ROJAVA, une utopie au coeur du chaos syrien (documentaire)

Fers de lance de la bataille de Rakka contre l’Organisation de l’État islamique, les Kurdes du nord de la Syrie tentent de mettre en place au Proche-Orient un projet politique original. Mais leur « confédéralisme démocratique » se construit sur un champ de ruines, dans un contexte d’affrontements ethnicoreligieux et d’alliances avec les grandes puissances qui hypothèque son avenir.


Kurdes de Syrie : le crépuscule du Rojava

Par Eric Biegala

L’armée turque est entrée au nord-est de la Syrie, le Président Erdogan profitant du retrait américain ordonné par Donald Trump. Cette offensive devrait entraîner la disparition d’un régime politique original établi par les Kurdes, construit sur les bases d’une utopie libertaire : le communalisme.

Des femmes syriennes s'enfuient sous les bombardements turcs sur la ville de Ras al-Ain, dans le nord-est de la Syrie, dans la province de Hasakeh, le long de la frontière turque, le 9 octobre 2019.
Des femmes syriennes s’enfuient sous les bombardements turcs sur la ville de Ras al-Ain, dans le nord-est de la Syrie, dans la province de Hasakeh, le long de la frontière turque, le 9 octobre 2019. • Crédits : Delil Souleiman – AFP

Trois petits jours, à peine, auront suffi au Président turc Recep Tayyip Erdoğan pour mettre ses menaces à exécution et lancer l’opération armée « Source de paix » contre les Kurdes de Syrie, dans le nord-est du pays. Trois jours après que le Président américain lui aura donné son accord formel, dimanche dernier, et quand bien même Donald Trump a pu sembler se raviser depuis, allant jusqu’à se risquer à mettre en garde son homologue turc. Un premier bilan des frappes visant les positions des YPG, les Unités de protection du peuple kurde, fait état d’une dizaine de morts, dont des civils, des blessés mais aussi des milliers de déplacés fuyant les zones bombardées. Sans parler de la résurgence possible de l’organisation Etat Islamique. Une utopie sociale mis en pratique dans la région est aussi menacée : la Fédération Démocratique de la Syrie du Nord.

Les Kurdes et le régime syrien

Lorsque, à la mi-2012, les troupes de Bachar al-Assad décident d’évacuer la quasi totalité des provinces nord et nord-est de Syrie, laissant toute la zone aux Kurdes, le régime fait le pari que ces derniers préserveront la région des avancées de la rébellion. C’est un pari risqué : si les Kurdes de Syrie ne revendiquent pas une indépendance stricto sensu, ils entendent tout de même administrer leur territoire de façon autonome et suivant les principes d’une idéologie bien précise : celle du PKK, ancien « compagnon de route » du régime syrien.

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A vrai dire, si Bachar-el-Assad et avant lui la Syrie baathiste de son père, Hafez el-Assad, n’ont jamais fait de cadeau aux 1,5 millions de Kurdes de Syrie, réprimant sans vergogne toute velléité d’autonomie voire seulement de liberté d’usage de la langue, ils ont en revanche soutenu, financé, armé et entraîné les rebelles kurdes de Turquie, ceux du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) depuis 1981 et jusqu’en 1998. C’est en effet à partir du territoire syrien que les militants armés du PKK lancent leurs premières attaques en Turquie en 1984. Jusqu’à l’automne 1998, le leader du PKK lui-même, Abdullah Öcalan, a sa résidence permanente à Damas. Quant à ses cadres, on les rencontre régulièrement dans les quelques grands hôtels de la capitale syrienne où ils ont pris pension, très vraisemblablement aux frais du régime. 

Or, le parti kurde le plus important dans le nord-syrien en 2012, celui à qui le régime laisse les clefs de la région, est le PYD : le Partiya Yekita Demokrat, ou Parti de l’Union Démocratique. Parti kurde syrien mais surtout « parti-frère » du PKK, construit dans le pays par des cadres du PKK sur le même modèle, avec la même idéologie. Comme le PKK, le PYD est aussi flanqué d’une branche armée, sa milice : les Unités de Protection du Peuple ou Yekîneyên Parastina Gel (YPG). Depuis les premières manifestations de défiance envers le régime syrien, vite transformées en rébellion armée, ces miliciens de l’YPG se sont davantage retrouvés du côté de la répression des manifestations que de leur organisation, n’hésitant pas à détruire complètement quelque centre communautaire, ou le QG d’une formation politique d’opposition au régime.

