Le Parti Démocrate n’existe que pour neutraliser les mouvements populaires authentiques

LE CRI DES PEUPLES   –   Par Caitlin Johnstone   Source : caitlinjohnstone.com


VLADIMIR. — Alors, on y va ?

ESTRAGON. — Allons-y.

Ils ne bougent pas.

RIDEAU

Ainsi se terminent les deux actes de la pièce de Samuel Beckett En attendant Godot. L’un des deux personnages principaux propose de partir, l’autre exprime son accord, mais la mise en scène les dément en indiquant qu’ils restent tous deux immobiles jusqu’au rideau.

C’est aussi là tout le rôle du Parti Démocrate. Accepter avec enthousiasme de soutenir les mouvements appelant à de réels changements qui profiteraient aux gens ordinaires, sans prendre de mesures concrètes pour ne pas apporter de tels changements. Les acteurs lisent leurs répliques, mais restent immobiles.

Barack Obama a bâti toute sa carrière politique sur ce jeu de dupes. Les gens l’ont élu parce qu’il promettait de l’espoir et du changement, puis pendant huit ans, chaque fois que des gens pleins d’espoir exigeaient les changements promis, il répondait d’une voix doucereuse : « Oui, nous devons tous nous réunir et discuter de cela », exprimait sa sympathie et prononçait un discours émouvant, puis rien ne se passait. Les acteurs restent immobiles et Godot ne vient jamais.

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Les dirigeants du Parti Démocrate sont actuellement critiqués pour avoir organisé une démonstration de sympathie performative ridicule pour George Floyd en s’agenouillant pendant huit minutes tout en portant une écharpe Kente, un textile africain traditionnel. Les rues des Etats-Unis sont remplies de manifestants exigeant une refonte totale de l’ensemble de la conception nationale des forces de police. La réponse du Parti Démocrate est de mettre sur pied une pièce de théâtre pour enfants en utilisant la culture noire comme accessoire et de promouvoir un projet de réforme inoffensif dont l’approche est sans valeur, comme nous l’avons déjà montré, et qui en réalité augmentera le financement des forces de police.

Voir : Cinq raisons pour lesquelles les gens justifient les violences policières

Pendant ce temps, ce sont des États bleus avec des gouverneurs Démocrates et des villes avec des maires Démocrates où se produit l’essentiel des violences policières auxquelles les gens s’opposent. Les Démocrates font tout leur possible pour présenter la brutalité policière comme une conséquence de la présidence de Trump, mais les faits montrent que les forces de police violentes et de plus en plus militarisées des États-Unis seraient un problème même si chaque siège de chaque bureau américain était bleu.

Je ne sais pas ce qu’il adviendra de ces manifestations. Je ne sais pas si les manifestants obtiendront les changements qu’ils demandent, ou si leur mouvement sera arrêté dans son élan. Ce que je sais, c’est que s’il est arrêté, ce sera à cause des Démocrates et de leurs alliés.

Le sénateur sanguinaire Tom Cotton a récemment pris une pause dans sa torture de petits animaux dans son sous-sol pour écrire un éditorial incendiaire pour le New York Times expliquant au public américain pourquoi faire appel à l’armée pour réprimer ces manifestations est quelque chose qu’ils devraient souhaiter. Nous avons appris plus tard que c’est l’équipe éditoriale du New York Times qui avait en fait conçu l’idée et l’avait présentée au sénateur, et non l’inverse, et que c’était le Times lui-même qui avait proposé le titre incendiaire « Envoyez les troupes ».

Voir : Déboulonnage de statues : victoire populaire ou piège identitaire ?

L’éditorial a naturellement subi des réactions indignées de la part du public, qui ont abouti à la démission d’un haut responsable du journal. Mais si ces manifestations prennent fin, ce ne sera pas parce que des tyrans du Parti Républicain comme Donald Trump et Tom Cotton auront réussi à plaider en faveur de leur mise au pas par l’armée américaine. Ce sera parce que les manipulateurs libéraux auront réussi à coopter et à faire stagner son élan.

Regarde-les. Regardez les Démocrates et leurs médias alliés et les grandes entreprises essayer de vendre au public un tas de mots et une poignée de lois faibles et impuissantes pour apaiser les masses, sans jamais donner aux gens les changements réels dont ils ont réellement besoin. Reste à voir s’ils y parviendront, mais ils y travaillent déjà. C’est tout leur objectif. Il est beaucoup plus facile de contrôler une population avec de fausses promesses et des paroles creuses qu’avec la force brute, et les manipulateurs le savent. C’est tout le rôle du Parti Démocrate.

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Il est vrai qu’il y a une différence entre Démocrates et Républicains, dans le même sens qu’en boxe, il y a une différence entre le direct du bras avant et le direct du bras arrière. Le direct du bras avant est souvent utilisé pour maintenir un adversaire à distance et préparer le direct du bras arrière autrement plus puissant, mais ils sont tous les deux maniés par le même boxeur, et ils vous frappent tous les deux au visage.

 

 

Voir :L’émouvant discours politique de Joe Biden aux obsèques de George Floyd (préparez les mouchoirs)

Ne les laissez pas déguiser ce direct du bras avant en autre chose que ce que c’est, à savoir une tentative de temporiser. Ne les laissez pas vous tenir à distance avec un tas de spectacles impotents et de magie des mots. S’ils réussissent leur manœuvre, ils garderont ce poing avant dans votre visage toute la nuit jusqu’à ce que le coup de grâce vous mette KO, et que vous vous retrouviez au sol à regarder les lumières de l’arène comme à chaque fois, vous demandant ce qui s’est passé et pourquoi Godot n’est jamais venu.


Traduction : lecridespeuples.fr


     Etats-Unis – débat. La plateforme du Parti démocrate repose sur une hypothèse fausse

Par Emma Galbraith et James K. Galbraith

Le rapport du groupe de travail «Unity» (Unity Task Force) de Biden-Sanders comporte de nombreuses bonnes choses, mais pour l’essentiel il fusionne des idéaux démocrates progressistes et modérés antérieurs à l’époque du Covid-19.

Il ne voit dans la pandémie qu’un facteur de la crise qui aggrave l’urgence et l’importance de diverses mesures. Il repose sur l’hypothèse que les vieux réflexes et les vieux remèdes ont résisté à l’épreuve du temps, qu’ils fonctionneraient comme ils le firent par le passé, et comme à la fin de la crise financière de 2008, accélérant l’inévitable redressement de l’économie avec le recul du virus, que le monde reviendrait à la normale. À notre avis, cette hypothèse est complètement fausse.

Selon les éléments dont nous disposons actuellement, en l’absence d’une mobilisation nouvelle, et beaucoup plus puissante sur les plans médical et social, la pandémie ne reculera pas. Pendant des années, ses effets ravageront encore la société des Etats-Unis. Les séquelles de la maladie chez nombre de celles et de ceux qui l’ont subie, les coûts de santé engendrés comme les vies perdues continueront de peser.

Mais quand bien même la pandémie prendrait subitement fin, elle a déjà causé de profonds dommages à l’économie. Le rapport du groupe de travail Unity en semble peu conscient. Nous pouvons pourtant les mettre en évidence dans les six domaines suivants.

Assurance maladie. Le Covid-19 a détruit de manière irréversible le système étasunien de soins, privés et payés à l’acte. Ce dernier avait évolué en soins de santé individualisés, financés en grande partie par des assurances privées liées aux contrats de travail. Aujourd’hui, près de 40 millions de chômeurs sont confrontés à l’obligation de choisir une assurance personnelle coûteuse et limitée dans le temps, puis font face à l’incertitude. De plus, le système de santé affronte sa propre crise financière. Un grand nombre de gens évitent désormais les hôpitaux et les cliniques, le nombre des accidents de travail ou des accidents sur le trajet du domicile au travail [1] comme le nombre des autres maladies infectieuses diminuent. Les «elective procedures» [2] sont reportées ou annulées. Un moindre recours à ces soins engendre des coûts unitaires plus élevés. L’élévation des coûts aggrave à son tour leur moindre utilisation: une double spirale de la mort financière et de la mort médicale affecte tout le système.

Énergie et climat. Le plan du groupe de travail Unity sur le changement climatique ne mentionne même pas la pandémie. Il ignore les changements révolutionnaires dans la production de pétrole et de gaz qui ont soutenu la reprise après la crise de 2007-2009, parce qu’ils ont éliminé la dépendance aux importations de pétrole et parce qu’ils ont substitué le gaz naturel, relativement plus propre, à une grande partie du charbon sale. La pandémie a mis un terme à tout cela. Avec une demande mondiale largement réduite et d’énormes excédents de pétrole, le boom est terminé. Et la vente de la production pétrolière des Etats-Unis ne rapporte plus aucun profit. La fin de la fracturation (hydraulique), certes profitable au climat, affaiblira l’économie à défaut d’une stratégie qui réduise la consommation d’énergie et affecte le moins possible notre qualité de vie, qui consacre les ressources nécessaires à la production d’énergie propre.

Services et emplois. Presque tous les nouveaux emplois créés après la Grande Crise ont été développés dans le secteur des services – une «success story» à l’américaine – malgré les salaires médiocres et les faibles prestations sociales dispensés par ce secteur. Mais les services – restaurants, bars, théâtres, concerts, salons de coiffure et de manucure, gymnases, cafés, centres de villégiature et spas et parcs à thème, boutiques et artisans – impliquent tous un contact personnel étroit entre le servi et le serveur. La pandémie leur a porté un coup dur.

Et le pire est en cours, car les consommateurs, confrontés à leurs propres incertitudes professionnelles, vont largement réduire les dépenses qu’ils affectaient à ces services. De la sorte, et sans le vouloir, ils vont inévitablement priver de revenus leurs concitoyens qui procuraient ces services, les propriétaires d’entreprises et les travailleuses et travailleurs. Pour relancer tous ces emplois, les gens n’ont pas seulement besoin d’argent; il leur faudra oublier les événements actuels et se libérer des angoisses que la situation a engendrées. Tout cela n’aura pas lieu.

Industries de pointe et construction. Les industries de pointe américaines servent le marché mondial. Elles dépendent donc d’investissements mondiaux et non locaux; mais ces investissements dépendent pour leur part de la pleine utilisation des équipements existants. Un exemple. Deux grands producteurs d’avions commerciaux se partagent la plus grande partie du marché mondial. Aujourd’hui, plus de la moitié de tous les aéronefs en état de vol dans le monde sont immobilisés au sol. Quel que soit le niveau de subvention allouée aux constructeurs, de nouvelles commandes ne seront pas passées. La situation est similaire dans d’autres secteurs, comme les machines de construction et les équipements pétroliers.

À mesure que les entreprises s’adaptent à la pandémie en recourant à l’automation et aux programmes de télétravail, à mesure qu’elles adaptent l’utilisation des immeubles de bureaux aux besoins de santé publique, un surplus d’espace sera libéré. La croissance du nombre de bâtiments vides freinera la construction de nouveaux. Avec la diminution des trajets quotidiens, les véhicules privés seront moins utilisés, leur longévité croîtra et la demande de voitures neuves diminuera également.

Loyers, hypothèques, services publics et dette. Mais la destruction des emplois et des revenus n’engendre pas l’annulation des loyers, des hypothèques, des factures d’eau, d’électricité, de téléphone. Près d’un tiers des locataires aux Etats-Unis n’ont pas pu effectuer en juin le paiement intégral de leurs loyers. La loi CARES – remises d’impôts, prolongation du chômage et protection des salaires – a aidé. Mais les fonds alloués s’épuisent, les programmes prennent fin, et tel est également le cas des protections juridiques contre les expulsions et les saisies.

Les vagues de déplacement et d’itinérance des personnes ayant perdu leurs domiciles sont désormais certaines, elles affecteront fortement les communautés afro-américaines et latino-américaines dont le plus grand nombre sont des locataires. Elles provoqueront de nouvelles vagues d’infections et de décès, elles pèseront une fois de plus sur les minorités et les familles à faible revenu, si des mesures ne sont prises dès maintenant pour préserver leurs logements ou en fournir un à tous ceux qui en ont besoin, pour dispenser des services de base.

Confiance dans le gouvernement. A ce jour, tous les pays qui ont vaincu le coronavirus n’étaient pas des pays riches. Et tous ne bénéficiaient pas nécessairement des hôpitaux et des équipements médicaux les plus avancés. Certains sont «capitalistes» ou «sociaux-démocrates», comme l’Allemagne, l’Italie, la Grèce, la Nouvelle-Zélande, Singapour, Hong Kong et Taïwan. D’autres, dont la Chine, Cuba et le Vietnam, sont «socialistes» ou «plus à gauche». Mais ils partagent une large confiance dans leurs autorités, et ils ont en commun des gouvernements qui ont mérité en ce cas cette confiance – même après de premières erreurs, comme ce fut le cas en Chine – grâce aux décisions qu’ils ont prises, à la clarté de leurs messages, à l’exigence d’une discipline sociale et grâce à une ténacité sans faille dans le maintien des services publics, dans la fourniture des approvisionnements et des équipements de protection de base, grâce à des services médicaux de base gratuitement accessibles à toutes et à tous.

Les pays qui échouent aujourd’hui, comme le Brésil, la Russie, l’Inde et les États-Unis, sont ceux dont les gouvernements manquent de la confiance de leurs populations. Ce problème est aggravé par des politiques et des communications publiques toxiques, où l’apparence du succès importe plus que le succès lui-même, où les illusions de reprise entretenues pas les réouvertures comptent plus que les faits.

Sortir de cette dépression demande une action publique spectaculaire et radicale, une mobilisation de l’ensemble de la population – réellement, dans la durée – en vue de la survie collective, telle qu’on ne l’a connue que trois fois dans l’histoire des États-Unis: en 1861, au début de la guerre civile; en 1933, lors du lancement du New Deal; et en 1941, au début de la Seconde Guerre mondiale.

Que faut-il faire?

La première tâche consiste à établir correctement le point sur la situation réelle et à commencer à élaborer une réponse à l’échelle conceptuelle appropriée. Nous ne pouvons pas fournir un compte rendu complet dans ce bref espace. Mais ce qui suit semble indispensable.

• Les États-Unis ont besoin d’un nouveau service national de santé publique, reprenant les installations et le personnel, rationalisant et réorganisant comme l’Irlande et l’Espagne l’ont fait cette annéeCette nécessité va au-delà du problème du simple payeur ou de l’assurance maladie pour tous. Les cliniques et les hôpitaux devraient être intégrés avec des capacités de production de base pour les masques et autres équipements de protection, mises en place et financées par une société autonome de financement de la santé.

• La transition vers l’énergie verte, via un Green New Deal et comme proposé par la commission du climat (dans le cadre de la task force d’Unity), mais en s’appuyant sur les économies radicales de transport disponibles dans les situations de travail à domicile, en réorganisant l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, et en accélérant le passage à une distribution des biens et des services efficace sur le plan énergétique, y compris via un service public universel, à large spectre de haute qualité et à faible coût. Ces fonctions nécessitent une planification publique et une réorientation pour s’éloigner d’un urbanisme dominé par les promoteurs, pour adopter un nouveau mode de vie, adapté aux conditions locales, et réalisé à l’échelle nationale.

• Un modèle massivement coopératif et à but non lucratif pour la fourniture de services et d’équipements de tous types nécessaires au maintien d’une vie communautaire civilisée, ainsi qu’un modèle à forte intensité de professeurs et à distance, selon les besoins, pour les écoles, les collèges et les universités, avec une «hibernation» des installations bénéficiant d’un soutien public en attendant des temps meilleurs.

• Un système d’emplois publics garantissant un travail utile à un salaire décent pour tous ceux qui cherchent un emploi, en particulier un travail en plein air lié aux mesures d’atténuation de la crise climatique et aux services publics. Tant que la pandémie dure, les aides au revenu de base devraient être rationalisées et maintenues, et être suffisantes pour soutenir les services publics, l’alimentation, les médicaments, le logement et d’autres besoins.

•  Le gouvernement doit consolider les secteurs de pointe les plus critiques, en maintenant les capacités scientifiques et d’ingénierie, parallèlement au réaménagement des sites, à la reconversion des usines, à la rationalisation et à la reconversion des espaces de bureaux et de vente au détail à des fins publiques telles que l’éducation, la culture et les sports. Là encore, une entité financière et organisationnelle autonome – sur le modèle de la Société financière de reconstruction [comme durant le New Deal] – est le meilleur moyen de garantir que cela se produise.

• Pour la justice économique et raciale et pour la santé publique, il doit y avoir un moratoire à long terme sur les expulsions, les saisies et les interruptions de service (eau, électricité…), avec une compensation pour les petits propriétaires. Les victimes de cette pandémie ne doivent pas être punies pour être restées chez elles! Les loyers et autres dettes ne peuvent pas être simplement reportés. Ils ne seront jamais payés en totalité et doivent être annulés. Il s’agit d’un impératif moral qui nécessite une action urgente, même si cela implique nécessairement un transfert de richesse réelle à grande échelle, une modification des droits de propriété et une restructuration des finances. À l’avenir, le pays a besoin d’un système communautaire pour déterminer des loyers équitables et pour régler les litiges, avec des résultats déterminés avant tout par les exigences de la santé publique.

• Quant à la confiance face à un gouvernement et à son image, cela suivra des réalisations concrètes. On fera confiance au gouvernement lorsqu’il sera à nouveau digne de confiance.

Ce sont les choses que nous demandons, maintenant, dans la plate-forme démocrate, lors la campagne d’automne et dans le programme du gouvernement du pays pour les quatre prochaines années. (Article publié dans The Nation en date du 28 juillet 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

Emma Galbraith est déléguée à la Convention nationale démocrate de 2020.

James K. Galbraith a été délégué, à 20 ans, à la Convention nationale du Parti démocrate en 1972; il enseigne à la LBJ School de l’Université du Texas à Austin.

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[1] Work and commuting accident: les accidents du travail et de trajet, ils relèvent de l’assurance privée, les maladies professionnelles de l’assurance publique. (Réd.)

[2] Elective procedures: liste d’interventions non urgentes et moins compliquées pour lesquelles les hôpitaux et services privés ont tendance à se spécialiser. (Réd.)

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