Turquie : le nouvel Etat voyou

         N°53 / JUIN 2020

par Eric Denécé

 Au cours des dernières décennies, la Turquie, pays au riche héritage historique, a connu un développement économique et démographique remarquable, qui en font aujourd’hui un Etat de 82 millions d’habitants et une vraie puissance industrielle et financière, au carrefour de l’Europe et de l’Orient. De plus, depuis la dislocation de l’URSS, Ankara a pu renouer avec les peuples d’Asie centrale avec lesquels la Turquie partage un fonds culturel commun et y a développé son influence politique, économique et culturelle. A partir de 2011, en raison de la guerre en Syrie et en Irak, la Turquie a fait face à un afflux d’environ 3,6 millions de réfugiés sur son sol. Cela a représenté une charge financière de près de 25 milliards de dollars pour Ankara, dont la moitié seulement a été couverte par des aides internationales (ONU, Union Européenne, etc.).

  Toutefois, parallèlement à sa réussite économique, au développement de son rayonnement régional et à son action humanitaire, l’Etat turc, sous l’impulsion de Recep Tayyip Erdogan, a connu d’autres transformations beaucoup moins positives : celle d’un pays en voie d’occidentalisation avancée en un Etat islamique, prosélyte et interventionniste ; et celle d’un pays membre de l’OTAN, candidat à l’Union Européenne en un Etat arrogant, agressif, bafouant le droit international et persistant à nier ses responsabilités historiques quant au génocide arménien.

Trois domaines permettent d’observer ces évolutions révélant une véritable dérive autocratique et impérialiste d’Ankara : sa situation interne, sa politique extérieure et l’instrumentalisation de sa diaspora.

Un Etat autoritaire en voie d’islamisation 

Depuis la désignation de Erdogan à la Primature (2003), et plus encore depuis son accession à la présidence (2014), la Turquie se caractérise par un recul démocratique constant, observable à travers un autoritarisme et une islamisation de plus en plus marqués.

Contrairement aux apparences et aux discours de ses dirigeants, la Turquie n’est plus une démocratie mais un régime autoritaire. Depuis une dizaine d’années au moins, les élections relèvent plus du plébiscite que d’un suffrage démocratique en raison des manipulations du scrutin et des pressions exercées sur l’opposition par le régime. L’AKP[1], le parti présidentiel, recourt aux méthodes développées par les Frères musulmans : les classes populaires sont particulièrement choyées et encadrées par un système politico-religieux très efficace qui les accompagne aux urnes en leur indiquant le « bon » vote. Parallèlement, tout est fait pour réduire l’opposition au silence. Elle est l’objet d’une véritable persécution : arrestations et détentions arbitraires, interdiction de certains partis politiques et associations, contrôle des médias, etc. L’Etat de droit n’est plus en vigueur en Turquie et la justice est totalement aux ordres du pouvoir.

Surtout, Erdogan a saisi le prétexte de la – très trouble – tentative de coup d’Etat militaire raté contre lui (juillet 2016) pour faire incarcérer des milliers de personnes critiquant ou s’opposant à sa politique : militaires, fonctionnaires – notamment juges et policiers -, enseignants, intellectuels, journalistes, hommes politiques, représentants et élus kurdes, etc.

Par ailleurs, depuis juillet 2015, le président turc fait preuve d’une totale intransigeance sur la question kurde et a mis un terme au processus de paix qu’il avait initié avec le PKK, ce qui a entraîné une reprise du conflit armé avec le mouvement séparatiste kurde, provoquant une situation de guerre civile dans le sud-est anatolien.

L’autoritarisme prononcé du régime est clairement perceptible au regard des effectifs des forces de sécurité et des milices créées par le pouvoir, qui comptent aujourd’hui plus de 530 000 membres (policiers, gendarmes, bekçi, policiers municipaux, agents de sécurité privé et gardes de village) pour une population de 82 millions d’habitants[2].

