décision, en prenant l’hypothèse, selon laquelle, si le cours descend à 30 dollars, avant cette réduction, permettant au cours du marché de s’établir entre 40/45 dollars le baril. En cas où le baril serait inférieur à 30/35 dollars, cette décision aurait eu un impact très mitigé.
Qu’en est-il des tensions actuelles en méditerranée orientale concernant la filière énergétique qui échappe à l’action de l’Opep, mais influant indirectement sur le prix de l’énergie et des parts de marché de l’Algérie en direction de l’Europe son principal client, rappelant qu’existe une organisation gaz indépendante de celle de l’Opep. Mon ami, le polytechnicien Jean Pierre Hauet de KP Intelligence (France) note avec justesse que la scène énergétique s’anime en Méditerranée avec au moins deux grands champs de manœuvre dont il est intéressant d’essayer de comprendre les tenants et d’anticiper les aboutissants qui explique les tensions actuelles notamment en Méditerranée orientale. Le premier théâtre est celui des énergies renouvelables (éolien, solaire à concentration, photovoltaïque), qui s’est caractérisé par le lancement de grandes initiatives fondées sur l’idée que le progrès technique dans les lignes de transport à courant continu permettrait de tirer parti de la complémentarité entre les besoins en électricité des pays du Nord et les disponibilités en espace et en soleil des pays du Sud. On parlait alors de 400 M€ d’investissements et de la satisfaction de 15% des besoins européens en électricité.
Aujourd’hui, le projet Desertec est plutôt en berne, du fait notamment du retrait de grands acteurs industriels, Siemens et Bosch, et du désaccord consommé entre la fondation Desertec et son bras armé industriel la Desertec Industrial Initiatitive (Dii). La Dii poursuit ses ambitions d’intégration des réseaux européens, nord-africains et moyen-orientaux, cependant que la Fondation Desertec semble à présent privilégier les initiatives bilatérales au Cameroun, au Sénégal et en Arabie Saoudite. Le second théâtre d’opérations est plus récent : il a trait à la découverte à partir de 2009, des ressources gazières en off shore profond, en Méditerranée orientale qui explique les tensions actuelles. Les grandes compagnies qui exploitaient jusqu’alors d’autres champs plus accessibles, plus rentables ou à proximité d’installations à proximité, sur terre, se tournent désormais vers la Méditerranée orientale, au large de l’Égypte, d’Israël, du Liban, de Chypre et de la Turquie, autant de pays qui n’entretiennent pas forcément de bonnes relations de voisinage. C’est que plusieurs gisements de gaz ont été découverts au large des côtes égyptiennes, israéliennes, libanaises ou chypriotes, au cœur de ce qu’on appelle le bassin levantin estimées par l’US Geological Survey – à 3 452 milliards de mètres cubes (m3).
«Pour les Etats riverains producteurs ou futurs producteurs, cette ressource gazière offre l’opportunité d’accéder à l’indépendance énergétique et un moyen de renflouer leur économie par le biais d’exportations potentielles», selon la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques dans un rapport très documenté. C’est pourquoi la Turquie mène des recherches. Même si la Grèce et une partie de la communauté internationale l’accusent d’avoir pénétré dans l’espace maritime grec, le droit international est flou dans cette situation qui de délimitent pas clairement les frontières et les limites géographiques, les ressources pouvant se trouver dans des réservoirs situés sous les pieds de différents pays et l’initiative turque pourrait n’être le début que d’une longue série de tensions qui pourraient transformer les équilibres régionaux. Car les formations géologiques ne connaissant pas les frontières politiques, les compagnies pétrolières et gazières ont exploré les sous-sols marins des pays voisins. Se sont ainsi succédé la mise au jour du champ Léviathan (2010) également au large d’Israël, Zohr (2015) dans les eaux égyptiennes puis Aphrodite (2012), Calypso (2018) et Glaucus (2019) autour de Chypre.
(A suivre)

L’exploration des eaux libanaises et grecques est moins avancée. Athènes ayant déjà attribué des parcelles à ExxonMobil, à l’espagnol Repsol ou à Total. Rappelons que le 19 février 2018, un contrat de 15 milliards de dollars, jugé historique, entre l’Égypte et Israël prévoit la fourniture de gaz naturel des réservoirs offshore de Tamar et de Léviathan vers l’Égypte, selon un rapport de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMEN). Pour apaiser les tensions, bien que les pays de la Méditerranée sont tous confrontés au problème de la sécurité énergétique, il s’agit avant tout de renforcer la coopération notamment dans le domaine énergétique, pouvant représenter un lien très fort entre le nord et le sud de la Méditerranée. Quel impact sur l’économie algérienne tributaire à 98% avec les dérivées de ses recettes en devises des hydrocarbures ?

