Les visas de la Françafrique : Enquête choc dans un contexte en ébullition

 

Par Nedjma Baya Merabet 

Cet article a été rédigé juste après la diffusion de l’entretien de Michael Pauron, proposé à plusieurs rédactions nationales, aucun n’a cependant accepté de le publier. Pourtant, il y a bien un titre qui a promis sa publication, mais cela paraissait tout de même improbable. 

C’était en pleine polémique européenne, médiatique et politique, il y a quelques semaines, sur la question de la réception des bateaux humanitaires transportant des migrants irréguliers, le journaliste français Michael Pauron accorde un entretien à Le Média TV, une plateforme numérique d’information qui se dit alternative, appartenant à Sophia Chikirou, le bras droit de Mélenchon et ancienne directrice de la communication de la France insoumise. Il faut rappeler que la boite « fantomatique » Mediascop de Sophia Chikirou ( rebaptisée depuis) lui a valu des soupçons d’escroquerie aggravée ! Mais revenons à notre sujet qui n’est autre que le dernier livre de Michael Pauron, paru récemment : « Les ambassades de la Françafrique, l’héritage colonial de la diplomatie française » est sorti en septembre dernier dans la collection  les dossiers noirs animée par l’ONG SURVIE qui aujourd’hui publie aux éditions Lux ( Canada).

Entre temps, un peu d’eau a coulé sous les ponts. L’ancien ministre des transports Amar Ghoul a fait des déclarations tonitruantes durant son procès, où il révèle les agissements on ne peut plus condamnables d’ambassadeurs occidentaux (étatsunien, français … ), sur la question de l’autoroute Est-Ouest. Selon ce qu’il dit, l’ambassadeur américain avait élu domicile au ministère des transports, histoire de faire subir des pressions sur le responsable qui avait voulu démissionner. Il affirme que c’était l’ancien président Bouteflika qui l’en avait dissuadé. L’ambassadeur américain venait avec ses attachés militaires, au cas où le ministre n’avait pas compris le message ! Les maitres du monde n’avaient pas digéré que les contrats soient octroyés aux entreprises chinoises.

Par ailleurs, il y a quelques jours, l’ancien ministre de l’industrie Ferhat Ait Ali, s’était lui aussi fendu de révélations fracassantes sur l’ancien ambassadeur français en Algérie, Xavier Driencourt, connu pour son racisme, son mépris et sa haine avérés de l’Algérie, mais surtout pour son ignorance de la politique et de la sociologie algériennes. De toute évidence les craintes de l’ancien ambassadeur d’un effondrement de l’Algérie seraient plutôt à voir d’un œil inversé. La France, pays profondément divisé, tiraillé entre un fascisme de plus en plus débridé qui a atteint les sphères de gauche, et une population de plus en plus appauvrie, de moins en moins dupe, est sur le fil du rasoir. Si la 4ème république est tombée dans le sillage de la révolution algérienne, la cinquième quant à elle risque de s’effondrer avec fracas dans le sillage de ce qu’ils ont baptisé le Hirak algérien, qui a imposé par la base une indiscutable unité nationale.

Ce que révèle Pauron dans son entretien animé par Théophile Kouamouo, est assez lourd pour pouvoir nous étonner et nous éclairer sur des enjeux de taille. De la délégation du service public dans l’administration française il y a des années, jusqu’au scandale du marché des visas, en passant par l’affaire Mc Kinsey, on voit se profiler une véritable privatisation de la vie politique et donc une perte flagrante de souveraineté de l’Etat français finalement.
Selon les déclarations de M. Pauron, un des premiers ambassadeurs à avoir encouragé  cette politique était en poste en Côte d’Ivoire. Il a instauré le système de privatisation du traitement des dossiers de visa par des sociétés privées. D’ailleurs, une fois à la retraite, il est très vite devenu consultant pour ces sociétés qui répondaient aux appels d’offre de la France.
Dans cette enquête, on découvre que s’est constitué un gigantesque ensemble de réseaux où la frontière entre les intérêts privés et les fonctions diplomatiques n’existent plus.

En effet, une bonne partie des diplomates ou ambassadeurs français, se reconvertissent dans le privé au lendemain de leur mise en retraite ou départ de leur fonction.

Ce système a permis à ces sociétés de faire de très importants bénéfices. Trois principales entreprises activent en Afrique : VFS Global qui est un groupe Indien installé à Dubaï, TLS Contact et Kapogo qui sont des sociétés françaises.
S’il a été impossible à l’enquêteur de consulter les chiffres directement, il a pu néanmoins, par des calculs ardus, trouver qu’en proportion les taux de refus en Afrique étaient d’au moins 30% supérieurs au reste du monde. Dans certains pays comme l’Algérie, le Sénégal et quelques autres pays d’Afrique centrale, ces taux atteignent les 50% voire plus pour l’Algérie. Ces sociétés facturent à 30 euros le tarif pour traiter un dossier de demande de rendez-vous, et le rendez-vous n’est pas garanti ni le refus motivé ; et, avec les refus répétés, les demandes augmentent, et des mêmes personnes (notamment chez les étudiants très motivés ) se retrouvent à dépenser des centaines voire plus, d’euros, dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous. Autant dire qu’il s’agit d’un business juteux.

