« The Rebel’s Clinic, The Revolutionary Lives of Frantz Fanon”, de Adam Shatz : La psychiatrie, l’écriture et la Révolution

      Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics
Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)

“Writing is certainly the most beautiful discovery since it allows man to remember, to present things that have happened in order, and above all, to communicate with others, even when they are absent” (Frantz Fanon, cite in Adam Shatz, The Rebel’s Clinic: The Revolutionary Lives of Frantz Fanon, publié chez Farrar, Straus and Giroux, 2024, p. 128).

“If we want humanity to take one step forward, if we want to take it to another level than the one where Europe has placed it, then we must innovate, we must be pioneers” (Frantz Fanon, cité in Adam Shatz, op.cit., p. 387).


INTRODUCTION
Le Livre de Adam Shatz, « The Rebel’s Clinic : The Revolutionary Lives of Frantz Fanon”, publié chez Farrar, Straus et Giroux en 2024, que l’on peut traduire par « La Clinique du Rebelle : Les vies révolutionnaires de Frantz Fanon », est, comme le titre l’indique, le récit de la vie de Frantz Fanon, le Martiniquais qui a quitté son pays pour exercer son métier de psychiatre, d’abord en France, puis en Algérie, et qui s’est engagé corps et âme dans la lutte de libération nationale algérienne. Mais ce n’est pas tout. Fanon est aussi, et peut-être surtout, connu—en tous cas dans le monde—comme l’auteur, entre autres, de deux ouvrages classiques, l’un sur le racisme (« Peau noire, masques Blancs ») et l’autre sur l’injustice et les inégalités dans le monde (« Les Damnés de la Terre »). Le livre de Adam Shatz est divisé en quatre parties : Partie (I) : Native son (le fils natif) ; Partie (II) : The Algerian (l’Algérien) ; Partie (III) : The Exile (L’exil) ; Partie (IV) : The African (L’Africain) ; et Partie (V) : The Prophet (Le Prophète). Dans le présent article, nous allons reprendre les idées essentielles contenues dans l’ouvrage de Shatz, mais sous des titres différents.

POURQUOI FANON A-T-IL CHOISI LA VOIE REVOLUTIONNAIRE ?
Dans la première partie, intutulée « Native Son », Adam Shatz raconte une série d’anecdotes qui montrent le rôle de Fanon comme défenseur de la justice et de l’égalité et comme adversaire acharné contre le racisme. La première anecdote est celle où Fanon a débarqué à Oran (Algérie) en 1944, comme soldat de l’armée française et où il a vu un paysage qui va probablement va déterminer, selon Shatz, son retour, neuf ans plus, en Algérie : « Fanon a vu un groupe d’enfants arabes se chamaillant, avec rage et haine, pour des miettes d’aliments que ses collègues soldats avaient lancés en direction des enfants, comme s’ils étaient en train de nourrir des poules » (p. 33, notre traduction). La deuxième anecdote a eu lieu lorsque Fanon—de retour à Toulon (France), pendant les cérémonies de célébration de la Libération—a remarqué qu’aucune femme française ne voulait danser avec lui : « Les femmes blanches françaises préféraient la compagnie des soldats américains et se rebiffaient lorsqu’elles étaient approchées par les Libérateurs Ouest-Indiens qui découvraient la vérité amère de leur citoyenneté de seconde classe » (p.36, n.t). Selon Jody, le frère de Frantz Fanon, cet épisode « l’a blessé dans son fond intérieur…et nourri son sens de la révolte » (p.36, n.t). La troisième anecdote a eu lieu lorsque, arrivant à Lyon (France), la police, qui l’avait interpelé, le prenant pour un Algérien, avait déclaré, comme pour s’excuser : « Nous savons très bien qu’un Martiniquais est différent d’un Arabe » (p.46, n.t). La quatrième situation s’est produite, selon Shatz, lors d’une des rencontres de Fanon avec Josie (Marie José Dublé), sa future épouse, où le couple a été emmené dans un commissariat de police parce que, en tant que couple mixte (une Blanche avec un Noir), « ils étaient soupçonnés de trafic sexuel ou de traite des blanches » (p.52, n.t). La cinquième anecdote, qui est loin d’être la moindre, est celle du petit enfant qu’il avait rencontré dans le train Bordeaux-Paris et où l’enfant, parlant à sa mère, a appelé Fanon un « nègre ». Toutes ces péripéties ont amené Fanon, dit Shatz, à poser la question : « Qui sont-elles, en vérité, ces créatures qui se cachent, qui sont cachées par la vérité sociale sous les appellations de ‘bicots’, ‘bougnoules’, ‘arabes’, ‘ratons’, ‘sidi’, et ‘mon z’ami’ » ? (p.56, n.t). Shatz, par ailleurs, pense que la décision-même de Fanon de devenir psychiatre est due, dans une certaine mesure, à ses rencontres et observations avec les Algériens émigrés en France.

