Roman : « GRANDE TERRE, TOUR A » de Kadour Naïmi – partie IV, chap. 21

La Tribune Diplomatique Internationale publie ce roman

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21. Soliloque marin

 

« Que la vie est si pénible dans ce pays !… Trop de requins ! Vautours ! Hyènes ! Serpents ! Caméléons ! Perroquets ! Singes ! Faux prophètes ! Prétendues icônes laïques ! Faux démocrates ! Faux progressistes !… Tellement de faussetés, à commencer par le nom officiel de la nation : « démocratique et populaire », et par le slogan sur les édifices communaux : « Par le peuple et pour le peuple » !… Le mensonge partout ! L’imposture partout !… Dès lors, pourquoi s’étonner de trop de sang, de larmes, de saletés ?… »

Sur la plage de Coralès, face à la mer, Karim, solitaire, est assis sur le sable. Pour lui, c’est l’endroit idéal de méditation sur les questions fondamentales qu’il se pose, et la recherche des solutions adéquates.

Tout près de la mer, les poumons respirent l’air oxygéné du large, les yeux contemplent le paysage le plus ample, le cerveau est stimulé par l’immensité et la beauté de l’espace. Tout invite, non pas à la stupide évasion touristique, comme un esprit médiocre et conventionnel le croit, mais, au contraire, à la pensée la plus profonde, la plus libre, la plus hardie. Karim a toujours associé la mer à la liberté authentique. Les harragas[1] le lui rappellent, le dernier étant le petit Abderrahmane.

« Cette fois-ci, mon cher « vieux sage » et ma chère Zahra, j’ai besoin de solitude. J’ai besoin de m’entretenir avec moi-même, pour trouver comment non seulement résister, mais vaincre !… Les imposteurs oppresseurs nous veulent dominés, tristes, désespérés, tout au plus réduits à baver de haine contre eux, à bouillir du nauséabond ressentiment, à nous dégrader par une colère hideuse et stérile… N’ayant comme solution rien d’autre que le servilisme complice, sinon la résignation par la mosquée, l’alcool ou l’exil, en abandonnant le pays aux ignobles méfaits de salopards parvenus au pouvoir et à la richesse par la violence, la ruse et le mépris de tout ce qui a trait à la dignité humaine… Cependant, à l’hôpital, doit-on se résigner ou manifester du ressentiment et de la haine face aux microbes ?… Inutile. Ce qu’il faut, c’est en comprendre sereinement les causes qui les produisent, puis les éliminer de manière adéquate. Et le médecin, l’infirmier, le chirurgien sont conscients du risque de leur métier : attraper la maladie, et même en mourir… Il en est de même des microbes à visage humain. Les déceler puis les supprimer, sans se laisser contaminer. Ces opérations nécessitent maîtrise émotionnelle, donc sang-froid, pour disposer de lucidité. »

Le temps est à la douceur, pas de vent. Le regard de Karim se porte sur les vagues. Toutes petites, elles se chevauchent joyeusement, puis arrivent calmement, l’une après l’autre, jusqu’au rivage où, lentement, elles s’étalent, délivrant leur mousse blanche, et, enfin, disparaissent dans le sable.

Pendant un long, très long moment, Karim contemple ce mouvement  régulier et continue de l’eau. Il finit par suggérer à Karim des comparaisons. « Ces vagues sont l’image de la vie. Elles naissent, se lèvent le plus haut qu’elles peuvent, les unes s’agitent en provoquant de la mousse blanchâtre, d’autres se meuvent calmement sans aucun effet, puis les premières s’abattent avec éclat, les autres doucement, et toutes finissent par arriver sur le rivage où elles disparaissent dans le sable… Ainsi est la vie humaine. Agitée chez les uns, calme chez les autres, et toutes finissent par disparaître dans la terre. »

Cette dernière image rappelle au philosophe improvisé une autre.

