La Russie et les Etats-Unis se réunissent pour discuter de l’Europe… sans les Européens

           La Russie et les Etats-Unis se réunissent pour discuter de l’Europe… sans les Européens

                              par Abdelhak Benelhadj

 Le 10 janvier, Russie et États-Unis entameront des pourparlers sur l’Ukraine à Genève, menés par la vice-secrétaire d’État américaine Wendy Sherman et son homologue russe Sergueï Riabkov. On ne peut préjuger des conclusions de cette rencontre, à supposer qu’elles soient rendues publiques dans leurs détails. Ni Américains (J. Biden est fragilisé au Congrès) ni Russes ne consentiront à la moindre concession. Mais on peut fixer quelques principes relatifs au contexte géostratégique et quelques hypothèses raisonnables sur le traitement des crises en cours en Europe, au Proche-Orient et dans le monde. Car si ces différentes crises ont des spécificités régionales, l’ensemble du jeu est de nature systémique. Il se déroule sur une multitude d’échiquiers interconnectés. Le déplacement d’un pion sur l’un a des conséquences d’importance variable sur le jeu ailleurs.

Ce que chacun peut constater en revanche, c’est que l’Europe ne participe pas à ces tractations, même si elles seront suivies le 12  janvier d’une rencontre Russie-Otan, puis le 13 janvier d’une réunion dans le cadre de l’OSCE. L’essentiel aura été décidé et ces enceintes seront en réalité non des lieux de négociation, mais des chambres d’enregistrement où les Européens prendront connaissance (à un degré de précision impossible à entrevoir) de ce qui aura été négocié entre les «Grands».L’Europe n’est pas un acteur stratégique. On peut à la rigueur engager des tractations avec l’un ou l’autre de ses membres sur tel ou tel point de l’intendance, sous réserve qu’il ne déborde pas sur des questions stratégiques que l’Amérique détient en toute exclusivité. Ainsi en est-il par exemple du marché du blé ou de la gestion des flux migratoires (dans les confusions et les drames que chacun a pu observer, aussi bien en Méditerranée que sur le Chanel).

Le problème s’aggrave avec les dissensions profondes entre ses membres sur des questions essentielles aussi bien sur le plan intérieur européen (la gestion des déficits budgétaires et des équilibres financiers) que sur le plan diplomatique, malgré l’influence exercée par Washington.

Par exemple, l’énergie, les mix énergétiques franco-allemands débordent le cadre du nucléaire confirmé par les Français et abandonné par les Allemands. C’est l’euphémique taxonomie européenne dont il est question.

La commercialisation du gaz russe vendu à l’Allemagne et à l’Europe n’est plus du ressort des Européens (l’a-t-il été un jour quand on se souvient qu’il faisait déjà l’objet de désaccords violents dès 1980 ?), mais de la confrontation russo-américaine.

L’hyperpuissance est par nature unilatérale.

Unilatéralisme américain.

– Eté 2013. Renoncement à l’attaque de la Syrie.

– Janvier 2017. Dénonciation du traité «5+1» sur le règlement de la crise iranienne.

– Automne 2019. Désengagement unilatéral des Américains de Syrie.

– Retrait brutal américain d’Afghanistan l’an dernier sans se préoccuper du sort de la majorité des «auxiliaires» qui ont servi leurs intérêts, ni des problèmes que ce départ a engendré pour les alliés de l’Amérique.1

Sans compter un espionnage systématique de leurs alliés européens, en commençant par leurs chefs d’Etat et leurs ministres. Avec leur logiciel Pegasus, les Israéliens se sont aussi exercés à une surveillance similaire (et peut-être coordonnée avec Washington). Quand on songe que dans les années 1970 Michel Foucault, Roland Barthes, Jacques Lacan, Louis Althusser… étaient mis sur écoute par une équipe spécialisée de la CIA…2 De son côté, la Russie a, de facto, mis un terme au «Format Normandie» qui lui permettait de gérer la crise ukrainienne avec l’Allemagne et la France. Qui le lui reprocherait ?