LE PSYCHIATRE FACE AUX SEQUELLES DE LA GUERRE DE LIBERATION
Dans la deuxième partie, intitulée « The Algerian », Shatz parle des observations faites par Fanon à l’hôpital psychiatrique de Blida où il était muté par les autorités françaises. Il dira que « Fanon a trouvé que certains patients étaient attachés à des lits, d’autres à des arbres. Les patients qui souffraient de schizophrénie et de tuberculose étaient attachés nus à des cercles métalliques dans des cellules isolées dont le sol était couvert de paille. Il y avait cinq cent patients pour seulement la moitié de lits. C’était là l’univers concentrationnaire qui caractérisait les hôpitaux psychiatriques français sous Vichy… » (p.118, n.t). Shatz fait aussi, ici et dans l’ensemble de son livre, une série de digressions sur la « guerre d’Algérie », des origines jusqu’à l’indépendance, notamment à travers les écrits et les idées de certains écrivains de l’époque. C’est ainsi qu’il cite des auteurs comme Louis Bertrand et Albert Camus qui nient que les Algériens indigènes étaient les vrais habitants de l’Algérie. Dans la préface de son roman « Le Sang des Races » (1920), Bertrand écrit, par exemple, en 1939 : « For me, Latin Africa shows through the trompe-l’œil of the modern Islamic decor. The Africa of the Triomphal arche and the basilicas rises before me; the Africa of Apuleius and St. Augustine. That is real Africa” (Pour moi, l’Afrique Latine apparaît à travers le trompe-l’œil du décor islamique moderne. L’Afrique des arches et des basiliques se dresse devant moi ; l’Afrique de Apulée et de St. Augustin. C’est ça l’Afrique réelle, n.t). Et Bertrand d’ajouter, selon Shatz, que les musulmans algériens étaient seulement des “contemporary shadows of those edifices” (des ombres contemporaines de ces édifices, n.t). La même thèse, selon Shatz, est défendue par Albert Camus. Il dira que, dans son roman, La Peste, « les Arabes et les BerbArabes et les Berbères sont quasiment absents » (p.119, n.t). Shatz ajoute que, dans les articles de journaux de Camus, « les Arabes et les Berbères sont de simples objets de pitié et de compassion plutôt que des protagonistes ayant une histoire identifiable en soi » (p.119, n.t). Shatz cite aussi le célèbre Alexis de Tocqueville, qui, en dépit d’être un défenseur acharné de la conquête de l’Algérie et de la « mission civilisatrice » de la France, a néanmoins déclaré : « We have rendered Muslim society much miserable, more disordered, more ignorant and barbarous than it was before we encountered it » (Nous avons rendu la société musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare que celle où nous l’avons trouvée, n.t). L’autre écrivain cité par Shatz, Anatole France, serait plutôt contre la conquête de l’Algérie: « Nous avons dépouillé, persécuté et chassé les Arabes afin de les remplacer par des Italiens et des Espagnols » (p. 122, n.t).
Shatz parle aussi de la ségrégation qui est faite en France entre les Français dit « de souche » et les Français d’origine algérienne. Il cite l’exemple de l’écrivain et poète Français Jean El Mouhoub Amrouche, d’origine algérienne, dont les parents se sont convertis au Christianisme. Dans son Journal (1956), Jean El Mouhoub Amrouche explique l’ambiguité et le malaise que posent ses deux prénoms : « Chaque jour, El Mouhoub chasse Jean et le tue. Et chaque jour, Jean chasse El Mouhoub et le tue. Si mon nom était seulement El Mouhoub, les choses seraient probablement plus faciles. J’embrasserais la cause de tous les fils de Ahmed et Ali…Si mon nom était Jean, les choses seraient aussi plus faciles. J’adopterais le raisonnement de tous les Français qui chassent les fils d’Ahmed. Cependant, je suis Jean, et je suis El Mouhoub. Les deux vivent au sein de la même personne. Et leurs modes de pensées sont divergents. Entre les deux, il y a une distance insurmontable » (p.154, n.t).
Shatz consacre aussi plusieurs passages à la question de la violence utilisée par les colons pendant la conquête et pendant la colonisation et par les combattants algériens dans la lutte de libération nationale. Il dira que, « dans leur campagne visant à démanteler l’insurrection [algérienne], l’armée française a pratiqué la torture, l’exécution extra-judiciaire, et autres ‘tactiques de la Gestapo’, comme les a appelées le journaliste Claude Bourdet, un survivant de Buchenwal, en 1955. Ils ont fait disparaître des activistes, violé des femmes, et lancé du napalm sur les musulmans » (p.157, n.t). Concernant l’attitude de Fanon vis-à-vis de la violence, Shatz dira : « Quels que soient ses doutes, Fanon a désormais adopté la violence révolutionnaire comme réponse à la violence quotidienne de l’oppression coloniale » (p.170, n.t). Selon Shatz, Fanon justifie l’utilisation de la violence par les combattants algériens, usant de la terminologie psychiatrique, en disant que « c’est une thérapie de choc pour l’esprit du colonisé—un mouvement de self-confiance et d’énergie qui a fait exploser le syndrome de dépression et l’absence d’assistance nord-africains » (pp.155-156, n.t).