Quand celui-ci évacue quasi complètement le nord et le nord-est du pays, le PYD et les YPG investissent les centres du pouvoir administratif ou économique et contrôlent le terrain sur trois régions, correspondant approximativement aux zones où la population est majoritairement kurde : le gouvernorat d’Al-Hasakeh, à l’extrême nord-est, région frontalière de l’Irak et de la Turquie ; le district de Kobanî sur la frontière turque et celui d’Afrine au Nord-Ouest du pays, lui aussi frontalier de la Turquie au Nord et à l’Ouest. Ces trois « cantons » constituent la base de ce « Rojava » ou Rojavayê Kurdistanê en langue kurde, c’est-à-dire Kurdistan occidental

Le régime de Bachar al-Assad a conservé, jusqu’à aujourd’hui, une présence résiduelle dans le gouvernorat d’Al Hasakah : il y tient l’aéroport de Qamishli, où les avions de Damas atterrissent encore régulièrement ; quelques quartiers de la ville s’étageant jusqu’à la frontière turque, ainsi que la base militaire d’artillerie de Kawkab, 7 km à l’est de l’autre vraie ville du gouvernorat : Al-Hasakah. Une sorte de modus vivendi y a été trouvé avec les Kurdes qui n’ont jamais vraiment pris le parti de la rébellion et l’ont même combattue à l’occasion. C’est aussi dans ce gouvernorat d’Al-Hasakah que se trouvent une partie des ressources d’hydrocarbures du pays. Des ressources qui seront exploitées par les Kurdes, lesquels – comme d’autres acteurs du conflit syrien dès qu’ils mettront la main dessus – vendront ce pétrole et ce gaz naturel au principal acheteur possible dans la région : le régime lui-même !

Lorsque le PYD et ses YPG se retrouvent maître des trois cantons du Rojava, à l’été 2012 et surtout à partir de mars 2013, les transferts de combattants et surtout de cadres du PKK en provenance de Turquie ou du nord Irakien (où le groupe armé dispose de bases arrières) vont se poursuivre, voire se multiplier. En Turquie, en effet, l’heure est à la détente, voire à la paix. Le chef du PKK Abdullah Öcalan, embastillé dans l’île-prison d’Imrali au sud d’Istanbul depuis 1999, et le pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont entamé des discussions baptisées « processus de résolution ». A l’été 2013, le leader du PYD, Saleh Muslim est même officiellement invité à Istanbul par le ministre des Affaires étrangères turc pour y participer. Ces pourparlers prévoient un arrêt de la lutte armée en Turquie et un retrait des combattants du PKK hors du territoire turc. Ceux-ci se replient en effet, en nombre, sur le nord-irakien et surtout dans le Rojava syrien… Résultat de quoi, une bonne partie des combattants des YPG en Syrie, notamment ceux qui affronteront les djihadistes de l’organisation Etat Islamique à partir de l’été 2014, semblent être arrivés de Turquie. C’est en tout cas ce qu’indique la recension de leurs « morts au combat ». Les YPG en effet indiquent systématiquement le lieu de naissance de leurs combattants dans les avis de décès et selon un décompte de l’Atlantic Council, entre janvier 2013 et janvier 2016, 49 % des « morts au combat » des YPG en Syrie étaient nés en Turquie, contre 44% nés en Syrie. Autrement dit, près de la moitié des combattants YPG disparus lors d’affrontements étaient probablement des citoyens turcs.  

Le tournant de Kobanî

L’hiver 2013-2014 et le printemps 2014 voient sur le théâtre syrien la montée en puissance d’un nouvel acteur : l’organisation Etat Islamique. Les djihadistes au drapeau noir contrôlent alors, dans le nord de la Syrie, la totalité du territoire qui sépare les trois « cantons » du Rojava. En juin-juillet 2014, ils se rendent maîtres de Mossoul et de la province d’Anbar, dans l’Irak voisin. L’été finissant voit leur règne et la proclamation de leur « Califat », qui englobe un tiers de l’Irak et autant, en proportion, du territoire syrien. Potentiellement, un nouvel Etat est en train de naître, avec 8 à 10 millions de « sujets ». En septembre 2014, les troupes de cette organisation Etat Islamique en expansion lancent une offensive d’importance en Syrie : sur Kobanî, l’un des trois cantons kurdes, sur la frontière turco-syrienne.