Cependant, si Moscou a rompu ses tractations avec Paris, il les a maintenu avec Berlin, en l’occurrence avec la chancelière A. Merkel jusqu’à son départ. Seul Berlin est visible de Moscou comme de Washington. Le centre de gravité de l’Europe se déplace vers l’est, comme la capitale allemande, une autre conséquence de la chute du Mur. L’Europe est, au mieux, un marché. Mais par-delà les limites ci-dessus, l’Europe demeure un espace secondaire, une province asservie à des gradients d’intérêts qui la dépasse.

D’autres exemples suffiraient à s’en convaincre : les GAFAM américains contrôlent la distribution, la gestion de big data européens, la numérisation des activités (les Français ont confié à Microsoft l’administrations les données de la santé française3), les technologies des semi-conducteurs, le spatial…

Les Européens ont renoncé à l’occupation humaine de l’espace (marquée sous Mitterrand par l’abandon du projet Hermès en 1992). Ils participent à ces tours de tables à titre de preneurs d’ordres, de sous-traitants et fiers de l’être. C’est le cas par exemple des projets martiens et du futur retour de l’homme (américain) sur la Lune (programme Artemis). L’affaire de la vente des sous-marins français à l’Australie torpillée par Washington montrant à la fois les limites économiques et stratégiques illustre ce propos.

Quelle a été la réaction française ?

Après une bruyante campagne d’indignation, les Français se sont contentés de formules de politesse de la part de J. Biden4. Les Etats-Unis auraient-ils en compensation levé leur veto sur les ventes d’un Rafale longtemps invendable ? Peut-être.

Certes, l’Allemagne parvient à conserver et à développer son empire industriel à haute valeur ajoutée : la mécanique, la chimie, la machine-outil… et à administrer son ancienne zone mark pour le plus grand bénéfice de son commerce extérieur, tout en continuant à combler l’abyssal déficit budgétaire américain (qui alourdit une dette de 28 170 000 000 000 dollars)… après les retraits progressifs mais limités des clients étrangers, mais toujours soutenu par la Chine (qui détient encore environ 1 100 Md$ de bons du Trésor US) et le Japon (1 200 Md$)…

L’Amérique a noyé la planète avec sa monnaie («centralisée» dans la plupart des pays du monde) et avec ses titres. Qui oserait s’en défaire et donc les déprécier sans en subir mécaniquement en retour la contrepartie ? Il n’est pas dans l’intérêt commercial, monétaire et financier de ses créanciers de laisser s’effondrer la machine à imprimer les dollars de l’Oncle Sam. Le dilemme est clair : ils ne peuvent ni continuer à alimenter l’hubris américain ni s’arrêter.

Tout cela confirme l’état de l’Europe et du paysage hérité de la seconde guerre mondiale. Malgré la réduction du poids de la Russie après 1990 (son PIB pèse moins que celui de l’Italie et les dépenses militaires américaines font plus de 11 fois celles de la Russie), la décennie 1990 semble n’avoir été qu’un intermède.

Les Européens mettent ainsi à nu leur subordination en consentant à être mis à l’écart, délégant aux Etats-Unis le pouvoir de négocier leur nom et en leur absence, des questions qui intéressent la paix sur leur continent. Pourtant, ils seront tenus d’adopter ce qui aura été décidé sans eux. Qu’ils ne soient pas seuls au pied du trône ne console pas.

Nous en sommes revenus, mêmes si le contexte idéologique est bien différent, à la rivalité est-ouest d’avant la chute du Mur de Berlin. La seule nouveauté (et elle est de taille !) consiste en l’émergence d’un acteur supplémentaire qui brouille complètement le jeu entre Russie et Etats-Unis : la Chine.

Comment expliquer la soumission européenne à son grand allié américain ?

Tout cela vient de loin. L’Europe (et le monde) demeure soumise aux normes américaines.

Il ne s’agit ci-dessous que d’un simple tour d’horizon sur quelques points importants. La question mériterait une croisière encyclopédique qui resterait inachevée.

– Normes linguistique et culturelles : l’anglais devient de plus en plus la langue de l’Europe et du monde.

Le dollar donne valeur aux biens et l’anglais donne du sens aux mots. N’est-ce pas logique ? Ne s’agit-il pas de deux systèmes d’écriture ?

