Le roman algérien de langue arabe : tendances actuelles

       par Mohamed Daoud*

Les premières tentatives de l’écriture romanesque de langue arabe étaient marquées par un certain tâtonnement et une confusion générique avérée. Et contrairement à son équivalente de langue française, elle a émergé en retard, à cause du confinement que lui a été imposé dès les premières phases de la colonisation française.

Mais cette situation sera dépassée aux débuts des années 1940, avec l’arrivée de plusieurs textes dont on peut citer : « L’étudiant sinistré » de Abderrahmane Ech-Chafii (1951), « L’incendie » de Nourredine Boudjedra (1957), « La voix de l’amour » de Mohamed Manii (1967), mais le plus important de ces textes, sur le plan technique et hématique, est « Ghadat Oum El Goura » (La belle de la Mecque) de Ahmed Reda Houhou qui a été édité en 1947. Ces textes ne traitaient que de questions sociales sans profondeur conceptuelle et artistique, toutefois, ils ont constitué les prémices du roman algérien de langue arabe.Néanmoins, il fallait attendre les années 1970 pour entrevoir la production de textes fondateurs, dont celui « Le vent du Sud » de Abdelhamid Benhadougga (1971), « Ce que le vent ne peut disperser» de Mohamed Arar Abdelali (1972), « Ez-Zilzel » et « L’As » de Tahar Ouettar (1974). Ces textes s’inscrivaient dans l’écriture réaliste, celle qui porte un intérêt particulier aux questions sociales, à l’Histoire de la guerre de Libération nationale et aux souffrances endurées par les Algériens durant la période coloniale. Ces écrits se distinguent par une certaine maturité esthétique et idéologique, ils arrivent à occuper une certaine préséance littéraire et culturelle à ce stade de l’Histoire de l’Algérie indépendante. Aussi ils expriment, dans leur grande majorité, une certaine adhésion aux réformes politiques à caractère nationaliste et socialiste aiguillonnés par le pouvoir. Les réformes, en question, consistaient à distribuer les terres aux petits paysans, à la construction d’une solide base économique, à la généralisation de l’enseignement aux enfants du peuple dont les générations précédentes ont été privées, à la gratuité des soins et à la libération de la société des traditions éculées. En conséquence, la question sociale, la propriété terrienne, l’émancipation de la femme et la glorification des héros de la guerre de Libération ont pris une grande dimension dans ces textes. A la fin des années 1970 et aux débuts des années 1980, l’Algérie est entrée dans une nouvelle phase historique avec d’autres réformes politiques qui reposaient sur l’abandon graduel des conceptions politiques précédentes et sur l’orientation progressive vers le système libéral par l’alignement sur l’économie du marché. Cette nouvelle phase a été une opportunité, quoique troublante, pour un certain nombre d’écrivains offusqués par le changement. Il s’agit d’apporter de profondes réflexions sur un probable renouvellement esthétique et thématique dans l’écriture romanesque, un leitmotiv incontestable, pour ces auteurs.

Bénéficiant de la démocratisation de l’enseignement, du soutien politique, de l’arabisation durant les années 1970, un nombre important d’écrivains ont émergé. On peut citer : Merzague Bagtage, Djillali Khellas, Ouassini Laredj, Habib Sayah, Amine Zaoui, Ismail Ghoumougatt, Mohamed Sari, Ahlem Mesteghanemi, Mohamed Mefleh, etc. Ceux-cités ont poursuivi sur la même lancée que leurs prédécesseurs l’acte d’écrire, mais dans le sens d’une critique incisive de ce qui a dominé par le passé, comme idées politiques.

Et pour cause, les nouveaux et profonds bouleversements de la fin des années 1980, provoqués par l’échec des politiques publiques de l’époque, définies par l’abandon des précédentes dispositions sociales, vont secouer le pays. Cette rupture va engendrer une situation socio-économique crisogène, qui sera amplifiée par le dérèglement de l’économie algérienne qui s’appuie exclusivement sur la rente pétrolière.