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Bousculés pendant des semaines, les Kurdes y perdent peu à peu du terrain. Début novembre, les djihadistes contrôlent 60% de la ville, ce sera leur ultime avancée. Lentement mais régulièrement, les YPG les repoussent, renversent la vapeur et reprennent le terrain perdu, aidés par un contingent de Kurdes irakiens et de rebelles syriens arabes arrivés en renfort via la Turquie. Surtout, les YPG, qui se battront pied à pied et avec l’énergie du désespoir dans les rues de Kobanî, bénéficieront très vite du soutien occidental. La coalition internationale emmenée par les Etats-Unis qui vient juste de se constituer pour justement « réduire et éradiquer » l’organisation Etat Islamique, conduira plusieurs centaines de missions de bombardement en appui aux Kurdes. A eux seuls, les bombardiers stratégiques B1 américains tireront quelques 1700 armes de précision sur et autour de Kobanî. Des parachutages d’armes, de munitions, ou d’aides médicales seront également organisés au profit des défenseurs de l’enclave. A la fin du mois de janvier 2015, les djihadistes sont effectivement repoussés : l’organisation Etat Islamique perd la bataille de Kobanî. C’est sa première défaite.

Et la première victoire militaire Kurde, arrachée de haute lutte et sur des combattants motivés idéologiquement. Un symbole extrêmement fort pour le groupe armé kurde, qui professe des idéaux exactement contraires à ceux des djihadistes.

C’est aussi, et surtout, pour les Kurdes des YPG, la première alliance militaire tactique d’importance jamais conclue. Et pas avec n’importe qui : avec l’armée des Etats-Unis d’Amérique. Des Etats-Unis pour qui, le PKK figure pourtant au rayon des « entités terroristes ». En l’occurrence, la relation tactique a reposé sur des choses aussi précises que la désignation des positions djihadistes au plus près de la ligne de contact durant la bataille, parfois simplement à l’aide de coordonnées transmises indirectement aux bombardiers, via un téléphone portable ou une tablette ! Et ce jusqu’à 20 ou 30 fois par jour !

L’US Air Force s’en souviendra : tout comme elle peut utiliser l’armée irakienne ou les peshmergas kurdes en Irak pour l’aider à cibler les djihadistes ; en Syrie, elle peut également compter sur les Kurdes des YPG. Qui plus est, ceux-ci pourront aussi occuper le terrain à l’occasion d’une reconquête, ce qui évitera aux Occidentaux, aux Américains en particulier, d’engager leurs soldats face au « Califat ». « No boots on the ground » est en effet le slogan favori du cabinet Obama en 2014-2015.

C’est aussi avec la bataille de Kobanî que les relations des Kurdes avec la Turquie vont à nouveau se détériorer. Pendant les premières semaines de l’offensive djihadiste sur la ville, la Turquie autorise l’arrivée sur son sol  de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés, mais empêche dans le même temps tout renfort de franchir la frontière dans l’autre sens, pour épauler les défenseurs de l’enclave. Même si elle finira par autoriser un contingent de Kurdes irakiens et de rebelles syriens de l’Armée Syrienne Libre à y accéder. En Turquie même, des manifestations de soutien aux défenseurs de Kobanî, organisées dans les villes kurdes, tournent à l’émeute : une trentaine de manifestants sont tués.

Durant l’année 2015 et les suivantes, sur le théâtre syrien, le partenariat militaire kurdo-américain va toutefois se poursuivre et s’accélérer. En quelques mois, les forces des YPG, appuyés par l’aviation occidentale, attaquent et réduisent les positions de l’organisation Etat Islamique qui lui sont le plus accessibles ; d’abord à Tal Abyad, entre les cantons de Kobanî et d’Al Hasakah. Avec la conquête de Tal Abyad, les YPG contrôlent dorénavant une bonne partie de la frontière turco-syrienne et poussent également vers l’Ouest, récupérant d’autres zones non majoritairement kurdes. Ankara s’en inquiète de plus en plus ouvertement. D’autant qu’au printemps 2015, cette même Turquie, pour des motifs de politique intérieure, a relancé sa guerre contre le PKK.

