Roman : « GRANDE TERRE, TOUR A » de Kadour Naïmi – partie 1, chapitre 2

La Tribune Diplomatique Internationale publie ce roman

quotidiennement en chapitres   

depuis  le 21 décembre 2021

 

2. L’œil de Azrîne[1]

 

Le soir, au dîner, une discussion s’engage, concernant le suicide du vieux combattant. Elle réunit trois personnes d’une même famille.

Karim, vingt-cinq ans d’âge, un corps de sportif, joli ou pas selon les goûts et la sympathie qu’il inspire, de grands yeux d’un noir brillant de charme quand il sourit, ce qui lui est habituel, vu son caractère très équilibré et bienfaisant.

Khaïra, sa mère, les cinquante cinq années bien portées, malgré le travail domestique et les divers accouchements. « Maigre comme une sardine », selon son amusante expression, son physique est néanmoins agréable, sa taille élancée. Quand elle couvre la tête avec l’un de ses beaux foulards (signe de goût pour les belles choses, quoique peu coûteuses), elle a l’air d’une romantique gitane ; le visage d’un belle forme ovale est agrémenté par un regard vif et intelligent, de splendides sourcils noirs en forme d’arc ; la chevelure, longue et frisée, est un mélange de noir et de gris.

Une troisième personne est présente : Zahia, la sœur de Karim. Âgée de vingt trois ans, le visage fermé et triste, les yeux baissés vers son plat, elle mange en silence. Karim ignore si elle écoute la discussion. En tout cas, il le souhaite, en évitant de solliciter la sœur, pour ne pas la heurter.

– Tout vient d’Allah, affirme la mère, il est le Tout Puissant.

– Alors, observe Karim, le suicide de Si Lakhdar vient, aussi, de Dieu.

– Arrête de blasphémer ! réplique la mère, choquée.

– En quoi ai-je blasphémé ?… J’ai simplement tiré de ton affirmation la conclusion logique.

– Le suicide est interdit dans notre religion, affirme-t-elle.

– Alors, insiste Karim, comment concilies-tu cette interdiction et l’affirmation que tout vient de Dieu ?

– Ah ! Toi, tu poses trop de questions, tu veux trop comprendre. Tu m’inquiètes !

– Pourquoi donc ?

– Tu ne penses pas à ce qui t’attend après la mort ?

Ce n’est pas la première fois que la mère exprime cette effrayante intimidation. Le menacé sourit gentiment ; telle est son réaction face aux questions absurdes.

– Ah, oui ! dit-il, d’un ton plaisantin. Azrîne !

– Exactement. Oublies-tu qu’il a l’œil sur nous, durant toute notre vie ? Qu’il surveille tous nos actes, et connaît toutes nos pensées ?… N’as-tu pas peur de lui, la nuit où tu seras enseveli dans le tombeau ?

« Aïe !… se dit Karim. Je dois éviter cet argument, sinon maman se fâchera, et ma sœur s’offusquera. »

La mère conclut, avec amertume :

– À cause de toi, je ne parviens plus à dormir.

Karim recourt aux mots adéquats pour tranquilliser :

– Écoute, maman, dit-il de sa voix la plus suave, je te prie de ne pas t’inquiéter pour moi. Je sais ce que je fais. L’important est que je me conduise correctement : ne jamais penser ni faire de mal à personne, et, autant que possible, faire le bien.

– Il faut, cependant, insiste la mère, obéir à Rabbî[2] dans tout ce qu’il nous prescrit !

– Ce que j’ai dit ne devrait-il pas lui suffire ?

– Non ! rétorque-t-elle, totalement convaincue.

Le fils, désolé, ne sait plus quoi ajouter. Il baisse tristement la tête et s’entretient avec lui-même au sujet de sa mère. Quand il était enfant, elle fut pour lui une précieuse et chaleureuse source d’éveil. Elle lui fit aimer l’utilité de la connaissance, le plaisir d’apprendre, la lecture des livres. Elle lui rappelait souvent le précepte du Prophète de l’Islam : « Cherche la science, même si tu dois aller en Chine ! » Elle était une religieuse sachant  utiliser sa raison. Malheureusement, depuis la déferlante cléricale intégriste sur le pays, la mère de Karim adopta progressivement une mentalité rétrograde, superficielle, puérile et peureuse. Elle se mit à faire régulièrement la prière, en demandant systématiquement à Dieu la résolution de tous ses problèmes. Elle renonça à sa précédente et saine capacité de les affronter de manière rationnelle, courageuse, en comptant sur sa propre intelligence.