Dans la deuxième moitié des années 1980, l’économie algérienne a subi un grand choc du fait du reflux du prix du pétrole provoquant une grande précarité des populations et un effondrement substantiel de leur pouvoir d’achat. Cette fracture brutale a créé au début du mois d’octobre 1988 les conditions propices pour un soulevement populaire, précipitant la fin du monopartisme par la mise en œuvre d’un nouveau système politique qui s’articule autour du multipartisme, de la liberté de la presse et de l’ouverture du champ politique à la compétition des différents courants idéologiques. En plus des partis nationalistes et des courants politiques se réclamant de la tendance démocratique, des partis islamistes ont reçu des agréments, dont l’officialisation du Front islamique du salut (FIS) va être un grand événement politique. C’était une véritable opportunité pour ces organisations politiques à caractère religieux afin de proposer des projets socio-politiques. Des programmes politiques contestés par diverses catégories sociales, créant par là une polarisation idéologique très aiguë qui s’est transformée au fil des événements par un affrontement armé, une violence terroriste entre les pouvoirs publics et les groupes armés. Ces actions violentes se sont révélées à la suite de l’arrêt du processus électoral qui a permis au FIS de remporter la majorité des sièges des assemblées locales et nationales.

Dans ce contexte tendu, émerge un groupe d’écrivains pour décrire ces douloureuses circonstances, illustrées par des atrocités, des assassinats barbares dont personne n’a échappé, d’ailleurs parmi les victimes se trouvait un certain nombre d’intellectuels, d’hommes de lettres et des journalistes. Parmi ceux qui ont écrit sur ces actes innommables, on peut citer Bachir Mefti, Hamid Abdelkader, Yasmina Salah, Ibrahim Saadi Hmida Ayachi et bien d’autres. Ils ont apporté à travers leurs textes des témoignages vivants et poignants sur ce qui s’est passé comme événements cruels en révélant les souffrances du peuple algérien dans son ensemble.

Avec la fin des années 1990 et le début du troisième millénaire, la sitaution politique va changer sensiblement avec le net recul des actes terroristes, offrant aux populations, surtout rurales un répit certain. Suite à cela, le pays va connaitre une phase nouvelle, avec la politique de réconciliation nationale, incitant un nombre important d’hommes armés à déposer les armes, de cesser les hostilités et de consentir de réintégrer la vie sociale.

Ces évolutions politiques vont donner lieu à la survenue de nouvelles plumes, qui vont aborder diverses thématiques, et traiter des questions très différentes de celles de leurs aînés. Justement la plupart des romanciers consacrés dans les années précédentes ont poursuivi l’écriture sur ces événements cruels, même si la scène littéraire a connu quelques décés, celui Abdelhamid Benhadouga (1996), de Tahar Ouettar (2010), et de Marzague Begtache (2021).

Pour le roman de langue arabe, on peut admettre, à titre indicatif, que l’évolution de l’écriture romanesque s’est complètement métamorphosée, elle est passée du roman réaliste dans les années 1970, au roman fantastique des années 1980, à la littérature « d’urgence » des années 1990, à la littérature « post-traumatique » du troisième millénaire. Pour donner un apercçu sur la littérature de ces dernières années, on va s’appuyer sur quelques textes romanesques d’écrivains qui ont publié dans les années 1990 et ceux d’autres auteurs révélés au début de ce troisième millénaire. Des textes publiés entre l’année 2018 et 2020, celui de Bachir Mefti, de Hamid Abdelkader, de Amara Lakhous, de Ahmed Abdelkrim, de Larbi Ramdani.

-1- Traumatismes et retour du refoulé:

La décennie noire est considérée comme la conjoncture la plus traumatisante avec ses milliers de pertes humaines, et ses dégats matériels qui se chiffrent à des milliards de dinars. Mais en dépit du reflux de la violence terroriste, et une volonté manifeste de faire taire les amertumes et adoucir les ressentiments, la littérature continue de se remémorer cette épisode. On le constate à travers certains textes romanesques, celui de Bachir Mefti, de Hamid Abdelkader, et de Amara Lakhous.

-a- Bachir Mefti et l’impossible oubli :

L’auteur a choisi la trajectoire d’un personnage acteur du conflit opposant les forces gouvernementales et les groupes armés. Dans son roman « Seul en pleine nuit » (2019), il reprend à sa manière les problèmes de l’écriture littéraire et de son édition dans les années 1990 en Algérie, une époque où les menaces guettaient tout le monde. L’écriture est une thématique récurente dans les romans de Bachir Mefti, depuis sa première expérience littéraire en 1998, et qui coïncide avec la multiplication des actes terroristes avec son lot important d’assassinats de journalistes, d’intellectuels et d’autres catégories sociales. D’ailleurs le roman repose sur trois principaux personnages : Yacine le vieil éditeur comme premier personnage qui expose sa vision sur le manuscrit du roman de son auteur préféré qui n’est que Rachid Kafi, qui n’a pas eu l’opportunité de publier son œuvre.