Pour présenter un visage moins évidemment kurde le long de cette frontière turque, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) sont officiellement fondées en octobre 2015. Elles regroupent des brigades syriennes arabes, des forces tribales et des Chrétiens autour des YPG qui en demeure pourtant le contingent le plus important et le fer de lance. En 2015-2016, ces FDS sont les seules forces qui affrontent les djihadistes de l’organisation Etat Islamique en Syrie. Elles grignotent son territoire, reprenant Aïn Issa, au sud de Kobanî, fin 2015, puis Mambij, à l’Ouest de l’Euphrate, à l’été 2016. En plus des avions de la coalition internationale qui les appuient, les combattants des FDS sont maintenant épaulés sur le terrain par un contingent de plus en plus important de soldats occidentaux des forces spéciales : jusqu’à 2 000 Américains, environ 200 Français et peut-être autant de Britanniques sont présents à leurs côtés. Raqqa, la « capitale » de l’organisation Etat Islamique en Syrie est conquise en octobre 2017. Dans la foulée, les FDS poursuivent leurs avancées dans la province sud-est de Deir Ez-Zor. Fin 2017, elles contrôlent pratiquement toute la zone à l’est de l’Euphrate ; près d’un tiers du territoire syrien est dorénavant passé sous leur coupe, dont l’essentiel des régions productrices d’hydrocarbures. Et les FDS ne se contentent pas de conquérir cet immense territoire, elles entendent aussi l’administrer et y mettre en oeuvre concrètement les principes idéologiques du « communalisme démocratique », édictés du fond de sa cellule par Abdullah Öcalan, le leader incontesté du PKK

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L’utopie sociale en pratique

Emprisonné depuis 1999 en Turquie, Abdullah Öcalan et son PKK ont professé pendant des années le marxisme-léninisme classique de ces mouvements « révolutionnaires » nés dans les années 70, autoritaire, mâtiné de considérations locales. Un premier virage idéologique est pris dans les années 90, avant qu’un second n’intervienne dans les années 2002-2004, à la lecture par Öcalan – du fond de sa prison d’Imrali – de l’œuvre de Murray Bookchin, théoricien libertaire américain auquel il emprunte bientôt ses concepts fondamentaux. Le premier d’entre eux est l’organisation sociale et sociétale en « communes », communautés réduites d’individus s’administrant eux-mêmes et promouvant « le développement de coopératives autogérées au sein des municipalités », le tout pour « mettre en place un modèle économique diamétralement opposé au productivisme et au capitalisme mondialisé », résume le politologue Olivier Grojean dans son dernier ouvrage consacré au PKK.

La dimension anticapitaliste, issue du marxisme, demeure fondamentale mais elle est associée à un rejet des structures d’un Etat comme de celles d’une Nation. Il ne s’agit donc pas de constituer en Syrie un Kurdistan autogéré sur le modèle de l’Etat-Nation. D’ailleurs, les références ethniques kurdes disparaissent peu à peu du Rojava. Celui-ci est rebaptisé Fédération Démocratique de la Syrie du Nord, laquelle se dote d’une Constitution en décembre 2016. Fin 2017, les représentants de plus de 3 000 « communes » y sont élus.

Les deux autres principes fondamentaux de ce « communalisme démocratique » sont l’écologie et l’égalité stricte de genre. Si les témoignages d’une politique soucieuse de l’environnement dans le Rojava sont rares, l’évolution du statut de la femme y est en revanche évident. Chaque président de commune, chaque cadre administratif ou politique y est doublé d’un co-président ou d’un alter-ego du sexe opposé. A côté des YPG, un contingent de femmes combattantes (YPJ) participe à toutes les batailles contre l’organisation Etat Islamique.