Parallèlement à sa dérive autoritaire, la Turquie connait depuis vingt ans une réislamisation prononcée. Il convient de rappeler que Recep Tayyip Erdogan est un Frère musulman convaincu et militant et qu’il fut un temps membre du Bureau international de la Confrérie, l’une de ses instances dirigeantes.

Depuis son accession au poste de Premier ministre, Erdogan et son parti, l’AKP, n’ont cessé d’œuvrer à une réislamisation de la Turquie et à effacer toutes les traces de l’héritage de la Turquie laïque instaurée par Mustapha Kemal. Afin de rétablir un pouvoir religieux dans le pays, Erdogan s’en est d’abord pris à l’armée, gardienne de la laïcité. Il est parvenu à casser son influence avec l’aide du mouvement Gülen, via des accusations montées de toutes pièces (pseudo-complot Ergenekon, 2011).

La volonté d’Erdogan d’effacer toute trace de l’héritage kémaliste est particulièrement forte et demeure peu perçue en Occident. Mustapha Kémal est le père de la Turquie moderne qu’il a fait entrer de plain-pied dans le XXe siècle par une révolution sociale et culturelle sans précédent. Il a aboli le califat et inscrit la laïcité dans la Constitution, supprimé l’islam en tant que religion officielle, aboli les instances chariatiques et donné le droit de vote aux femmes. « L’imprégnation islamique rendait impossible à ses yeux, la renaissance du pays[3] ».

Les propos d’Atatürk que Benoist-Méchin rapporte dans la biographie qu’il lui a consacrée sont édifiants. Pour Mustapha Kemal, l’islam était « une greffe étrangère grâce à laquelle le clergé arabe vaincu par les guerriers turcs avait remis sournoisement la main sur l’âme de ses vainqueurs[4] ». Lorsqu’on lui objectait que le coran était la révélation de Dieu et qu’il devrait y puiser ses inspirations politiques, il fulminait de rage : « L’homme politique qui a besoin du secours de la religion pour gouverner n’est qu’un lâche (…). Or jamais un lâche ne devrait être investi des fonctions de chef de l’Etat ! [5] ».

Afin de mettre un terme à l’influence islamique dans le pays, Mustapha Kemal commença par faire changer les formules de politesse. « La façon de recevoir et de rendre les saluts fut réglementée. Le « salaam » fut interdit. La poignée de main remplaça par décret la salutation traditionnelle qui consistait à porter les doigts successivement à son front à ses lèvres et à son cœur. Puis le Ghazi défendit de lire de la littérature arabe et de déclamer des poésies arabes en privé ou en public. Il interdit également la musique et les danses « de style oriental ». Le port du burnous et de la gandourah fut puni de prison. Enfin, le port du fez fut interdit à son tour[6] ». De telles décisions seraient, à notre époque, immédiatement taxées d’islamophobie et attaquées en justice…

On comprend aisément que pour Erdogan l’islamiste, adepte de la Confrérie extrémiste des Frères musulmans, l’héritage laïque de Mustapha Kemal doive être à tout prix détruit et effacé. Suite à la réislamisation de la Turquie qu’il est parvenu à imposer depuis deux décennies, on observe dans le pays l’imposition de nouvelles règles de vie et une politique discriminatoire à l’encontre des chrétiens et des Kurdes

Plus largement, le Frère musulman Erdogan souhaite revitaliser le monde islamique dont il se présente comme le défenseur. En effet, il ne cesse d’œuvrer, depuis plus d’une décennie, à la diffusion de la version archaïque et sectaire de l’islam sunnite auquel il adhère, partout dans le monde arabe.