Après le Brexit, la situation n’est ironique qu’en apparence. En vérité, ce n’est pas l’anglais, mais l’américain qui désormais occupe l’Europe. Le Royaume Uni est, lui aussi, abusé.

Les Anglais font mine, à tort, de participer à la promotion d’un «special relationship» à l’évidence illusoire. L’Angleterre ne se retire pas de l’UE pour se replacer à la tête d’un empire irréversiblement perdu. Elle retrouve juste au rang que W. Churchill dès août 1941 a jugé opportun de la placer. Son choix était limité. Après la dévaluation de la livre sterling en 1931 et les divagations de Chamberlain, les milieux d’affaires britanniques (y compris la «Firme»5) ont tranché en faveur du «Grand large». Pendant ce temps-là, la France de Daladier et du Maréchal continuait de loucher vers Munich et rêvait d’une Europe définitivement débarrassée du péril bolchevik. Le problème ne vient pas de la langue anglaise. Il vient de ceux qui tentent péniblement de la babiller. Les langues ne se réduisent pas à un protocole. Toutes les langues sont riches et créatives quand on en pénètre les subtilités, y compris dans les domaines scientifique et technologique. La différence entre les langues et les dialectes se mesure au nombre de leurs canons et de leurs vaisseaux, devisait R. Debray sur le sujet. Ce n’est pas faux, mais c’est un truisme.

Il est toujours vain -comme avec la fiction Esperanto- de tenter créer au moyen d’un globish bricolé qui appauvrit la langue de Shakespeare et n’autorise qu’une communication et une pensée au rabais.

La culture mimétique qui en procède génère une économie bas de gamme, à faible valeur ajoutée. Ce qui fut désigné par «exception culturelle» (1993) ne protège pas la culture française. Il protège au mieux les «industries culturelles» aujourd’hui largement investies par le marketing américain. Ces industries ne s’en cachent d’ailleurs plus. La plupart des films français sont tournés en anglais, avec des titres en anglais et de acteurs qui n’ont de français que la nationalité, et encore. Et la réussite des films français dépend largement de la programmation des blockbusters américains.

Ce n’est pas nouveau. Au lendemain de la guerre, le même mimétisme avait touché la chanson, le roman, le cinéma bien sûr et même le nom de scènes des artistes, comme Johnny Hallyday (alias Jean-Philippe Smet), Dick Rivers (Hervé Forneri) ou Eddy Mitchell (Claude Moine).6 Les médias atlantistes (radios périphériques entre autres) qui prenaient alors la France gaulliste et communiste en étau et qui prendront une ampleur encore plus grande sous F. Mitterrand, ont amplifié un phénomène auquel les événements de 1968 ont donné, en pleine guerre américaine du Viêt-Nam, une impulsion majeure.7

– Normes universitaires : après le monolinguisme, le formatage des espaces académiques. Depuis juin 1999 a été mis en oeuvre le «Processus de Bologne» normalisant l’université européenne, sous prétexte d’harmonisation, d’autonomie et de libre circulation des idées, des étudiants et des chercheurs.

Trois conséquences fâcheuses : une réduction généralisée des disciplines à leur professionnalisation, une ouverture au marché et aux besoins des entreprises qui pèsent sur les choix de l’enseignement et de la recherche et, par conséquent, dans une compétition féroce entre universités. Ce qui fait l’ordinaire de l’espace universitaire américain qui se nourrit d’un intarissable brain-drain pillant le reste du monde.8

– Normes politiques. Le dégradation progressive de la Constitution de la Vème République est entamée au moins depuis le quinquennat de J. Chirac : réduction du mandat présidentiel et limitation à un maximum de deux mandats.

Un argument fallacieux aujourd’hui oublié a été avancé alors : alignement des cycles électoraux sur les cycles technologiques pour mieux les maîtriser. Or, c’est exactement l’argument inverse qu’il aurait fallu mettre en avant : c’est justement parce que le monde va vite que les politiques devaient prendre le temps nécessaire pour en dominer les fluctuations.