Combattantes kurdes à Kobane, dans le nord de la Syrie, le 20 juin 2015
Combattantes kurdes à Kobane, dans le nord de la Syrie, le 20 juin 2015
 Crédits : Ahmet Sik – Getty

Mais cette arrivée des femmes à un niveau d’égalité avec les hommes, mesure imposée et pas forcément choisie par les premiers intéressés, ne passe pas forcément très bien dans la société syrienne, notamment dans les villages arabes de l’Est du pays, aux traditions patriarcales et conservatrices bien ancrées. Avec les nouveaux droits alloués aux femmes, les divorces se sont effectivement multipliés... De nouvelles cours de justice ont été mises en place ; « Il y a un premier niveau, qui serait celui d’une justice civile, où l’on tente de régler les différents par le consensus de la communauté : ce sont les « tribunaux du peuple » » , explique Nadim Houry, qui dirige le think tank Arab Reform Initiative et arpente le Kurdistan syrien depuis des années ; « l’autre instance judiciaire ce sont les « tribunaux pour la protection du peuple », qui eux sont censés juger les djihadistes, les membres de Daech ; mais ils ne jugent que les Syriens, pas les étrangers ; et ils ont aboli la peine de mort… Ce n’est d’ailleurs pas une justice revancharde, comme en Irak ; les peines encourues sont dans une logique  de réintégration, à terme, dans la société. »

L’expérience et le projet politique du Rojava sont aujourd’hui cités en référence par nombre de mouvements ou partis de gauche occidentaux, un peu à l’image – en son temps – de l’organisation sociales de l’armée Zapatiste de Libération Nationale du sous-commandant Marcos au Chiapas. Le 22 janvier dernier, trois élus de la France Insoumise, dont les députés Danièle Obono et Mathilde Panot se rendaient ainsi « en visite de solidarité » dans le Nord-Est syrien. Venue des Etats-Unis, Janet Biehl, la compagne de Murray Bookchin (décédé en 2006), les avait précédée dès 2014, accompagnée d’une dizaine d’universitaires. En 2015, le journaliste et éditeur américain Wes Enzinna assurera des cours pendant quelques semaines à l’Académie Mésopotamienne des Sciences Sociales de Qamishli, l’université du Rojava. Les combats contre l’organisation Etat Islamique inspireront également nombre d’Occidentaux, souvent idéologiquement proches de la gauche radicale et plus ou moins aguerris, qui viendront se battre et parfois se faire tuer dans les rangs des YPG…

L’expérience politique du « communalisme démocratique » est à vrai dire une petite révolution dans ces terres moyen-orientales où l’on compte peu de régimes ou de traditions politiques libérales… même si le libéralisme supposé du Rojava laisse parfois à désirer. « Les centaines de communes en activités depuis 2015 n’ont pas de véritable soutien populaire, note ainsi Dan Wilkofsky dans un article sur le site de l’Atlantic Council ; « et ce parce qu’elle n’ont finalement rempli qu’un rôle administratif, distribuant par exemple l’aide humanitaire et relayant les demandes de la population aux autorités supérieures. Les comités économiques ou de sécurité et autre, qui auraient pu octroyer aux communes un véritable pouvoir de décision sont en fait restés les bras croisés, pendant que le PYD exerçait son contrôle de fait sur ces communes ». Le mode de fonctionnement des communes du Rojava semble passer par une sorte de clientélisme favorisant largement le PYD et lui assurant la mainmise sur la plupart d’entre elles. 

« Ce n’est pas une démocratie parfaite, concède encore Nadim Houry ; l’opposition politique, quand elle existe, est mal tolérée ; la justice est rudimentaire… Il n’en reste pas moins que l’administration fonctionne effectivement et que le Rojava a réussi à maintenir sur son territoire une vraie forme de sécurité ; ce sont les cantons de Syrie où le taux de criminalité est le plus bas du pays. » En résumé, le niveau de liberté et de sécurité dans le Rojava est sans commune mesure avec ce que l’on peut trouver ailleurs en Syrie, qu’il s’agisse des territoires tenus par le régime ou la rébellion, sans parler bien sûr des djihadistes. Le « Communalisme » de cette Fédération Démocratique de la Syrie du Nord soutient sans doute aussi la comparaison avec le niveau de liberté garanti par quelques uns des Etats de la région : l’Iran, l’Irak et même peut-être avec une démocratie formelle comme la Turquie, surtout depuis que le régime de cette dernière dérive vers l’autoritarisme d’un seul homme. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard si cette dérive est concomitante de l’avènement du Rojava en Syrie.