Un matin, il était debout à la fenêtre de son appartement. Soudain, il aperçut sa mère marchant lentement sur la place pour retourner au domicile.

Une pensée lui revint, née en lui depuis quelque temps. « Eh, oui !… Le temps passe !… Maman vieillit. Elle mourra à plus ou moins longue échéance. » Cette perspective est une très douloureuse épine au plus intime de Karim. C’est qu’il est attaché à cette mère de toutes les fibres de son âme.  Il pressent nettement qu’à la disparition de celle qui lui a donné la vie, l’enfant sentira cette vie manquer cruellement de sa principale source de bonté et d’amour. Le raisonnement de l’infirmier Karim admet facilement les lois biologiques concernant la fatalité de mourir. Toutefois, sa mère… Quelque chose en lui se révolte et se noue à la pensée de sa disparition physique.

Alors, ce matin là, il s’attarda à fixer son regard sur la personne cristallisant son affection la plus profonde. Elle marchait plus lentement qu’auparavant, en se dandinant un peu, ayant perdu sa belle démarche habituelle de gazelle. Signe précurseur de fatalité… Malgré le serrement de cœur, le fils suivit la marche de celle qu’il aime par-dessus tout, jusqu’à ce qu’elle disparaisse de sa vue. « Ah ! Si je pouvais mourir avant elle !… Mais non ! Sa douleur serait trop violente. Je préfère ma souffrance suite à sa mort que la sienne après ma mort. »

Cette idée d’extinction rappelle à Karim une précédente.

« Ah ! Mon cher papa !… Tu prenais ta mobylette pétaradante, me portais derrière toi, moi tout petit enfant, et nous venions ensemble ici, sur cette plage. Toi et moi, nous aimions beaucoup la mer, courir nous jeter dans les flots, nager dans son eau fraîche et caressante, en sortir pour chauffer notre corps au doux soleil !… Alors, tu achetais du poisson tout frais, à peine débarqué par les pécheurs, tu le cuisais au feu de bois sur le sable, puis nous le savourions ensemble, avec des oignons et des olives, que tu avais apportés de la maison. « Quelle chance, nous avons ! » me disais-tu souvent. « Une mer si belle ! Un soleil si bon ! Tout près de chez nous ! Gratuitement ! Et du poisson à un prix abordable ! » …  Heureux souvenirs, toujours vivants !… Oh ! Papa ! Mon si cher et précieux papa !… Tu me manques ! Oui, tu me manques physiquement !… Me manquent ton tendre regard, ton doux sourire, tes douces caresses, ta voix affectueuse, tes rires joyeux !… Je regrette de ne pas t’avoir donné la joie de me voir marié, et de te faire grand-père.

« Et toi, Zahra !… Comment te condamner ?… N’es-tu pas, d’abord, une victime d’un système abject, transformant tout être humain en un vile esclave ?… Zahra !… Malgré les vilenies commises, tu as, pourtant, conservé quelque chose de sain en toi. Jetée dans les immondices, tu n’en as pas été submergée, tu es parvenue à t’en sortir… Mais, en comparaison de toi, combien de femmes et d’hommes ne se prostituent pas, ne sont pas des mouchards de leurs maîtres, jusqu’au plus haut de la hiérarchie sociale ?… Il faut être un imbécile consumé pour s’aveugler sur la valeur des êtres humains parvenus à un haut niveau de la hiérarchie sociale. N’y sont-ils pas arrivés par leur ignoble comportement de prostitué et de mouchard !… Zahra ! Toi, au moins, tu n’avais pas volontairement choisi cette ignominieuse servitude, et tu en avais conscience et honte… »

Promenant son regard vers le large, Karim voit apparaître un bateau à l’horizon. Il le reconnaît à son aspect : un pétrolier.