Si l’omnipotence que conférait la Constitution gaullienne à l’exécutif devait sans doute être équilibrée par des contrepouvoirs, les réformes adoptées aboutissent à la confusion des fonctions et à une présidentialisation accrue de la vie politique où Président et Premier ministre perdent la spécificité de leur domaine de compétence9. Les Français copient le système américain où, à peine élu, le président est déjà en campagne. La démocratie représentative dégénère en spectacle électoral renforcé par un mandat très court accentué par les midterm.10

Normes juridiques.

La règle est simple : tout jugement rendu aux Etats-Unis est universellement exécutoire. Le 04 octobre 2018, la Commission des affaires européennes du Sénat français a consacré une session à «l’extraterritorialité des sanctions américaines» déclarant qu’elle représente «depuis de nombreuses années, un double défi lancé à l’indépendance diplomatique et économique de l’Union européenne et de ses États membres.» Le problème est ce constat demeure en l’état, purement formel. L’exécutif français ne le prolonge d’aucune suite concrète. Sans doute, dans les rencontres «franches» entre «alliés» des noms d’oiseaux et autres quolibets sont échangés. Mais de suites concrètes, point.

L’explication est élémentaire : pour s’en sortir, il faut avoir la volonté de sortir des institutions qui ne permettent pas de passer du constat à l’action. Et comme cette volonté n’existe pas…

– Normes technologiques.

Sans approfondir cette question, on peut faire référence à la nécessité pour les armées participant à l’OTAN de s’aligner sur les normes américaines. L’interopérabilité s’impose aussi bien dans le domaine de la communication (aussi bien linguistique que technique : les officiers français se sont mis à l’américain) qu’en termes d’armement (pour ceux qui n’ont pas encore acheté du matériel américain). Ainsi, le calibre 5.56 des fusils d’assaut a été adopté par tous.11

Pour contrôler les transferts de technologie, Washington a érigé toutes sortes de barrières. ITAR (International Traffic in Arms Regulations) est une procédure d’autorisation préalable d’exportation de matériels comportant des composants jugés unilatéralement sensibles par les États-Unis12.

L’industrie européenne des satellites, par exemple, qui utilise des composants américains a été obligée de passer par ITAR pour Falcon Eye.

Ces procédures sont à double tranchant. Destinées à l’origine à entraîner leurs adversaires dans de ruineuses surenchères devant provoquer un collapsus économique, social et politique intérieur, elles peuvent produire l’effet inverse et pousser les pays sanctionnés à mettre au point leurs propres technologies, à se passer de celles à auxquelles elles ne peuvent accéder et, à terme, devenir de redoutables concurrents des technologies occidentales. C’est très exactement ce qui est en cours en Chine privée par exemple de semi-conducteurs nécessaires à ses industries. Elle tente actuellement de rattraper son retard dans ces domaines et on peut parier qu’elle y parviendra dans un avenir très proche.

Les sanctions contre la Russie produisent les mêmes effets. Les produits qu’elle ne peut plus importer ont stimulé les activités nationales de substitution et ce sont les exportateurs occidentaux, en l’occurrence européens, français, qui sont privés de débouchés et probablement aussi sur les marchés tiers, notamment africains.

Pour ce qui concerne la France, jamais président ne fut aussi acrobatique que N. Sarkozy qui déclarait le 27 août 2007 lors de la Conférence des ambassadeurs, préparant le terrain au retour des armées de son pays sous commandement américain : «Jamais nous ne ferons progresser l’Europe de la défense si nous ne rejoignons pas l’OTAN.» (Reuters, 13 septembre 2007).13

A l’évidence, il faut être d’une totale mauvaise foi pour ne pas observer combien la défense et la souveraineté de l’Europe ont progressé depuis. Octobre 2014. La France adopte à la quasi-unanime à l’Assemblée un «Patriot Act» à la française, 13 ans après celui de G.W. Bush.

– Normes monétaires et financières.

C’est à Wall Street que se cote le monde. Plus de la moitié des entreprises françaises cotées au CAC40 appartiennent à des fonds étrangers. Début de cette année, la capitalisation de Apple, 3 000 Md$, égalait à celle additionnée de toutes les entreprises du CAC40, plus que le PIB français. Le dollar reste la monnaie de référence dans les transactions commerciales, sur les marchés financiers ou les marchés de change. Chaque jour s’échange l’équivalent de trois fois le PIB de la France sur le Forex (Foreign currency exchange) où la devise américaine domine. Le dollar représente 60% des réserves mondiales, un cinquième pour l’euro et 17% pour le yuan-renminbi. L’accès au marché américain est conditionné par une soumission sans réserves à la législation américaine et le simple usage du dollar suffit à soumettre l’activité qui y a recours au droit américain externalisé. De nombreuses banques européennes l’ont chèrement payé pour l’avoir oublié.