Depuis les “printemps arabes” de 2011, Istanbul a accueilli d’importantes communautés musulmanes ayant fui leur pays. Plusieurs centaines de milliers de Syriens, d’Irakiens, de Yéménites, de Libyens, d’Égyptiens, de Libanais et de Magrébins sont aujourd’hui présents dans la ville. La Turquie leur offre la possibilité de s’engager dans un militantisme politique « frériste » en direction de leur pays d’origine. Le pays est ainsi devenu un foyer de prosélytisme et de subversion au service de la Confrérie et Istanbul est devenu un refuge pour les Frères musulmans. L’État turc les soutient et les aide à s’organiser. Des dizaines de chaînes de télévision  pour la plupart affiliées à la Confrérie  attestent de ce soutien étatique. C’est dans la ville turque que se prennent les décisions importantes du mouvement et que la branche yéménite des Frères musulmans a récemment élu son nouveau chef.

Une politique extérieure agressive et expansionniste

Parallèlement à cette réislamisation galopante, Erdogan a également relancé le nationalisme turc afin de rétablir l’influence de son pays en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, sur des terres qui furent jadis des dépendances de l’Empire ottoman. C’est cette combinaison d’islamisme prosélyte, de nationalisme affirmé et d’interventionnisme militaire qui conduit dorénavant à parler de « néo-ottomanisme ». En effet, le président turc est obsédé par son rêve du rétablissement de l’Empire ottoman et du califat islamique

Ainsi, Erdogan a profité de l’effacement de la présence soviétique au Proche-Orient à partir de la seconde moitié des années 1990, puis des « révolutions arabes » et des guerres en Syrie et en Libye pour étendre son influence régionale, profitant, en toute duplicité, de son appartenance à l’OTAN.

Dans le cadre du conflit syrien, la Turquie a apporté son soutien officiel et officieux aux groupes djihadistes liés à Daech[7] et Al-Qaeda contre le régime de Damas. Il est vrai que cette stratégie s’inscrivait dans le cadre d’une politique préconisée par l’OTAN, même si Ankara est allé bien au-delà de celle-ci.

Puis, afin de « sécuriser » sa frontière – mais surtout pour lutter contre les Kurdes syriens – l’armée turque est entrée en Syrie en toute illégalité en août 2016[8], sans que l’ONU, l’OTAN ou l’Union européenne ne protestent. Ankara a récidivé en janvier 2018 afin de prendre le contrôle du canton d’Afrin[9], puis début octobre 2019, s’attirant cette fois les critiques de la communauté internationale. Mi-2020, la Turquie occupe toujours une partie du territoire syrien, en toute illégalité[10].

Début 2020, à l’occasion de l’offensive de l’armée syrienne contre les djihadistes retranchés dans la région d’Idlib, le président turc a exclu de faire « le moindre pas en arrière » face au régime de Bachar al-Assad dans le nord-ouest de la Syrie. Il a sommé, en février 2020, le régime de se retirer de certaines zones d’Idlib, où des postes d’observation turcs étaient encerclés par les forces de Damas. Les protestations de la Turquie contre l’offensive de l’armée syrienne révèlent sa connivence avec les groupes terroristes. En cette occasion, l’armée turque est venue à leur secours, leur fournissant des armes lourdes et un appui-feu, avant de finalement envahir la zone d’Idlib et de participer aux combats, au mépris de la législation internationale et des accords de Sotchi.

Pourtant, les accords de Sotchi prévoyaient de faire de la région d’Idlib une « zone de désescalade ». La Turquie avait pris trois engagements : dissocier les rebelles « modérés » des terroristes d’Al-Qaïda et de Daesh ; retirer les armes lourdes de la zone ; et rouvrir à la circulation les autoroutes M4 et M5 de manière à permettre un retour à une vie plus normale de la population civile syrienne. Aucun de ces trois engagements n’a été tenu par Ankara.

De plus, dans le cadre de ce conflit syrien, la Turquie exerce un scandaleux chantage aux migrants sur l’Union européenne, la menaçant d’ouvrir ses frontières et de laisser se déverser en Europe des centaines de milliers de migrants. Ankara exige de l’UE qu’elle contribue davantage au coût généré par la présence de ces populations sur son territoire et surtout, qu’elle l’appuie ou s’abstienne de critiquer sa politique étrangère agressive au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises depuis 2013, des milliers de migrants clandestins dont une grande partie originaire du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou d’Afghanistan  ont été poussés vers la frontière grecque dans l’intention de provoquer une nouvelle submersion migratoire en Europe.