Appétits turcs sur le Rojava

Ce sont les suites et la conséquence politiques de la bataille de Kobanî et de la défiance des Kurdes pour le parti et la personne du Président Recep Tayyip Erdoğan. Aux législatives de juin 2015, le petit parti pro-kurde de Turquie (légal), le HDP, passe pour la première fois dans le pays le seuil des 10%, indispensable pour siéger au Parlement. Il se retrouve avec 80 députés ! Surtout, ce résultat fait perdre sa majorité à l’AKP d’Erdogan, pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2002. Pour récupérer cette majorité, ce dernier jouera à fond la carte de l’ultra nationalisme turc, en vue de rallier les voix de l’extrême droite, viscéralement opposée à toute reconnaissance des Kurdes ou à toute normalisation avec le PKK. Pour ce faire, Erdoğan relance donc la guerre contre le PKK ; c’est, pour paraphraser Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens. A l’automne, Erdoğan convoque une législative anticipée. Sa tactique a payé : il récupère une bonne partie des voix de l’extrême droite et son parti, l’AKP retrouve une majorité confortable à la Chambre : 58% des sièges. Mais la guerre avec les Kurdes, elle, se poursuit. 

Le PKK, de son côté, a décidé de répondre aux assauts de l’armée de l’air turque sur ses bases arrières dans la montagne irakienne en investissant les centres-villes des principales agglomérations Kurdes de Turquie… Il y arme des jeunes, il y transfert également quelques combattants aguerris, vétérans des affrontements contre l’organisation Etat Islamique en Syrie. A la fin de l’année, la branche Jeunes du PKK le YDG-H, omniprésent dans ces centres-villes, se rebaptise YPS et son drapeau reprend exactement le design de celui des YPG syriens, seules les couleurs sont légèrement différentes. Les centres-villes kurdes de Turquie se transforment alors en véritables camps retranchés, avec barricades, sacs de sable, défenseurs armés de Kalachnikovs et organisation sociale type : encadrement bicéphale avec égalité stricte des sexes et « communalisme démocratique », comme en Syrie.

La Turquie mettra quatre mois pour réduire militairement ces bastions du PKK au coeur des cités… le quartier de Sur à Diarbakir, la ville de Cizre, celle de Nusaybin… Les centres-villes eux-mêmes sont attaqués à l’artillerie et aux blindés. Des centaines de civils, coincés dans ces combats en seront les victimes. Au sortir de la bataille, certaines citées comme Nusaybin, sur la frontière syrienne, offrent le spectacle de véritable champs de ruines, difficiles à distinguer de ce qui se passe dans la Syrie voisine.

En août 2016, Ankara lance sa première opération militaire en Syrie même. Ostensiblement, il s’agit d’attaquer les dernières positions de l’organisation Etat Islamique sur la frontière turco-syrienne. Incidemment – et les Turcs ne s’en cachent pas – il s’agit aussi de couper toute velléité kurde de s’emparer de cette portion du territoire syrien, qui autoriserait une continuité territoriale de la totalité du Rojava, depuis le canton d’Afrine à l’ouest jusqu’à la frontière irakienne à l’est. Ankara enfonce un coin militaire entre les deux parties du Rojava. Ce nouveau front, turco-kurde en Syrie, se stabilise à la fin mars 2017.

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La Turquie d’Erdoğan attendra près d’un an, avant de relancer une autre offensive, directement conte les Kurdes des YPG, cette fois : sur le canton d’Afrine au début 2018. Les objectifs de cette opérations sont assez nébuleux ; celle-ci s’explique sans doute par une sorte d’opportunisme tactique : isolés, les YPG du canton d’Afrine ne combattent pas directement l’organisation Etat Islamique. Ils ne disposent donc pas, pour les épauler, des forces spéciales occidentales, américaines et françaises, soldats de l’OTAN auxquels la Turquie, elle-même membre de l’Alliance atlantique aurait été malvenue de s’attaquer. Seul un minuscule contingent russe basé à Afrine fait office de garde-fou contre la Turquie. Mais Erdoğan négocie directement avec Poutine le retrait de ces hommes et la non-intervention russe, notamment de ses puissantes batteries de missiles anti-aériens, avant de lancer son offensive sur Afrine.