Cela n’empêche pas les patrons américains d’être reçus en Europe comme des chefs d’Etat. L’Elysée leur déroule le tapis rouge comme Tim Cook, PDG d’Apple, le 09 octobre 2017.

La crise ukrainienne.

De l’Ukraine, personne ne veut. Ni l’OTAN, ni l’Union Européenne. Les Ukrainiens devront s’y résoudre. L’Ukraine, en tant qu’instrument entre les mains de ceux qui prétendent la défendre, n’a qu’une seule utilité : peser sur la Russie. Les Etats-Unis ne voudront à aucun prix que Kiev retourne à l’ombre du Kremlin. Pour eux, le démantèlement de l’URSS doit demeurer irréversible.

Kiev ne se fait aucune illusion sur la nature de soutien que l’Occident est disposé à lui offrir.

Tout au plus les Etats-Unis défendront-ils le maintien de l’Ukraine dans le réseau d’acheminement du gaz russe vers l’EU, à la fois pour sa propre consommation et pour ses revenus. C’est un peu ce que fait l’Allemagne (contrainte ? et si oui, par qui ?) en alimentant la Pologne via le gazoduc Yamal-Europe. Procédé jugé peu rationnel par Moscou…

Le 21 décembre dernier, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a exprimé sa frustration face à la réticence de l’Otan et l’Union européenne, frileuses vis-à-vis de Kiev. Il a eu des mots très amers. « Nous ne pouvons pas accepter l’idée, très populaire aujourd’hui, sur (l’adhésion de l’Ukraine à) l’UE dans 30 ans et (à) l’Otan, dans une cinquantaine d’années. Cela démotive et ralentit tout le monde », a-t-il déclaré devant le corps diplomatique ukrainien. L’Ukraine aspire à « obtenir l’entrée dans l’UE ces prochaines années et un calendrier de l’adhésion à l’Otan » en 2022. (AFP le mardi 21/12/2021)

L’Ukraine se contentera d’«aspirer».

Toute la question revient à statuer sur le sort du Donbass. La situation de Taïwan avec laquelle l’Ukraine est assimilée est bien différente. L’île de Formose, créée en 1949, n’a pas d’existence aux Nations Unies et depuis les nations ont renoncé à la reconnaître14. La Chine, contrairement à la Russie à propos de l’Ukraine, n’a jamais caché sa volonté de la réintégrer sous sa souveraineté, comme il en fut de Hong Kong (1997) et de Macao (décembre 1999).

La Russie a récupéré la Crimée en mars 2014 pour deux raisons :

1.- Sa population et sa culture est russe. Elle n’a été concédée à l’Ukraine dans le cadre de l’URSS qu’en 1954.

2.- La seconde raison est plus stratégique. Après le «coup d’Etat» de Maïdan en février 2014, un équilibre a été rompu dans les relations entre la Russie et l’Ukraine. L’annexion de la Crimée en découle directement. Sébastopol héberge, depuis 1783, sa base navale qui accueille la flotte de la mer Noire de la marine russe.

La Crimée constitue un enjeu géopolitique majeur pour la Russie. La perdre aurait signifié que la flotte russe, coupée de la mer Noire, sans accéder à la mer Méditerranée via la mer de Marmara, aurait été confinée dans la mer d’Azov.

Une situation que Moscou ne pouvait pas accepter. Au reste, pour toutes ces raisons, la légalité du référendum précipité du 18 mars 2014 est timidement disputée.

Par-delà la question ukrainienne.

Les Etats-Unis ont des préoccupations majeures :

1.- A l’intérieur, la structure démographique du pays se transforme et met les autorités devant un choix crucial.

– Ou bien les Etats-Unis réalisent l’utopie qui les a fondés et prospèrent dans la multiplicité des migrations

– Ou bien la peur de l’homme blanc, «caucasien», échafaude un pays emmuré à la fois économiquement, socialement et «racialement» qui finira à terme par exploser.