Celui-ci est le deuxième personnage, il vit pour l’écriture, et a choisi de subsister (comme le titre du texte l’indique) dans des conditions de contrainte, de répulsion et de totale solitude. Hichem Madi est le troisième personnage, il se manifeste à travers sa longue lettre qui s’apparente à une biographie et par le biais d’importantes confessions qui restituent des pans entiers de sa vie avec les diverses épreuves auxquelles il a fait face. D’ailleurs il a connu de grands renversements dans son parcours professionnel, car le destin en a voulu qu’il soit partie prenante de cette violence phénoménale. Au fil de la narration, le roman révèle les facettes de ce personnage qui a intégré l’appareil de lutte contre le terrorisme, et dont la dispartion énigmatique dissimule inévitablement plusieurs mystères qui pourraient expliquer cette singulière conduite.

En somme le texte livre les contours d’une tragédie algérienne pendant les années 1990, tout en mettant en relief les tourments auxquels était confronté l’intellectuel, obligé de par son statut à choisir son camp, un choix difficile. Dans ses douloureuses conditions, quelle que soit la posture prise, elle pourrait être coûteuse pour quiconque, du moment où elle est synonyme de courage et d’audace, elle annonce inéluctablement l’assassinat et le supplice. Car même si l’intellectuel affiche sa neutralité il peut encourir la tyrannie et l’arbitraire, par le fait d’être présent sur les lieux et d’être témoin de cette athmosphère serait considéré comme une menace pour ceux qui se battent pour le pouvoir. Le texte est une introspection profonde des ces personnages angoissés et tourmentés à la mesure des tensions en cours, révélant ainsi les aspects de l’écriture chez cet auteur qui donne libre cours à ses personnages afin de dévoiler leurs pensées et leurs sentiments troublés. Le personnage (Hichem Madi) a tenté plusieurs formules pour s’en sortir, à s’échapper à ces nombreux et différents conflits qui l’ont accompagné durant toute sa vie. Une vie pleine d’échecs sur tous les plans, sa renonciation aux études, ses déboires amoureux, son ralliement, en pleine effervescence terroriste et les tueries barbares, à l’armée pour effectuer son service militaire, puis son adhésion aux combats meurtriers pour détruire toute opposition, interne ou externe au pays. Sa fuite à l’étranger, dans un pays lointain où il a projeté de se cacher loin de l’hostilité des regards, mais c’était sans compter des obsessions traumatiques qui le suivent partout. D’ailleurs le roman porte en lui-même des questionnements d’ordre philosophique, se rapportant à l’existence, et l’utilité de la vie dans un monde chargé de duplicité, de violence et de mort injustifiée.

-b- Hamid Abdelkader, tribulations et désillusions :

L’auteur a également repris la thématique de la détresse humaine dans son roman « Un homme de cinquante ans » (2019), qui relate, comme son titre l’indique, l’histoire d’une personne âgée d’une cinquantaine d’années, qui est partie d’Alger vers Marseille à la recherche de « la princesse des lumières », une charmante personne qu’il a rencontrée avant son retour au pays, une rentrée au pays motivée par la volonté de participer à la lutte contre l’extrémisme et l’obscurantisme.

