Traitement du coronavirus : « Il ne faut pas crier victoire trop tôt »

Interview de Anne Sénéquier – 

Mardi 17 mars 2020, les équipes du professeur Raoult annonçaient « on sait guérir la maladie ». Grâce à la chloroquine, et après 6 jours de traitement, trois quarts des 24 patients infectés n’étaient plus porteurs. Peut-on généraliser ?

Six jours de tests et vingt-quatre patients, vous avez la réponse à votre question. Un essai clinique se fait sur un nombre plus important de patients et une temporalité plus grande, pour que ce soit reproductible. Un test clinique exige une grande rigueur scientifique. C’est peut-être une bonne chose, les résultats sont encourageants, mais cela ne suffit pas. Les médicaments sont déjà utilisés dans les hôpitaux français, mais sans recul. Il faut savoir quel âge ont les patients, quelles étaient les comorbidités (association de deux maladies, psychiques ou physiques, fréquemment observée dans la population, selon le Larousse, ndlr), s’il s’agissait de patients graves ou modérés, etc. Il y a plein de questions en suspens, d’autant que cela dépend aussi du stade d’infection dans lequel ils se trouvaient.

Il ne faut pas crier hourra trop tôt, car nous n’aurons les résultats pas avant août 2020 des essais cliniques qui sont actuellement menés. Je comprends que l’objectif est d’accélérer les choses et d’avoir une thérapeutique à proposer aux patients, mais la chloroquine n’est pas une molécule anodine.

La dernière fois que nous avions échangé, le 26 février 2020, l’Italie comptabilisait 12 décès, maintenant le cap des 2 000 est passé. Comment explique-t-on un taux de létalité plus important en Italie (7,3%) qu’en Chine (3,9%) ?

Il faut surtout regarder du côté de la pyramide des âges, car en Italie le nombre de personnes âgées est important. Le virus ayant atteint pas mal de ces personnes, cela augmente le taux de gravité au niveau numérique, mais en fait c’est un biais de sélection. Comparées à la ville de Wuhan, les zones touchées en Italie ont sans doute un plus grand nombre de personnes âgées, donc le nombre de cas graves augmente et il y a plus de décès en terme de propension. Pour comparer des pourcentages, il est nécessaire de vérifier que les populations soient composées du même assemblage, sauf que là ce n’est pas le cas. Il peut y avoir des petites variations selon les régions, mais cela reste minime, c’est le principe de la pandémie.

Il n’y a donc pas de mutation du virus ?

Il n’y a pas de mutation à ce jour et ce sera bien que le virus reste ainsi, il y a des petites variations en terme de virulence ou de létalité, mais ça reste restreint. Cela va plutôt dépendre du profil de la population touchée, de la réponse sanitaire, du système de santé, etc. À Wuhan, il y a un nombre énorme d’industries qui ont poussé les habitants des campagnes à gagner la ville, donc la population est plutôt jeune.

En France, doit-on craindre une évolution de la crise sanitaire à l’italienne ?

Si vous prenez la situation des hôpitaux en Italie qui se retrouvent submergés, c’est déjà un peu le cas dans le Grand-Est depuis quelques jours. Les capacités des services de réanimation sont dépassées à Colmar ou Mulhouse, et il y a aussi des problèmes de réapprovisionnement. Face à cela, le Ministère des Armées a déployé un hôpital de campagne de médecins militaires, pour soutenir ces hôpitaux qui sont en première ligne. Le plan blanc est déclenché, mais les militaires vont apporter leur soutien, pour calmer l’impact de la vague dans la région Grand-Est.

Si nous nous éloignons de l’Est, le reste de la France est-il prêt ?

Justement ce qu’il se passe là-bas montre que nous ne sommes jamais prêts, puis tout dépend de la hauteur de la vague de personnes malades. Tout l’enjeu est maintenant d’étaler le nombre de cas sur la temporalité, d’où l’intérêt de ce confinement pour éviter un afflux massif de cas graves dans les hôpitaux.
Le confinement est très important pour éviter au personnel hospitalier de devoir choisir entre les patients, par manque de capacités.

La réaction du gouvernement est-elle en phase avec la réalité d’une maladie qui ne compte que 6 633 cas, ce mardi 17 mars 2020 ?

Ce n’est pas tant le nombre de cas qui doit faire peur, mais la capacité de contagion des personnes malades, car chaque cas peut entraîner 5 cas contacts, dont nous serions à plus de 30 000 personnes potentiellement contaminées. Ainsi, potentiellement ces 30 000 peuvent contaminer 5 autres personnes, et ainsi de suite, vous comprenez que nous sommes sur une échelle logarithmique. Il est indispensable de casser cette chaîne de transmission, l’isolement et le confinement sont des mesures adéquates, tout en laissant encore certaines libertés. Si les Français ne jouent pas le jeu, dans les jours à venir, il se peut que le gouvernement hausse le ton une nouvelle fois.

Pourtant nous ne pouvons quasiment plus bouger…

Il est encore possible de se déplacer pour se rendre au travail et faire des courses, aller chez le médecin. Peut -être que dans quelques jours, si les incivilités perdurent, le confinement sera plus dur.

Les Français n’écoutent pas ou ne veulent pas écouter leurs politiques ?

L’allocution présidentielle a atteint un record absolu en terme d’audience, donc ils entendent, mais nous ne sommes pas bons dans la confiance envers les autorités sanitaires. La recrudescence de la rougeole avait poussé la ministre à prendre une décision coercitive, en rendant obligatoire 11 vaccins. Pourtant les messages passent partout, mais nous nous retrouvons avec des discours du genre : « je suis jeune, je ne crains rien , je n’ai pas peur, je ne change rien. » Ce genre de comportement est aberrant, il faut comprendre que la priorité de la santé publique est plus importante que celle individuelle.

Pensez-vous que le confinement de 15 jours peut suffire ?

La durée d’une épidémie est égale au nombre de jours d’incubation, donc 14 jours sans nouveau cas, mais d’après l’OMS, une personne même guérie est contaminante pendant encore une dizaine, voire une quinzaine de jours. J’ai des doutes que dans 14 jours, nous puissions retourner à une vie normale, je pense que non. Après le gouvernement ajuste son dispositif en fonction de l’évolution.

Quels échos avez-vous du reste de la France ?

Dans le Grand-Est la situation est catastrophique, avec des hôpitaux qui lancent des SOS. À Paris, les établissements ne sont pas tous saturés par les patients Covid-19, mais ils se préparent à l’arrivée des malades, en mobilisant personnel et ressources. Par contre la grande migration qu’a connue la France, avec des citadins qui sont retournés dans leur famille, cela peut aussi entraîner un éparpillement de la maladie et une situation complexe en province. Même à la campagne, il va falloir faire attention à l’isolement et la distanciation sociale.

Justement pour aborder ce point : j’ai traversé toute la France en train pour rejoindre ma famille et malgré que la SNCF soit encore une entreprise publique, les rames n’étaient absolument pas adaptées. Les trains étaient pleins, avec des wagons condamnés, donc la distanciation sociale semblait être le cadet de leurs soucis…

Tant que vous n’éternuez pas ou ne crachez pas à la figure du voisin, il n’y a pas de risque. Le problème étant que la densité dans le train et les gares augmente le risque. Au lieu de supprimer des trains, il aurait été plus judicieux d’augmenter les fréquences et d’étaler la vague de départs dans le temps, ce qui aurait permis à tous de jouer le jeu.


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