L’interventionnisme turc s’étend également à l’Afrique du Nord. Après avoir soutenu les Frères musulmans et Mohamed Morsi en Egypte (2012-2013)  notamment par des livraisons d’armes effectuées par son service de renseignement, le MiT , Ankara s’attache désormais à renforcer sa présence en Libye où il a pris le parti du Government of National Accord (GNA) de Fayez el-Sarraj. Celui-ci est officiellement reconnu par l’ONU et soutenu par l’OTAN qui cherche à contrer l’engagement de Moscou au profit du maréchal Khalifa Haftar, lequel a pourtant nettoyé la Cyrénaïque des groupes terroristes. La Turquie apporte un soutien militaire significatif au GNA  drones, avions, missiles, blindés  en dépit de l’embargo décrété par l’ONU qu’elle viole allègrement, contribuant directement à l’escalade militaire actuelle. Pire, Ankara recrute des djihadistes opérant en Syrie pour les expédier sur le front libyen, nouvelle preuve de sa connivence avec le terrorisme islamiste. La situation locale a ainsi évolué « d’une guerre de milices à une guerre de semi-intensité où chacun amène ses soutiens équipés de moyens de lourds : défense sol-air, blindés, drones, avions capables de conduire des actions de ciblage », a déclaré le chef d’état-major de l’Armée de Terre, le général Thierry Burkhard, lors de sa dernière audition devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale[11].

L’aggravation de la crise libyenne  dont l’OTAN est largement responsable en raison de son intervention inconsidérée de 2011  est particulièrement préoccupante et représente une menace pour la sécurité de l’Europe, mais pourrait aussi déboucher sur un affrontement russo-turc. Néanmoins, par aveuglement antirusse, l’OTAN a fait le – mauvais – choix de soutenir un régime qui fait la part belle aux islamistes et est lié aux Frères musulmans.

Il convient de rappeler les liens étroits qui unissent la Turquie et le Qatar, émirat islamiste principal soutien des Frères musulmans. Afin de protéger le petit Etat du Golfe, victime de la vindicte de ses voisins saoudiens et émiratis pour son soutien à la confrérie islamiste, Ankara y a installé une base militaire et coopère avec les services qataris dans leurs opérations extérieures. Partout où la Turquie est présente à l’étranger, le Qatar n’est pas loin, assurant souvent les financements dont Ankara est dépourvu. Par ailleurs, Doha investit massivement dans l’économie turque, notamment dans l’industrie de défense, l’aidant à se développer.

La politique expansionniste d’Ankara se manifeste également en Méditerranée orientale, à travers ses tentatives d’extension de son domaine maritime. Il convient de rappeler que la Turquie occupe de manière totalement illégale une partie de l’île de Chypre suite à son invasion de l’été 1974. Par ailleurs, Ankara n’a jamais signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982). Deux bons exemples de l’absence de respect des lois internationales par les autorités turques.

Depuis 2018, le gouvernement turc a décidé de lancer de nouvelles explorations maritimes dans les eaux grecques et, surtout, chypriotes. Le 9 février 2018, un navire turc a empêché un navire de forage de la compagnie italienne ENI d’explorer l’un des gisements lui ayant été attribué par Nicosie, au motif que cette zone appartient à la partie turque de Chypre. Début 2019, les gouvernements chypriote, égyptien, grec, israélien, italien, jordanien et palestinien ont mis sur pied un « Forum du gaz en Méditerranée orientale » (EMFG) afin de coopérer pour l’exploitation du gaz dans la région. Ankara a refusé d’y adhérer et d’en respecter la charte fondée sur le droit international. En juillet 2019, face à cette situation, l’Union européenne a apporté son soutien à la Grèce et à Chypre face à la Turquie et a condamné les actions turques en Méditerranée orientale. Néanmoins, en janvier 2020, Ankara a lancé ses premières explorations dans les eaux territoriales de la République de Chypre[12].