Le narrateur qui est en même temps le personnage principal introduit, à partir de la cabine du bateau, le lecteur dans une ambiance de l’échec, de la quête permanente du sens et du moi égaré dans ses tribulations perplexes. Le voyage qu’il entreprend, à bord du navire ‘Tariq Ibn Ziad’, évolue vers un déplacement flatteur dans l’Ailleurs, une sollicitation du bonheur, représenté par sa dulcinée « Nour ». Cet Ailleurs constitue pour le voyageur, un espace salutaire, qui lui permet de dépasser les contraintes de la vie quotidienne. C’est aussi une opportunité pour le voyageur de revisiter l’Histoire et la Mémoire, l’histoire personnelle et nationale à travers un examen profond du Moi blessé. Le narrateur ne se suffit pas de raconter ses emballements et ses déboires, il énonce également les difficiles et compliquées mutations que connait le pays, à travers le journal intime d’un journaliste qui travaille dans le champ culturel, et qui est soumis en permanence à une situation d’échec et d’illusion, revenir au point de départ est devenu une rengaine pour le chroniqueur. Quoi de plus d’avouer l’impossibilité de vivre dans un pays qui connaît, depuis longtemps, la désastre dans tous les détails de la vie de tous les jours. Son retour au pays pendant cette trouble période signifie un renoncement, un abandon de son amie bien aimée et de ses études, soit un désintéressement considéré comme une folie, une imprudence et d’une inutilité flagrante. Isolé dans sa chambre pendant tout le voyage maritime, Ibrahim raconte beaucoup de détails sur sa vie, son enfance, sa jeunesse, et toutes les étapes qu’il a traversées et ce qu’ont laissé ces expériences comme empreintes indélébiles dans son esprit. Cet exercice de la parole est pour lui une manière de libérer sa conscience malheureuse, la purification de son âme, et affronter librement cette situation chaotique a approfondi ses ressentiments. Ibrahim a énormément souffert, pendant qu’il vivait en cachette dans ce miteux hôtel réservé aux journalistes pour assurer leur protection du supplice et d’une mort certaine. Il y a vécu, entre autres, l’expérience d’un mariage raté avec celle qui s’est convertie à l’idéologie intégriste et extrémiste. Des thématiques sensibles ont été largement abordées, celles en rapport avec l’Histoire, la politique, la culture et l’identité, à l’exemple du discours de Tarik Ibn Ziad en langue arabe classique, alors qu’il est berbérophone, il a également traité de la présence ottomane en Algérie et ses méfaits envers les autochtones. La pratique politique du Président Houari Boumédiène a été pareillement critiquée, ainsi que la position vis-à-vis des pieds noirs (Jean Senac et Albert Camus). Le débat autour de cet ensemble de questions, a déplacé l’atmosphère du roman de l’autobiographie vers de profondes discussions intellectuelles. En dépit de son petit volume, le roman est très riche, il révèle les postures jubjectives et les positions objectives qui dépeignent le désarroi auquel sont confrontés un certain nombre d’intellectuels lettrés en Algérie.

-c- Amara Lakhous et la revanche de l’Histoire :

« La chauve-souris » (Taïr El Lil) de Amara Lakhous, est un roman noir où se mêlent la politique et l’Histoire. Il traite d’une thématique très sensible, celle liée à un haut gradé qu’on retrouve assassiné dans une villa à Oran. La première question qui se pose comme prélude à tout examen de la situation serait : à qui profite le crime ? Les agents de sécurité, chargés de faire éclater la vérité, se retrouvent, malgré eux, immergés dans les méandres de l’Histoire ancienne et contemporaine du pays, face-à-face aux non-dits de la guerre de libération et ceux des années 1990, en somme des questions qui fâchent.

Les douloureux souvenirs provoqués par la guerre de libération et par la décennie noire, jouent un grand rôle dans les transformations narratives du texte, et augmentent le rythme du suspense et de l’excitation, atteignant parfois une grande ampleur. En effet, la succession des événements et ce qu’elles comportent comme force symbolique en rapport avec le présent (les circonstances du crime qui coïncident étrangement avec la veille de la célébration de l’indépendance) et le passé (et dont l’exécution de la victime par l’égorgement et par l’entaille du nez, rappellent des rites pratiqués par le FLN durant la guerre de libération pour punir les traîtres. Pour les enquêteurs, le choix de cette date n’est pas anodin, ce qui justifie leur résolution d’aller chercher dans les tortueux abîmes du passé. Leur mission se résume, entre autres, à une démarche de révélation des mystères qui entourent ce crime. Le nombre des suspects qui se retrouvent en général dans l’entourage de la victime portant le nom de Miloud Sabri, une personnalité d’influence, compliquent considérablement leur tâche. Connue aussi par le sobriquet « Tair El Lil » (la chauve souris), a acquis ce surnom depuis son enfance, lors de son entrée à l’école coranique à Sidi Blel et c’est le maître, Cheikh Bouziane Farhi qui le lui a collé. Car pour le maître, cet enfant pratique un double jeu, à l’instar de la chauve-souris, « s’il rencontre les oiseaux, il leur montre ses ailes en disant : je suis des vôtres, et s’il rencontre les souris, il leur montre ses dents en disant : je suis comme vous ».

L’exécution de Miloud Sabri, dans la « villa des concubines » à Saint Hubert, un quartier huppé de la ville d’Oran, à cette date symbolique, va susciter une foule de questions sur les dessous du crime : s’agit-il d’un acte terroriste ? D’un règlement de compte ? Ou d’un cambriolage qui a mal tourné ?