Le canton et la ville elle-même sont complètement réduits en trois mois d’une opération militaire bizarrement intitulée « Rameau d’olivier ». En mars 2018, les YPG renoncent à défendre Afrine et l’évacuent. Cette victoire turque, relativement rapide donne des ailes à Erdoğan qui, assez vite, évoque la possibilité d’attaquer la totalité du Rojava, avec pour objectif d’établir un cordon de sécurité, une zone tampon de plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur sur le côté syrien de la frontière, d’où serait éradiqué toute présence des YPG. Ce qui mettrait un terme définitif à l’expérience de la Fédération Démocratique de la Syrie du Nord. 

Jusqu’à décembre dernier, la présence militaire occidentale semblait pouvoir empêcher toute nouvelle opération turque contre le Rojava. Mais le 14 décembre, suite à une discussion téléphonique avec Recep Tayyip Erdoğan, Donald Trump annonçait, à la surprise générale, le repli imminent du contingent américain. Une décision présidentielle américaine tellement peu concertée qu’elle était immédiatement suivie par la démission de son ministre de la Défense, l’ancien général James Mattis puis par celle du principal diplomate en charge de la coordination de la lutte contre l’organisation Etat Islamique Brett McGurk.

Depuis, Washington a quelque peu tempéré les ardeurs de son « commandant en chef ». On parle toujours d’un repli, mais « progressif ». De leur côté, les Kurdes du PYD et même les cadres du PKK multiplient les prises de contact avec les Russes, ou même avec le régime de Bachar-el-Assad. Il en est certains dans les rangs kurdes pour soutenir en effet qu’un retour des troupes du régime dans les cantons de Kobanî ou le gouvernorat d’al-Hasakah, en lieu et place des Américains, suffirait peut-être à dissuader la Turquie d’attaquer. 

Le nouveau revirement de Donald Trump dimanche dernier, même s’il a ensuite été nuancé, en aura décidé autrement.

Véhicule blindé turc sur le point de traverser la frontière syrienne le 9 octobre 2019 à Akcakale, en Turquie.
Véhicule blindé turc sur le point de traverser la frontière syrienne le 9 octobre 2019 à Akcakale, en Turquie. • Crédits : Burak Kara – Getty

Avec la collaboration d’Eric Chaverou / Eric Biegala

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Un État kurde : un rêve possible ou une fantaisie ?



Pinar Selek : « Les témoignages sur le génocide arménien posent cette question : qu’est-ce qu’être Arménien en Turquie ? »

28/01/2020

2015 |Entretien avec Pinar Selek sociologue, militante et écrivaine turque, qui vit en exil en France. Elle a publié un essai intitulé « Parce qu’ils sont Arméniens » chez Liana Levi. Elle évoque la figure Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne assassiné en 2007.

Portrait du journaliste turc d'origine arménienne Hrant Dink, assassiné en 2007. Manifestation pour protester contre son assassinat à La Haye.
Portrait du journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink, assassiné en 2007. Manifestation pour protester contre son assassinat à La Haye. • Crédits : EVERT-JAN DANIELS / ANP – AFP

Un entretien avec Pinar Selek sociologue, militante antimilitariste féministe et écrivaine turque, qui vit en exil en France.  

Elle explique pourquoi elle s’est emparée de la cause arménienne :

La cause arménienne est une partie de mes engagements. Je ne veux pas travailler sur les minorités je veux surtout comprendre les rapports de domination et lutter contre.

Elle donne la voix aux femmes mais aussi à différents opprimés. Sa génération appartient à celle d’après le coup d’État des années 1980 en Turquie. Dans cette société, l’hostilité contre les Arméniens s’est encore aggravée. Les témoignages sur le génocide l’ont fait se questionner : qu’est-ce qu’être Arménien en Turquie ? 

Elle a écrit pour en donner le témoignage. Elle évoque Hrant Dink,  journaliste et écrivain turc d’origine arménienne assassiné en 2007 par un nationaliste. Il a participé à la création du journal Agos (Le Sillon) et a créé un mouvement arménien laïc pour que les Arméniens entrent dans la revendication au-delà de la commémoration.

  • Production : Sébastien De Courtois
  • Réalisation : Dany Journo
  • Chrétiens d’Orient – Pinar Selek (1ère diffusion : 26/04/2015)
  • Indexation web : Sandrine England, Documentation sonore de Radio France

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