« Même le contenu des veines de notre terre, son pétrole et son gaz, est volé par une minorité de mafieux, au détriment de notre peuple, qui patauge encore dans la misère, depuis l’indépendance !… Et ces imposteurs veulent, en plus, nous priver de locaux pour nous réunir, nous empêcher de réclamer nos droits ! Comme au temps du colonialisme ! »

Sur la plage déserte, Karim demeure assis sur le sable, jusqu’à voir la boule ronde du soleil, devenu d’un orange éclatant, descendre très lentement derrière l’horizon. Le mélange de bleu foncé du ciel, et de rougeur des quelques rares petits cumulus est d’une beauté enchanteresse. Le spectacle est agréablement accompagné par le doux bruissement des petites vagues, venant s’éteindre lentement sur le rivage. Quelques mouettes blanches apparaissent, volant en groupe, s’interpellant avec allégresse les unes les autres.

Karim prend une poignée de sable, encore tiède, dans sa main droite, le contemple un moment, puis, tout en le regardant, laisse glisser lentement les grains en un filet continu vers le bas.

« Un jour, je l’espère, Zahra, je ne serai plus seul à soliloquer avec la mer. Nous serons ici tous les deux pour jouir de cette splendeur ! »

Soudain, Karim sent en lui surgir un impérieux désir. Il se lève, sort de sa poche son portable, y attache le fil blanc des deux écouteurs, puis les met à ses oreilles. De la liste enregistrée, il choisit une chanson qu’il affectionne particulièrement.

Une musique oranaise se fait entendre. Elle est du genre raï, inspirée de la chanson populaire traditionnelle. Le style est simple, lent, rythmé par un tambour au son profond, soutenant les notes d’un banjo et d’un violon.

Karim jette un regard autour de lui : il est seul sur la plage. Le soleil a déjà disparu derrière l’horizon ; cependant, ses lointains rayons invisibles colorent encore de rouge une partie du ciel et les quelques nuages entre ciel et mer.

Avec une lenteur majestueuse, Karim commence à se déhancher et à mouvoir la tête de droite à gauche, à danser, les bras levés, en écoutant les paroles de la chanson. Les mots sont d’une musicalité et d’une saveur très touchantes, formant une délicate poésie. Sa traduction de la la langue arable algérienne populaire en français est loin d’en rendre compte, comme pour toute traduction poétique. Cependant, voici une version approximative de la chanson. Elle et exécutée par une voix de jeune homme, fraîche et douce. Il commence par un très long soupir nostalgique, puis continue :

Ce temps… Ce temps est déroutant.

Ce temps… Ce temps égare.

Mouimtî[2], ne pleure pas.

Ton enfant saura affronter sa vie.

Au souvenir de sa propre mère, de son inéluctable disparition, des larmes montent aux yeux de Karim. Ils les laissent se répandre, tout en continuant à danser et à écouter la chanson :

Le présent est devenu sombre ;

la société est désormais une jungle.

L’homme gît affamé et nu sur le trottoir

sans que personne ne lui jette un regard.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

Le jeune demande à comprendre,

mais il ne reçoit que des mensonges.

La femme, désespérée, veut jouir du soleil,

mais on l’enferme dans le noir du voile.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

Le charlatan se proclame savant,

le voleur se flatte d’être un homme d’affaire,

l’imposteur se vante d’être patriote,

le médiocre et le mercenaire sont à l’honneur.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

L’honnêteté est calomniée,

l’intelligence, méprisée,

la bonté, moquée

et la beauté, salie.

 

(Refrain)

Ce temps…

 

Ô vent ! Ô vent bienfaisant !

Lève-toi et nettoie, purifie l’air !

Afin que nos poitrines respirent

et que nos visages s’illuminent de rires !

 

(Refrain)

Ce temps…

Au terme de la chanson, Karim la fait répéter, tout en continuant à danser… Et il continue l’opération d’innombrables fois… Afin d’apaiser en lui les tourments, et stimuler le courage de continuer à affronter l’existence.

A suivre…


[1]     Émigrés clandestins.

[2]   « Petite maman », expression du maximum d’affection pour la mère.


 

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