En conséquence, les tensions entre la Grèce et la Turquie en mer Egée demeurent particulièrement aigües ; les incidents sont assez fréquents : tentatives d’éperonnage des garde-côtes turcs à l’encontre de navires de pêches grecs ; échanges de coups de feu ; occupation illégales d’îlots, etc. Ankara attise délibérément les tensions avec la Grèce, son ennemi héréditaire. En janvier 2020, la Turquie a exigé d’Athènes qu’elle démilitarise seize îles de la mer Egée. Puis, en mai 2020, les forces d’Ankara ont occupé militairement une petite bande de terre dans le nord-est de la Grèce, sans que l’Union européenne ne réagisse. A travers cette nouvelle provocation, Ankara entend remettre en question toutes les frontières avec son voisin, fixées par le Traité de Lausanne de 1923.

L’instrumentalisation de la diaspora turque

Le nouveau nationalisme turc encouragé par Erdogan s’observe également à travers l’instrumentalisation de la diaspora, notamment en France, mais également en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas.

S’il est légitime pour une communauté étrangère de rester attachée à son pays d’origine, l’affirmation d’un fort sentiment national et identitaire en terre étrangère n’est pas sans poser problème, surtout quand il se traduit par une défiance vis-à-vis des autorités du pays d’accueil.

Ainsi, en France, le sociologue Jérome Fourquet[13] observe le très faible degré d’ouverture démographique du groupe turc dans lequel l’endogamie demeure puissante. De toutes les communautés étrangères présentes sur notre sol, c’est dans celle-ci que l’entre-soi atteint la plus forte proportion. « Bien qu’étant historiquement laïque, la Turquie a intégré de longue date son clergé dans l’appareil d’État, les imams étant des fonctionnaires rémunérés par l’État turc. Cette règle, qui s’applique également en France, a contribué au fait que les communautés turques disséminées sur le territoire national se dotent quasi systématiquement de leur propre mosquée, alors que les musulmans issus d’autres origines partagent souvent le même lieu de culte. (…) Les médias turcs (télévision et presse écrite), qui sont fréquemment consultés par la diaspora, maintiennent également le lien avec la mère-patrie et contribuent à cultiver un entre-soi national qui peut parfois virer au syndrome obsidional ». « La communauté turque vivant en France est également encadrée politiquement par des organisations dépendant du pouvoir d’Ankara. Ainsi, aux dernières élections législatives de juin 2017, le Parti Égalité et Justice, émanation de l’AKP, (…) présenta pas moins de 68 candidats en France [14]». Selon le chercheur Stéphane de Tapia, « la communauté turque aurait développé un habitus lui permettant de se constituer en îlot autonome dans l’archipel français »[15].

Ce phénomène s’observe particulièrement à travers les Enseignements de langue et de culture d’origine (ELCO), créés dans les années 1970 pour permettre aux enfants des travailleurs immigrés de garder le lien avec le pays de leurs parents, dans la perspective d’un retour. Ces ELCO ont été récemment remis en cause par Emmanuel Macron, car derrière eux, c’est l’ingérence de la Turquie qu’ont observé les autorités françaises. Elles soupçonnent Ankara d’utiliser ces cours  dispensés en dehors du temps scolaire par des professeurs sélectionnés et rémunérés par les autorités du pays d’origine  pour diffuser l’idéologie islamo-conservatrice de l’AKP. En effet, depuis une quinzaine d’années, les enseignants envoyés par Ankara sont de plus en plus pieux et rétrogrades. Or, si l’Etat français prend en charge l’organisation et la logistique des ELCO, il ne gère pas le contenu des cours et ses inspecteurs ne peuvent pas faire grand-chose pour contrôler les 180 professeurs envoyés par l’Etat turc, car aucun d’eux ne parle le turc et que les enseignants ne parlent que très rarement français. Ces derniers professent donc ce que bon leur semble et le programme est conçu directement à Ankara