La villa, scène du crime, est une propriété de la victime, et dont l’existence, à l’exception dun nombre limité, n’est connue de personne, dévoilant la personnalité obscure et énigmatique de Miloud Sabri. D’ailleurs, les enquêteurs peuvent facilement se faire une idée claire sur le lieu, la date et l’horaire du crime, et peuvent, également, connaitre les noms de quelques personnes liées à cet abominable acte, mais il leur est difficile de revéler le véritable auteur de ce meurtre, et ses complices, ainsi que les véritables motivations qui y ont concuru. Périlleuse entreprise, car l’enquête prend deux directions : celle du colonel Karim Soltani, chargé par les autorités à dénicher les auteurs du crime, et celle de l’avocat Idriss Talbi, sur une initiative personnelle. Les investigations de ces deux hommes aboutissent à un résultat identique : les motivations qui se cachent derrière ce principal crime, en lien avec les autres crimes et les rapports qui s’y incrustent, sont associés au passé révolutionnaire de tous les personnages du roman. La trahison durant la guerre de libération exacerbée par l’infidelité conjugale au présent, vont amplifier les mobiles de la vengeance et amener la femme éplorée de la victime à passer à l’acte.

-2- Voyage et aventure spirituelle

-d- Ahmed Abdelkrim et l’écriture allégorique :

Le premier élément qui interpelle le lecteur à propos roman « Collage » de Ahmed Abdelkrim, et dont le titre en est révélateur, tourne autour d’une opération d’assemblage et de montage d’un ouvrage de plusieurs fragments dispersés. Il s’agit forcément d’une œuvre artistique puisque l’auteur est un passionné des arts plastiques, son texte évoque un tableau de peinture réalisé sous forme de plusieurs images que reproduisent différentes situations. C’est le voyage tumultuex d’une œuvre picturale à laquelle a étéfixé le manuscrit d’une trêve conclue entre les musulmans et les chrétiens et dont la réalisation revient à « Ali El Djinoui », un personnage autour duquel s’articulent plusieurs faits socio-historiques. Ce tableau est devenu un enjeu crucial pour plusieurs protagonistes, autrement dit, une rivalité du moment où des questions en rapport avec le savoir, l’Histoire du pays, son identité linguistique et religieuse sont examinées dans le roman. La mise en évidence de la magnifique calligraphie arabe couplée au discours souffi et illustré par un voyage dans un milieu désertique offrant un foisonnement de plusieurs mystères et une sublime beauté, donnent à voir un espace merveilleux et qui envoûte les personnages du roman. Le texte expose plusieurs contradictions d’ordre cuturel dont se soucie la société algérienne. Le rapport à la France, où plusieurs personnes s’y rendent, surtout à Paris, des voyages motivés par la quête d’un travail, d’une notoriété et autres privilèges dont sont dépourvus plusieurs artistes et intellectuels dans le pays. Le narrateur accorde une importance particulière au vol du précieux parchemin qui consignait la trêve entre les bélligérants musulmans et chrétiens, et qui se trouvait du musée de Ayasofya (Sainte Sophie) d’Istanbul (Turquie). Les poursuites entamées pour établir les circonstances du cambriolage prennent l’allure d’une enquête policière, mais le roman n’appartient pas au genre policier. Le parchemin est une œuvre produite par un illustre calligraphe arabe Ibn Muqla, (Abou Ali Mohamed Ben Ali Ibn Hocine Ibn Muqla Shirazi), né à Baghdad au troisième siècle de l’Hégire, correspondant à la fin du neuvième siècle après J.C. Il était le calligraphe le plus talentueux de l’époque abbasside, et le premier à avoir fondé les principes de la calligraphie arabe, il a été également poète, et vizir. Les événements qui vont suivre prendront l’allure d’une enquête policière, l’objectif étant de percer les circonstances de la disparition du document ainsi du coupable du vol, d’où la question : pourquoi El Djilani a commis cet acte ? Et pourquoi il a encore volé « La chauve souris » tableau de Van Gogh exposé au Caire ? Ces questions restent sans réponse, ce qui confère une autre grande confusion au roman et aux événements qui se sont déroulés dans plusieurs espaces : Istanbul, Baghdad, le Caire, Paris, le Sahara algérien… En somme, un roman très riche en événements et en symboles…