2.- Le monde est sous la menace d’une Amérique qui a abusé de sa domination, coincée dans un choix impossible esquissé plus haut :

Les dettes totales américaines relèvent de l’astronomie : 270% du PIB (sans compter les dettes cachées).

On ne peut y augmenter les taux et réduire le QE (tapering) pour diminuer une production monétaire «exubérante et déraisonnable» sans provoquer un effondrement financier qui touchera instantanément toute la planète en dépréciant des créances qui n’ont plus de contrepartie. Tous les acteurs du marché sont aux aguets et réagiront de manière moutonnière et violente au moindre signe aussi précautionneux soit-il. L’économie réelle n’est pas à l’abri de la déraison spéculative sur les marchés financiers. Malgré les accords (de Bâle par exemple) les compartiments demeurent perméables).

Les indices battent record sur record. Ils sont indexés sur le bilan des entreprises (dont une part de plus en plus importante est financiarisée) et l’anticipation de leurs résultats et ne tiennent compte des problèmes de l’économie réelle que dans la mesure où ceux-ci impactent les activités du secteur marchand.

Présidence française de l’UE

Début janvier 2022, pour six mois, la France préside le Conseil de l’Union Européenne. Cette présidence est en réalité purement formelle. Par exemple, Emmanuel Macron ne présidera pas le Conseil européen qui regroupe les 27 chefs d’Etat de l’Union. Ce rôle revient au président du Conseil européen, Charles Michel. Il en est de même de Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie, qui ne présidera pas l’Eurogroupe. Cette institution informelle qui réunit les ministres des Finances des Etats membres de la zone euro est présidé, depuis juillet 2020, par Paschal Donohoe le ministre irlandais des Finances.

Dans le cadre du Conseils des ministres, la France peut proposer quelques axes politiques qu’elle soumet à la Commission et au Parlement. Cette présidence est surtout organisationnelle servant à coordonner les travaux des ministres de l’UE. Rien de plus. Naturellement, en France l’exécutif voudra donner à cet événement une dimension qui dépasse les pouvoirs qui lui seraient attachés. Les décrypteurs professionnels de vie politique française ont très vite saisi les enjeux de cette présidence. Ils ne sont évidemment pas les seuls: les partenaires européens de la France suivent avec intérêt ce qui se passe à Paris.

La campagne électorale en cours qui devra avant la fin du premier semestre donner à la France un président et une Assemblée Nationale pour un quinquennat est au coeur de toute l’attention de la direction du pays.

Pour demeurer à l’Elysée et disposer d’une majorité au Palais Bourbon, tous les événements lui sont subordonnés: la gestion de la crise épidémique, le financement de la relance économique, l’administration de l’équilibre budgétaire mis en péril depuis deux ans, les délicates négociations avec le partenaire allemand nouvellement arrivé aux affaires… ainsi que la présidence du Conseil européen. Tous ces enjeux sont à la fois une occasion de parader, de marquer des points, de faire des démonstrations de compétences mais dépendent de nombreux aléas que ne peuvent (par nature) anticiper les nombreux spin doctors qui peuplent l’Elysée.

Pascal Lamy, lui qui a connu les entrelacs du pouvoir, a ironisé : «Avec le traité de Lisbonne, la présidence de l’Union Européenne c’est comme un chef de gare qui se prendrait pour le patron de la SNCF.» (Propos rapporté sur France culture, S. 1er janvier 2022, 11h).

Notes:

1- Cf. A. Benelhadj : «20 ans après. Débâcle américaine en Afghanistan.», Le Quotidien d’Oran, J. 19 août 2021.

2- «La CIA a consacré des moyens importants à l’étude, par un groupe d’agents secrets, du corpus théorique considéré par certains comme le plus abscons et le plus alambiqué jamais produit». (Le Monde, J. 23.03.2017)

3- Le gouvernement français avait pris la décision d’héberger les informations de santé de millions de Français sur les serveurs de Microsoft, au détriment d’OVH, une société française. Le problème vient de ce que la loi américaine peut exiger de Microsoft de partager les données qu’il héberge sur demande d’un juge.