*

La Turquie de Erdogan conduit, depuis deux décennies une politique intérieure et extérieure qui s’éloigne de plus en plus des valeurs démocratiques et de tolérance religieuse de l’Europe et de ses intérêts internationaux : instauration d’un régime autoritaire et policier, soutien et diffusion de l’islam radical des Frères musulmans, interventions militaires contribuant à l’aggravation des tensions régionales, non-respect du droit international, instrumentalisation de sa diaspora, etc. Au demeurant, la Turquie persiste dans son refus de reconnaitre le génocide arménien de 1915, en dépit des preuves historiques accablantes à son encontre.

Nous sommes ainsi en présence d’un régime agressif, nostalgique de son passé impérial, qui profite, à l’exemple de l’Allemagne de 1938, de la passivité de ses adversaires – qui sont paradoxalement en partie aussi ses alliés dans le cadre de l’OTAN – pour avancer ses pions en totale contravention avec le droit international et les dispositions de règlements pacifique des différends.

Heureusement, la Turquie n’a pas été accueillie au sein de l’Union européenne. Toutefois, elle est toujours membre de l’OTAN, ce qui illustre les contradictions internes de l’Alliance atlantique et son inutilité devenue flagrante dans le monde d’après-Guerre froide. Collaborant tantôt avec Washington, tantôt avec Moscou, la seule politique que suit Ankara est celle du néo-ottomanisme de Erdogan.

Non seulement la Turquie islamiste et néo-ottomane est un véritable Etat voyou, mais elle est probablement aussi l’un de nos prochains ennemis, en Europe ou en Afrique. En raison de la politique agressive et expansionniste d’Ankara en Méditerranée et en Libye, nous ne pouvons écarter l’hypothèse que nos forces armées soit confrontées à terme à l’interventionnisme turc dans le cadre de nos opérations extérieures.


[1] Parti de la justice et du développement. Il s’agit d’un parti islamo-conservateur majoritaire depuis 2002.

[2] A titre de comparaison, en France, les effectifs des forces de sécurité intérieures sont de 250 000 gendarmes et policiers pour une population de 67 millions d’habitants, et ce chiffre est l’un des plus élevés d’Europe.

[3] Benoist-Méchin, Mustapha Kemal ou la mort d’un empire, Albin Michel, Paris, 1954, p. 351.

[4] Ibid., p. 352.

[5] Ibid. A noter toutefois également que Mustapha Kemal, au nom de la race turque, a « nettoyé » le pays de ses minorités chrétiennes (grecques, assyriennes, arméniennes) et interdit aux Kurdes de parler leur langue.

[6] Ibid., p. 416.

[7] Il faudra les attentats de janvier 2015, qui causèrent la mort de 230 personnes, pour voir la position turque s’infléchir quelque peu.

[8] L’Opération Bouclier de l’Euphrate a permis à Ankara d’occuper une bande d’une quarantaine de kilomètres de profondeur dans le nord de la Syrie.

[9] Opération Branche d’olivier dans le Rojava (Kurdistan syrien).

[10] Opération Printemps de la paix déclenchée à l’est de l’Euphrate.

[11] http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/comptes-rendus/cion_def/l15cion_def1920047_compte-rendu%20 (6 mai 2020).

[12] Face à l’attitude hostile du président turc, l’Elysée a assuré, en janvier dernier, la Grèce de son soutien et de l’envoi de bâtiments de la Marine nationale en Méditerranée orientale. Mais paradoxalement, nos autorités ont présenté les condoléances de la France pour les soldats turcs tués sur le territoire syrien …

[13] Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, Paris 2019.

[14] Ibid, pp. 172-173.

[15] Ibid.

source:https://cf2r.org/editorial/turquie-le-nouvel-etat-voyou/


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