A ce propos, l’enquête révèle également une discrimination à l’égard des étudiants africains par rapport aux autres nationalités, y compris lorsqu’ils sont parmi les plus brillants et qu’ils ont pu obtenir des inscriptions dans des établissements français de qualité, qu’ils ont passé leur diplôme français par correspondance ou même lorsqu’ils sont sollicités pour un emploi valorisé. On s’imagine facilement le désarroi de ces personnes d’autant plus qu’elles n’ont plus aucun contact avec les autorités consulaires.
Comme dans toute logique de rentabilité et de consumérisme, ces sociétés proposent également un service premium : le prix est doublé (de 30 à 60 euros), et le service un peu plus favorisant (suivi du dossier, conseil… ).
Sans parler des scandales de corruption ( Vente de visas, diplomates en couples avec des ressortissants africains qui favorisent leurs familles etc … en Algérie au Togo en Côte d’Ivoire etc) sur lesquels nous reviendront dans une prochaine édition après avoir pris connaissance de toute l’enquête, le système a permis également au département du ministère français  des AE de faire des économies sur les réceptions de dossiers, et les octrois de rendez-vous, mais aujourd’hui également sur le traitement des dossiers des demandes de visas. Cependant, ces sociétés sont dans une forme de pillage selon l’enquêteur. Elles pillent les demandeurs de visas, et leurs bénéfices étant transférés dans des paradis fiscaux, elles pillent donc également le fisc des pays concernés ainsi que le fisc français. D’ailleurs, le patron Jacques Berrebi, patron (ou ancien patron) de Téléperformance, dont TLS contact est une filiale, assume sa résidence belge pour des raisons fiscales. Ce dernier ainsi que le patron de VFS Global ont été décorés par la France ! Le « business des visas », c’est donc aussi une « politique africaine très particulière ». En comparaison, les britanniques s’ils ont privatisé certains services consulaires du même type, ne font cependant pas payer aux demandeurs de visas ces services qui relèvent du service public. C’est le gouvernement britannique qui rémunère les sociétés.

Un aspect plus grave encore se pose dans cette affaire : la question de la protection des données personnelles des demandeurs de visa ( fiches de paye, comptes en banques, empruntes digitales, rétiniennes, casiers judiciaires …). Si Michael Pauron n’a pas pu prouver que les sociétés gardent les données personnelles, on sait, et les spécialistes sont tous unanimes, qu’il n’y a pas plus facile que de poser une « porte dérobée ». « Ces données personnelles  constituent les richesses les plus importantes de ces sociétés », d’où les doutes que pose M. Pauron. D’ailleurs, sur son site, VFS Global se vante d’avoir collecté des milliards de données personnelles. Le contrôle des migrants et donc aussi des populations est au centre des enjeux ici. L’Afrique du Sud par exemple a pu mettre en place un système de traçage des migrants via le protocole VFS Global.

Sans citer les détails des comportements racistes évoqués par l’enquête de M. Pauron trop riche pour être abordée de façon exhaustive, c’est toute une politique scandaleuse et illégale qui est cautionnée par l’Etat français. D’ailleurs, cela a obligé l’ambassadeur de France à Alger à se prononcer dans une longue interview accordée à Ennahar. S’il affirme que ces « opérateurs/ intermédiaires » sont les responsables et qu’ils n’ont aucune existence légale, il ne se prononce cependant pas sur les solutions auxquelles ils sont en train de réfléchir, et encore moins sur la responsabilité de l’Etat français qui leur a ouvert grand les portes de l’Afrique. Une situation délicate et pour le moins difficile dont hérite l’ancien ambassadeur qui était en poste en Libye en pleine campagne de destruction massive de ce singulier pays.

Effectivement, il s’agit là d’une nécessité de refonte globale de la philosophie politique de l’Etat français, allé trop loin dans les pratiques néocoloniales.
A ce propos, l’enquêteur pense que si l’impérialisme français est très décrié en Afrique, il envisage cependant la capacité de se régénérer de l’impérialisme français. Selon lui, ce dernier se fera plus discret mais continuera tranquillement de faire prospérer les affaires des concernés, dans un contexte international où les réseaux de la Françafrique continuent d’être , selon les deux journalistes de l’entretien, un outil primordial pour toute l’alliance occidentale, notamment contre les visées russes et chinoises sur le continent Africain.

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