(Le Figaro, J. 04 juin 2020)

4- Pour les détails de cette affaire, lire A. Benelhadj : «De UKUSA à AUKUS. La France, dindon de la farce.» Le Quotidien d’Oran, J. 23 septembre 2021.

5- Après l’abdication d’Edouard VII, que les médias à la main de Buckingham ont mis sur le compte de pérégrinations morganatiques, le sacre de George VI puis de sa fille en 1952

6- Cf. A. Benelhadj : «Johnny Hallyday. Symbole de l’Atlantisme français» Le Quotidien d’Oran, J. 14 décembre 2017.

7- Lire R. Debray : «Mai 68, une contre-révolution réussie». Mille et une nuits. 2008. 143 p. Il s’agit d’une réédition actualisée de «Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire» publié en 1978.

8- C. Allègre (1997), C. Haigneré (2002) V. Pécresse (2007) et les ministres suivants se sont attelés avec zèle à démembrer l’université française dans cette logique libérale marchande. La France consacre un peu plus de 2% de son PIB à la recherche, très loin derrière la plupart de ses concurrents. Lire : Fabrice Rousselot, «Pourquoi la recherche française perd du terrain sur la scène internationale», The Conversation, V. 19 mars 2021.

9- Lire «Le système français est-il en train de s’américaniser ?» de Philippe Gélie, correspondant du Figaro à Washington, le 23 avril 2007

10- Voir la série tournée sur un rythme effréné : «Designated Survivor» (2016-2019).

11- «Les forces terrestres allemandes et américaines vont élever leur interopérabilité à un niveau inégalé.» Laurent Lagneau, Zone militaire, opex360. J. 31 octobre 2019.

12- Le COCOM (Comité de Coordination pour le contrôle multilatéral des échanges est-ouest) a été fondé en novembre 1949. Il a été dissout en mars 1994 et remplacé par l’«Arrangement de Wassenaar» par 33 Etats en 1996 pour contrôler les biens à double usage. Tous ces dispositifs visent globalement les mêmes objectifs.

13- Hervé Morin, alors ministre de la défense, argumentait en écho : «La France est de fait dans l’Otan, elle en est un bon élève, mais nous n’en tirons pas tous les bénéfices, notamment en termes d’influence et dans les postes de commandement» (idem). Il faudra qu’il l’explique à Naval Group qui a perdu un contrat de 56 milliards d’euros.

14- En 1971, l’ONU vote la résolution 2758, par laquelle la république de Chine perd son siège au profit de la république populaire de Chine, qui devient le seul représentant de la Chine à l’ONU.


                     Relations États-Unis–Russie Au bord de la crise

PHOTO JOHN MACDOUGALL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des militants portent des masques des présidents Vladimir Poutine (à gauche) et Joe Biden lors d’une récente manifestation à Berlin pour appeler la Russie et les États-Unis à un désarmement nucléaire.

(New York) Il faut remonter à l’un des moments les plus périlleux de la guerre froide pour trouver l’équivalent de la situation dans laquelle sont aujourd’hui plongés les États-Unis et la Russie, selon un historien de ce conflit qui a travaillé au sein du département d’État américain dans l’administration de Barack Obama.

 

RICHARD HÉTU  (COLLABORATION SPÉCIALE)

« Je dirais que c’est très dangereux. Cela rappelle la période qui a précédé la crise des missiles cubains pendant la guerre froide », a déclaré à La Presse Michael Kimmage, en faisant référence à la suite d’évènements survenus en octobre 1962 et qui ont opposé les États-Unis et l’Union soviétique au sujet de missiles nucléaires pointés en direction de la Floride à partir de l’île de Cuba.

Le spécialiste a émis cette opinion après l’annonce par l’administration Biden de lourdes sanctions contre la Russie en représailles, notamment, de la cyberattaque géante de 2020 ayant visé de nombreuses agences gouvernementales et grandes entreprises américaines.

En plus d’expulser dix diplomates russes et de sanctionner six sociétés technologiques russes accusées de soutenir les activités du renseignement du Kremlin, le gouvernement américain a interdit aux institutions financières américaines d’acheter directement de la dette émise par la Russie après le 14 juin prochain.