-e- Larbi Ramdani, un projet migratoire périlleux :

Et c’est le même voyage dont traite le roman « Les chants du sel : journal d’un harag » de Larbi Ramdani, mais cette fois-ci, il s’agit d’une action illégale, d’une voyage clandestin entrepris par une jeunesse désemparée, qui, à l’instar du personnage de Hamid Abdelkader, est à la recherce d’un bonheur et d’une vie correcte dans d’autres contrées, soit un paradis imaginé. Les jeunes, pour la plupart d’entre eux, prennent le risque de s’aventurer dans la mer Méditerranée, dans des embarcations de fortune, propices au naufrage à n’importe quel moment. Le texte en question prend la forme d’un journal qui évoque plusieurs faits réels endurés par un jeune algérien qui s’est hasardé à quitter le pays sur « les barques de la mort », prenant à la lettre cet adage : « yakoulni eddoud oua ma yakoulnich el hout » qui veut dire littéralement « vaut mieux être dévoré par les poissons que par les vers ». L’allusion est claire, c’est un refus d’être enterré dans le pays, soit une forme de contestation des conditions actuelles dans lesquelles vit cette catégorie sociale, un cri face à l’injustice. D’ailleurs, c’est le drame d’un certain nombre de jeunes chomeurs et d’autres groupes sociaux qui quêtent de nouveaux horizons. Le texte restitue le témoignage d’un rescapé d’une traversée périlleuse, qui a transité par plusieurs endroits et d’autres contrées pour enfin retourner en Algérie. Soit une aventure maritime trés risquée, une « harga », d’un jeune qui y cherche le salut à travers cette conduite désespérée, mais en fin de compte, le rêve s’est transformé en cauchemar. Il est parti en Turquie et puis en Grèce, à la recherche d’une issue qui va le mener vers l’Europe. L’univers cruel et impitoyable enveloppant cette aventure, a été vécu pleinement par le héros, il était appelé à s’adapter à toutes les circonstances afin d’échapper à la mort ou à l’arrestation des services de sécurité des pays auxquels il a pu accéder. Il était contraint de changer son identité en s’appropriant l’identité syrienne, celle d’un peuple soumis aux pressions de la guerre civile en cours. Ce circuit a permis à cet émigré illégal à rencontrer plusieurs types d’ethnies : des arabes, des africains et des asiatiques. Tous ces téméraires affrontent collectivement la mort à tout moment, qui peut être causée par une noyade au large de la mer Egée ou par une électrocution aux frontières équipées de fils barbelés. L’histoire a pris la forme d’une narration réaliste qui retrace minitieusement les faits tels que vécus par les immigrés clandestins à travers toutes les étapes : la traversée de la mer, les prisons et les camps destinés aux clandestins en Grèce, ainsi que les manigances des gardes-frontières, des douaniers, des médiateurs, des passeurs et autres contrebandiers qui profitent de leur détresse pour leur subtiliser de l’argent. En définitive, c’est la chronique d’un désenchantement et d’une rupture d’une catégorie de la société algérienne, une véritable tragédie, n’en sortira indemne que peu de gens. Par contre on trouve dans un esprit différent, la bonté et l’altruisme des passants de frontières, leur solidarité et leur haute moralité. C’est également l’exploration d’autres contrées, celle qui permet au personnage principal d’énoncer sa stupéfaction face à la beauté de ces régions et à la liberté dont jouissent ses habitants, un minimum de conditions dont est dépourvu le pays et dont sont privés ses enfants. Le journal intime raconte également la tolérance des hommes de religion en Grèce, qui apportent une aide considérable aux passants. En somme un roman, qui en dépit de la souffrance de ses protagonistes, il brille par sa bienveillance et son profond humanisme.

Perspectives d’une écriture féconde :

On peut dire que ce début de ce nouveau millénaire a connu la publication un nombre important de textes romanesques, ceux qui reprennent sous d’autres formes les problèmatiques des années 1990 et d’autres qui produisent des textes trés différents sur le plan thématique et structural , la socialité et l’Histoire du pays reviennent sans cesse dans les écrits de Mohamed Ftilina, de Abd El Mounain Bensayah, de Ahlem El Ahmadi, de Boumediène Belkebir, de Said Khatibi, de Amed Tibaoui, et bien d’autres. Ce qui augure un renouveau littéraire très prometteur.


*Professeur Université d’Oran 1


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