Le cadrage macro-économique de la loi de Finances complémentaire 2020 a été établi sur la base d’un baril fiscal à 30 dollars et un prix de marché à 35 dollars. Cela a un impact négatif sur le taux de croissance qui sera négatif en 2020 et par conséquent sur le taux de chômage avec une population de 44 millions d’habitants au 1er janvier 2020, une population active d’environ 12,5 millions. Les prévisions de recettes de Sonatrach sont estimées entre 22/24 milliards de dollars pour 2020 et le montant des réserves de change à environ 44 milliards de dollars selon le gouvernement, le FMI l’estimant fin 2020 à 35 milliards de dollars. L’avenir de l’équilibre de la balance des paiements sera de la relance de la machine économique tributaire à 85% des matières premières et équipements importés, le taux d’intégration des entreprises publiques et privées ne dépassant pas 15%, la paralysie relative de l’économie, à l’instar des autres pays, expliquant la baisse des biens importations de biens et services qui ont représenté entre 10/11 milliards de dollars par an entre 2010/2019.

Encore que le gouvernement mise sur une meilleure gestion et la lutte contre les surfacturations du passé, en fait la corruption, pour atténuer les tensions financières ; mais tout cela est tributaire d’une stratégie clairement définie conciliant des objectifs réalistes et les moyens humains et financiers donc dépendant toujours de la rente, devant tenir compte du manque à gagner de la baisse de 200 000 barils/jour, qui s’ajoute à l’importante baisse en volume physique de la production de Sonatrach depuis 2008, en n’oubliant pas que le gaz représente 33% des recettes de Sonatrach entre le GNL (26%) et le GN (74%) via Medgaz (Espagne) et Transmped (via Italie) qui connaît une chute de plus de 50%, serait en moyenne annuelle de 3/4 milliards de dollars. A 30 dollars le baril, le chiffre d’affaire, (pas le profit net auquel il faut retirer 20/25% des coûts) serait de 15,5 milliards de dollars, restant après la réduction 11,5 milliards 60/ 70% des gisements n’étant plus rentables, surtout les nouveaux puits non encore amortis, et idem pour 1,5-2 dollars le MBTU, concernant les canalisation de gaz naturel et à ¾ dollars pour le GNL. En cette période de crise, s’impose la solidarité nationale, passant par une moralité sans faille des dirigeants et une nouvelle gestion du management politique et économique.

L’Algérie étant indissociable de l’évolution du monde, le XXIe siècle doit relever de nombreux défis : la guerre de l’eau liée à la guerre alimentaire, la guerre biologique, la guerre numérique et la guerre écologique, avec d’importants flux migratoires dus au réchauffement climatique (sécheresse, inondation, vents violents, cyclones) avec des recompositions territoriales, ces quatre guerres, ayant des incidences sanitaires, économiques et sécuritaires. L’on devra repenser la gouvernance et notre modèle de développement, évitant des calculs micro-économiques étroits de l’entreprise, appliqués sans tenir compte du contexte social aux services collectifs et donc réhabiliter la fonction de bien-être collectif.

Il faut un discours de vérité, loin de la démagogie, car pour pouvoir exporter, il faut d’abord avoir des entreprises publiques et privées concurrentielles sur le marché mondial en termes de coût, qualité, prix, un taux d’intégration minimum de 40/50% alors que 97% des entreprises algériennes selon les données du registre du commerce en 2019 sont des petites Sarl à organisations familiales peu innovantes. Or, en septembre 2020, plus 98% des entrées en devises avec les dérivées proviennent toujours des hydrocarbures, ne créant pas des entreprises par décrets, et si les réformes sont mises en place fin 2020, il faudra quatre à cinq années pour voir surgir des entreprises performantes. Les défis qui attendent l’Algérie sont une entreprise d’envergure, exigeant une véritable stratégie nationale d’adaptation face tant aux nouvelles mutations.

Le XXIe siècle sera dominé par les réseaux de la société civile en symbiose avec de nouvelles fonctions des Etats, des entreprises et des institutions internationales de régulation, avec les défis de la transition numérique, énergétique avec le primat de l’hydrogène combiné aux énergies renouvelables entre 2020/2030/2040 et la culture à travers les médias, qui imposeront un changement profond dans les deux prochaines décennies dans les modes d’organisation institutionnelle, d’entreprises, de consommation et nos comportements. L’Algérie acteur stratégique au niveau de la région, a besoin d’un développement loin des mentalités rentières, car toute déstabilisation aurait une répercussion régionale sur l’espace méditerranéen et africain – Interview A. Mebtoul American Herald Tribune USA, août 2018 – mars 2019 – AFP mai 2020, France 24 et Mena Foruml1 Londres 2021. Mais les réformes garantissant la sécurité et le développement ne peuvent provenir que des Algériens eux-mêmes.
(Suite et fin) A. M.

Professeur des universités, expert international, Dr Abderrahmane Mebtoul


 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *