L’ex-vice-président de Pfizer Mohamed Sidi Saïd au «Le Quotidien d’Oran» : «Dans le médicament, l’Algérie est une nation industrielle»

      Entretien réalisé par Ali Ghanem *

 Né dans une famille pauvre installée au pied de l’aride Djurdjura, Mohamed Sidi Saïd est au travail depuis l’âge de 7 ans. Orphelin et chef de famille à 9 ans, il découvre l’école à 10 ans. Rien ne laissait présager une ascension sociale qui allait le conduire de son petit village de Kabylie jusqu’à Manhattan où il devient vice-président de Pfizer Inc et du puissant syndicat pharmaceutique américain Pharma. Etudiant en droit à l’université d’Alger, ancien élève de l’I.A.E. d’Aix-en-Provence et de l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh, Mohamed Sidi Saïd a fait carrière dans l’industrie pharmaceutique. Durant plus de quarante ans il a parcouru le monde, fréquenté les personnalités les plus influentes et incarné au cœur des Big Pharma un management novateur conquérant mais aussi humaniste, n’hésitant pas parfois à donner un coup de pied dans la fourmilière de son entreprise qui comptait 150.000 employés.

Maintenant à la retraite, il a écrit plusieurs livres dont « Au secours, notre santé est en péril » et « du Djurdjura à Manhattan ». Mohamed Sidi Saïd poursuit son engagement en soutenant l’organisation internationale « S.O.S. Villages d’enfants » et en rejoignant des fonds d’investissement à visée sociale, entrepreneuriale et solidaire.

Le Quotidien d’Oran : Vous avez un itinéraire exceptionnel, issu d’un famille pauvre, vous avez commencé à travailler très jeune et n’êtes allé à l’école qu’à 10 ans, pourtant vous êtes devenu vice-président de Pfizer, l’un des plus grands laboratoires du monde qui employait à l’époque 150.000 personnes. Racontez-moi comment vous en êtes parvenu là ?

Mohand Sidi Saïd : Certainement l’envie forte, la détermination, de sortir d’une situation pénible, celle de la faim, de la soif, du froid. À cet âge, on observe beaucoup. Et le regard des autres, souvent bienveillant pour de jeunes orphelins, dans cette tribu berbère, pauvre et orgueilleuse, a le revers de la médaille. Celui de vous rappeler votre situation d’infériorité, de faiblesse, de celui que l’on plaint. « Mesquine », le malheureux. Et les malheurs n’ont pas manqué. Celui de la mort du père émigré en pays étranger. La maladie de la mère qui subit les affres d’une pathologie contagieuse, douloureuse, l’amenant à séjourner plus souvent dans cet hôpital sanatorium que dans cette pièce unique, sordide où nous survivions à six. Avec la méchanceté, plutôt la violence, des oncles en prime.

Le reste est connu. D’abord l’amour de cette grand-mère, à la fois père, mère, guide et confidente, rejetant aux oubliettes ses propres malheurs, pour se consacrer corps et âme à la survie de ses quatre petits orphelins. L’école à l’âge de dix ans grâce à un être d’exception, instituteur de profession, Hachimi Oussedik, que j’évoque dans mon dernier livre « Du Djurdjura à Manhattan » avec une émotion jamais feinte.

L’école, c’est ma rampe de lancement. Un début d’études, jamais menées à terme. La revanche viendra plus tard avec l’IAE (Institut d’administration des entreprises) à Aix-en-Provence et encore un peu plus tard à Carnegie Melon à Pittsburgh aux États-Unis. Et cette chance inouïe de faire partie d’un laboratoire pharmaceutique qui deviendra leader mondial de la pharmacie basée sur la Recherche et le Développement (R&D.) Je suis rentré par la petite porte et j’ai gravi les étages les uns après les autres. Sans ascenseur. Et me voilà dans une tour de Manhattan, à la Deuxième Avenue, vice-président de la maison mère, l’un des trois présidents opérationnels dans une entreprise régnant sur une force de travail de 150.000 employés dans le monde, un chiffre d’affaires de 50 milliards/an et l’un des sept dirigeants d’un budget annuel de 7 milliards de dollars attribué à la R&D. Beaucoup de travail, d’efforts, de détermination avec des rencontres de personnages passionnants qui m’ont presque tous appris quelque chose de nouveau. Je les évoque dans mon livre, pour certains, et notamment celui attachant de l’inoubliable Roi Pelé, la star mondiale du football.

Q.O. : Certaines personnes comprennent mal ce qui arrive avec la Covid-19…

M.S.S. : C’est normal. Ce virus a déboussolé tout le monde, y compris dans la sphère de ceux et celles dont le métier est de savoir, la classe des virologues, des microbiologistes, des centres universitaires dédiés aux maladies infectieuses, des instituts spécialisés comme l’Institut Pasteur à Paris. Ce virus a bénéficié de l’effet de surprise et de la négligence des Chinois qui ont tardé à le déclarer et puis de celle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui a mis un mois avant de lancer son alerte internationale.

Avouez que ce virus – SARS-COV-2 est plutôt déroutant. Il est moins meurtrier que son cousin « Ebola », très souvent anodin, bénin, en particulier chez les jeunes, mais aussi redoutable, généralement chez des personnes âgées et plus particulièrement celles porteuses de facteurs de morbidité.

Il n’a pratiquement épargné aucun continent et les notions de saisonnalité, d’immunité acquise semblent tomber à l’eau. Il n’a pas de thérapie indiscutable même si celle prônée par le professeur marseillais Didier Raoult, avec l’association de l’Azithromycine, un antibiotique de la famille des macrolides et d’un dérivé de la chloroquine, l’hydroxychloroquine, a été utilisée avant d’être l’objet de vives critiques de la part de ses pourfendeurs et d’être finalement interdite en France et ailleurs.

Ce qu’il faut retenir, c’est d’abord ce cap de 1,5 million de décès liés à cette pandémie à travers la planète. C’est ensuite l’état de nos économies qui n’ont jamais été attaquées avec une telle violence depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les plus faibles, les plus démunis de nos sociétés supportent durement les conséquences de cette crise. Presque partout les systèmes de santé sont malmenés par cette crise sanitaire qui montre au grand jour les limites de leur capacité à gérer une situation imprévue. Demain, il faudra tirer les conséquences de tout cela et notamment revoir notre modèle de santé pour faire place à un système plus agile, débarrassé de son oppression bureaucratique et bâti autour de la prévention, avec des acteurs mieux rémunérés, plus motivés.

Q.O. : Des tas d’hypothèses circulent sur l’origine de ce virus. Que pouvez-vous nous en dire ? Peut-on établir un lien entre le réchauffement climatique et l’émergence de nouveaux virus ?

M.S.S. : L’origine de ce virus fait polémique, en partie amplifiée par les militants, les idéologues de la lutte contre tous les vaccins, oubliant du même coup les victoires des vaccins contre la variole, la diphtérie, le tétanos, la fièvre jaune et j’en passe. Laissons-leur cette responsabilité et pour ma part je n’ai jamais été autant dans le concret et je n’ai pas d’appétence pour ces jeux de polémique. La société a besoin de pédagogie, de clairvoyance, de prudence et d’espoir. Pas de démagogie.

L’évidence, à date, est que cette pandémie trouve son origine à Wuhan, cette localité chinoise. La transmission à l’homme fait l’objet de discussions non encore tranchées. Au demeurant une enquête a été ouverte par l’OMS. Cette enquête ne semble pas progresser au gré des spécialistes et semble pâtir des tensions géopolitiques entre la Chine et les États-Unis. Quant à la corrélation avec le réchauffement climatique, je n’en sais rien. J’avoue mon incompétence !

Q.O. : On parle de plusieurs vaccins, chinois, russe, américain, français,…etc. Qu’est-ce qui les distingue ?

M.S.S. : Il y a d’abord une différence que chacun peut observer. Celle de la communication.

Les Américains ont beaucoup parlé. Les informations sur des vaccins américains et en particulier du premier d’entre eux, celui de Pfizer, sont très largement diffusées. Elles sont accessibles. Bouche cousue ou presque du côté des Russes en particulier. Paradoxalement, les Japonais, qui sont des pionniers de premier plan dans la R&D, n’ont pas beaucoup communiqué et sur cette pandémie et sur les vaccins.

Pfizer et Moderna Therapeutics ont choisi la voie de l’ARN messager, une voie innovante, jamais utilisée jusqu’ici dans la découverte d’un vaccin. Ils ne sont pas les seuls. D’autres entreprises ont opté pour des technologies connues, plus traditionnelles, celles du virus inactivé ou bien celles du virus peu virulent,… etc. Ces technologies anciennes sont généralement plus longues.

Q.O. : Il paraît que l’Algérie a opté pour le vaccin russe, qu’en pensez-vous ?

M.S.S. : Que penser ? Je pense comme tous les Algériens. Je souhaite la fin de ce cauchemar. Les Algériens en souffrent beaucoup. Si l’information est confirmée, il faut faire confiance à l’organisme de contrôle des médicaments, au sein du ministère de la Santé. Les compétences en Algérie sont nombreuses pour étudier et évaluer le dossier russe. Celui-ci doit comporter les éléments habituels d’une demande de mise sur le marché algérien, avec notamment les dossiers des personnes testées avec leur vaccin. Une inspection du site industriel russe s’imposera mais tout cela est bien rodé au niveau de notre ministère de la Santé. Dans le domaine du médicament l’Algérie est une nation industrielle.

Q.O. : Pourquoi on a pu trouver un vaccin pour la Covid-19 alors que l’on attend toujours pour le SIDA ?

M.S.S. : Les vaccins basés sur la technologie de l’ARNm (acide ribonucléique ARN messager) utilisent une partie du code génétique du virus qui contient, ici, les instructions nécessaires à la production par nos cellules de la protéine virale « Spike ». L’ARN messager, une fois injecté sous forme de nanoparticules lipidiques, va être utilisé par la machinerie de traduction cellulaire qu’on appelle les ‘ribosomes’ pour produire la protéine ‘Spike’. Cette protéine permet au virus Sars-CoV-2 d’infecter les cellules humaines. L’objectif de ce procédé est de faire produire cette protéine Spike par nos propres cellules afin qu’elle soit reconnue par notre système immunitaire qui va alors fabriquer des anticorps neutralisants. De fait, si les vaccins à ARN messager sont beaucoup étudiés, c’est qu’ils possèdent des avantages non négligeables, et notamment la possibilité de leur production à grande échelle, avec la technologie actuelle. Chaque dose vaccinale est pure et ne contient que l’ARN d’intérêt encapsulé dans sa bulle lipidique. Et rien d’autre. Les adjuvants ne semblent pas nécessaires pour obtenir une réponse satisfaisante.

La grande fragilité des ARNm est aussi un handicap. Pfizer a annoncé que son vaccin anti-Covid19 devra être conservé à -80° C. Cela pose d’évidents problèmes de logistique et de coût additionnel. Les inconvénients sont liés à la rapidité vertigineuse du développement de ces nouveaux vaccins.

Q.O. : Que sait-on des effets secondaires à moyen et long terme ?

M.S.S. : Il s’agit tout de même d’une manipulation génétique basée sur une technologie qui n’a jamais fait l’objet d’un vaccin mis sur le marché jusqu’ici.

Malgré tout, c’est un espoir formidable dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19 mais également et, peut-être, une ouverture dans les pathologies des cancers, des maladies rares et d’autres infections virales. Nous avons entre nos mains des technologies de haut niveau. Quant au VIH SIDA cela fait des années que l’on recherche un vaccin, sans résultats. Que nous réserve demain ? À suivre. Mais encore une fois la question est pertinente. Car le VIH SIDA continue de tuer en Afrique, la trithérapie n’étant pas accessible pour tous les porteurs de ce fléau, d’une manière constante. Aussi, l’on semble observer quelques souches du virus résistantes à la trithérapie. À suivre.

Q.O. : Que pouvez-vous dire aux gens qui ont peur de se faire vacciner ?

M.S.S : Les vaccins sont évalués rigoureusement avec l’analyse bénéfices / risques par les organismes gouvernementaux de contrôle et de régulation du médicament. Pour autant, il ne faut pas taxer d’obscurantisme toutes les personnes qui doutent, de bonne foi. La science n’est que doute ! Quant à la théorie du complot, Albert Einstein disait « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue ».

Pour conclure sur ce sujet, c’est évident le vaccin sera approuvé par l’agence européenne, comme l’ont fait les Anglais et les Américains. Le débat public du comité d’experts américains auprès de la FDA est convaincant. Il est même impressionnant. J’irai me faire vacciner dès lors que le produit est disponible en Europe, où je réside.

Q.O. : Revenons à votre itinéraire, vous avez commencé des études d’avocat et avez bifurqué vers le monde de l’industrie pharmaceutique. Pourquoi ?

M.S.S : Le hasard. Je conseille à vos lecteurs de lire le livre « Du Djurdjura à Manhattan ». Ils trouveront les réponses à vos questions et je l’espère aussi des raisons d’espérer en une vie meilleure. J’ajoute que mes revenus du livre iront entièrement à une association qui reçoit des orphelins. À Alger.

Q.O. : A l’école, quelle était votre relation avec Mouloud Ferraoun, votre instituteur ?

M.S.S : Très peu. Celles du maître à l’élève. Il était assez distant et surtout très occupé.

Q.O. : Dans votre livre « Du Djurjura à Manhattan » vous citez de nombreux écrivains européens et certains algériens mais jamais d’écrivains de langue arabe.

M.S.S : Pas tout à fait vrai. Je parle avec admiration de cet écrivain égyptien, prix Nobel, Naguib Mahfouz ! Le reste est circonstance. Celle de la vie.

Q.O. : Beaucoup de cadres algériens poursuivent leur carrière en Europe ou en Amérique, comme vous-même ou Elias Zerhouni qui fut nommé par le président Bush à la tête du National Institutes of Health, autorité régulatrice de la recherche médicale aux États-Unis. Pourquoi n’exercent-ils pas en Algérie ?

M.S.S : La vie ne se résume pas en une question ni en une phrase. Chacun a ses circonstances. Au plus haut de l’échelle sociale, je n’ai cessé de penser aux miens, à mon village, à mes ancêtres, à mes racines. À mon pays d’origine. Et c’est en pleine crise de la décennie noire que j’ai supporté la construction de l’usine Pfizer en Algérie. D’aucuns au comité exécutif à New-York ont pensé, voire colporté que c’était à cause de mes origines. Peut-être n’avaient-ils pas entièrement tort !!

Par-dessus tout, je renouvelle mon appel récent à travers Berbère TV à nos dirigeants, pour définir une voie, une vision et des axes d’intervention pour laisser émerger une économie de la connaissance, de l’innovation et de l’intelligence artificielle. L’économie, ce sont surtout des hommes et des femmes. Le challenge est de faire travailler ensemble les Algériens du dedans avec ceux de la diaspora pour favoriser l’émergence d’entreprises qui créent de la richesse, à même de répondre aux aspirations de développement de l’Algérie. Nous sommes un pays potentiellement riche avec des compétences humaines enviables. Mais assez de bureaucratie. L’économie d’État, imaginée par quelques-uns, au profit de quelques-uns, a ruiné notre pays. Hors hydrocarbures, le secteur public, budgétivore, n’a pas créé de richesse. En 58 ans elle ne l’a pas fait. Comment imaginer qu’elle le fera demain ? Nous avons besoin d’une vision à dix ans pour sortir du sous-développement et retenir nos compétences.


*Cinéaste


Mohand Sidi Saïd, ancien numéro 2 du laboratoire Pfizer


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