Dans un décret présidentiel, Joe Biden a également annoncé des sanctions contre 32 entités ou personnes accusées d’avoir tenté d’influencer, au nom du gouvernement russe, l’élection présidentielle de 2020 aux États-Unis. Son gouvernement s’est en outre allié à des partenaires internationaux, dont le Canada, pour imposer des sanctions à huit personnes et entités associées « à l’occupation et à la répression persistantes en Crimée ».

« Il n’y a aucune règle »

Ces sanctions interviennent au moment où la Russie procède à un important renforcement militaire à la frontière de l’Ukraine et en Crimée. Bien qu’elles n’aient surpris personne, elles pourraient avoir des conséquences imprévues.

« Je pense que ce qui rend cette situation si dangereuse, c’est qu’il n’y a pas de relations diplomatiques réelles [entre les États-Unis et la Russie] », a déclaré Michael Kimmage, responsable de la planification des politiques russes et ukrainiennes auprès du secrétaire d’État américain de 2014 à 2016. « Peut-être Poutine et Biden parlent-ils au téléphone, peut-être ont-ils un sommet, mais Washington et Moscou se sont vraiment éloignés de la diplomatie depuis 2014, et peut-être un peu avant. »

S’ajoute à cette absence de diplomatie un affrontement dans le domaine du cyberespace « où il n’y a aucune règle d’engagement de quelque nature que ce soit », selon Michael Kimmage, qui est désormais professeur et directeur du département d’histoire de l’Université catholique d’Amérique, à Washington.

Vous avez donc les deux premières puissances nucléaires du monde qui sont dans une phase de confrontation assez importante avec très peu de diplomatie et très peu de règles.

Michael Kimmage, professeur et directeur du département d’histoire de l’Université catholique d’Amérique

« Washington et Moscou n’ont pas l’intention de s’engager dans une voie militaire ouverte, poursuit le professeur. D’un autre côté, les accidents et les circonstances pourraient jouer un rôle important, tout comme les interprétations erronées d’un pays envers l’autre. »

Maria Zakharova, porte-parole de la diplomatie russe, a exprimé la réaction initiale de Moscou aux sanctions annoncées par l’administration Biden. « Un tel comportement agressif recevra une forte rebuffade. La réponse aux sanctions sera inévitable », a-t-elle déclaré.

Le Kremlin a également fait savoir que l’ambassadeur des États-Unis à Moscou avait été convoqué par les autorités pour « une conversation difficile ».

PHOTO ARCHIVES SPUTNIK

Le président de la Russie, Vladimir Poutine

Une dimension personnelle

Les sanctions annoncées par Washington confirment le virage promis par le candidat présidentiel du Parti démocrate vis-à-vis de Moscou. Après avoir accusé Donald Trump de complaisance envers Vladimir Poutine, Joe Biden avait promis de se montrer plus ferme à l’égard de ce dernier. Lors d’une entrevue récente, il a même déclaré que le président russe pouvait être qualifié de « tueur ».

Cette approche n’étonne pas Michael Kimmage.

« Je pense que Biden était un peu plus faucon qu’Obama à l’égard de la Russie », a-t-il dit.

Mais une dimension personnelle s’est greffée à cette approche qui ne date pas d’hier. Après s’être ingérée dans l’élection présidentielle de 2016, la Russie a été accusée d’avoir participé en 2020 à une campagne de désinformation visant notamment Hunter Biden, fils de l’actuel président, et son rôle en Ukraine.

« C’est un risque que Poutine a pris, a déclaré l’historien et spécialiste des relations américano-russes. Je ne sais pas si Poutine s’attendait à ce que Trump soit réélu. Il a peut-être vu cela comme un risque raisonnable, mais c’était en fait un risque majeur. Et je pense que Poutine en paie aujourd’hui le prix. En impliquant la famille du président, il a ajouté un nouvel élément. Un élément personnel et émotionnel. »

Rien de cela n’exclut la possibilité que Joe Biden et Vladimir Poutine finissent par opter pour une approche plus conciliante l’un envers l’autre, et même par se rencontrer à l’occasion d’un sommet.

Mais une escalade entre les deux pays est tout aussi possible.


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