Karim s’apercevait avec regret et désolation de cette régression de sa mère. Il tentait de la faire revenir à l’époque où primait sa lucidité. Hélas !… Une sorte de terreur aveugle s’était emparé de sa mère, terreur distillée par l’obsédante vision des prêches télévisées et l’incessante écoute des cassettes audio des intégristes religieux. Leur leitmotiv consistait en la même menace, répétée de manière obsessionnelle : « Crains Allah ! Car il est Terrible dans le châtiment !… Pense à ta première nuit dans le tombeau, et à ce que tu subiras de la part de Azrîne pour toutes les actions impies que tu as commises dans ta mauvaise vie !… »

Karim constatait l’angoisse affreuse qui tourmentait sa mère, et le renoncement à tout ce qu’elle possédait de saine raison. Il eut beau expliquer et répéter, avec patience :

– Mais, maman ! Tu n’as quand même pas commis de graves fautes dans ta vie ! Tu n’as pas tué, tu n’as pas volé ! Comme nous tous, il t’est arrivé de mentir parfois, d’éprouver des sentiments de haine, peut-être de commettre une mauvaise action. Est-ce que ce genre de choses te condamne à la torture après ta mort ?!… Rabbî[3] ne dit-il pas qu’il est Miséricordieux ?… N’est-ce pas une absurdité, cette histoire de Azrîne qui, durant ta première nuit dans le tombeau, viendrait te torturer ?… Auparavant, dans mon enfance et mon adolescence, tu me faisais l’éloge de la religion comme bonté ! Comment peut-tu croire, maintenant, à une version religieuse qui ne parle que   d’horribles tortures ? Et, comble de tout, la nuit même de ton décès, sans attendre ce qui est affirmé dans le Coran : « youm al guiyâma[4] » ?

Malheureusement, ce sage discours ne parvenait pas à l’entendement de la mère, désormais trop conditionnée idéologiquement. Elle était envahi par une crainte insensée de terribles châtiments la nuit même de son décès.

Les rares fois où, dans un éclair de bon sens, elle demandait à sa fille Zahia : « Pourquoi Azrîne me torturerait si je n’ai rien fait qui mérite vraiment ce traitement ? », Zahia, plus conditionnée que sa mère, répondait avec la plus grande des convictions : « Toi, tu ne le sais pas, mais Allah le sait !… Quant à formuler cette demande, c’est oser remettre en question la Volonté d’Allah, c’est donc blasphémer !… L’être humain n’est rien, Allah est Tout ! »

Karim, désespéré, constatait : « Je n’ai aucun moyen pour remédier à cette déchéance intellectuelle ». Certes, il voyait beaucoup de gens tombés dans cet affreux obscurantisme, toutefois sa mère semblait jusque-là dotée d’un minimum de raison pour ne pas en être victime.

Karim essaie l’humour libérateur.

– Écoute, maman ! dit-il. Eh bien, je prends cet engagement. Le jour de ton décès, que je souhaite le plus tard possible, je mettrai dans ta tombe la plus belle des roses que je trouverai. Ainsi, dans le cas où Azrîne arrive, tu lui offres cette fleur avec ton plus beau sourire. Si ce diable est sensible à la beauté, il sera content et vous deviendrez amis. Si, au contraire, comme tout tortionnaire, il reste imperturbable à ton geste, alors, appelle-moi au secours, car, la nuit, je resterai tout près de ta tombe, et, à ton appel au secours, je l’ouvrirai et affronterai ce démon, avec un bâton que j’aurai avec moi.

Imitant un combat furieux d’une manière comique, Karim crie :

– Pam ! Boum ! Crac ! Pam ! Pam ! Pam ! Boum ! Boum ! Crac !… Et je le mets hors de combat !

La mère, amusée, éclate de rire… Tout de suite après, son angoisse la reprend.

– Tu as tort de me faire rire ! Azrîne est un ange puissant ! Il te vaincra !

Néanmoins, le fils ne renonce pas à libérer sa mère du dangereux tunnel dans laquelle son esprit est relégué. Avec le tact indispensable, il compte sur ce qui reste à cette dernière de discernement pour lui redonner sa salutaire clairvoyance. Aussi, conclut-il :

– Maman !… C’est à toi que je dois mon intelligence et ma joie de vivre et mon insouciance de la mort. Aussi, je désirerai tant te voir, toi, aussi, retrouver ton intelligence, ta joie de vivre et ton insouciance de la mort. La religion ne devrait pas être un terrorisme, mais une saine pratique  en faveur d’une existence sereine et équilibrée. Sinon, quelles seraient son utilité et sa bienfaisance ?

A suivre …


[1]     L’ange de Dieu, chargé de surveiller et de punir, une fois décédés, les êtres humains ayant commis des actes contraires aux prescriptions divines.

[2]     Autre nom de Dieu, signifiant Mon Maître,  Mon Seigneur.

[3]     Voir note précédente.

[4]     Littéralement, « le jour de la levée », autrement dit celui du Jugement dernier.


 

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