EXIL, TRADITIONS, DIPLOMATIE, JUSTICE
Dans la troisième partie, intitulée « The Exile », Shartz parle de la décision du gouvernement Guy Mollet d’exiler Fanon et de son départ et séjour à Tunis où il exercera comme psychiatre à l’hôpital Razi de la Manouba (Tunisie) puis à Charles Nicole et où il soignait les combattants algériens blessés. Shatz parle aussi du rôle joué par Fanon dans la diplomatie algérienne où il représentera d’abord, en 1958, le GPRA au Ghana lors de la « Pan-African Conference » organisée sous l’égide de Kwame Nkrumah, leader Ghanéan) et où il portait un passeport sous le nom de Omar Ibrahim Fanon délivré par le Consulat Lybien. Fanon représentera aussi ultérieurement le GPRA dans certains évènements organisés en Egypte, en Inde et au Maroc. Fanon exercera aussi des fonctions de journaliste. Il rejoint le journal El Moudjahid dont il devient membre du comité éditorial, aux côtés de Pierre Chaulet et de Redha Malek. Fanon évoquera la question du port du voile (haik) par les femmes algériennes, écrivant : « Tandis que le voile était porté par plusieurs femmes algériennes en raison de la tradition musulmane, qui exigeait la séparation des sexes, il était aussi porté « parce que l’occupant était décidé à dévoiler l’Algérie. [Le voile] était une protection contre la tentative de l’occupant de posséder les femmes [algériennes], de les rendre visibles au regard des Européens » (p. 224, n.t). Shatz dira, à ce propos : « Where the French saw a covered woman subordinated to Islamic patriarchy, Fanon saw a determined anti-colonial warrior, wearing her ‘haik’ much as he had worn his black skin…” (Là où les Français voyaient une femme voilée subordonnée à la patriarchie islamique, Fanon voyait une guerrière anti-colonialiste déterminée, portant son ‘haik’ de la même manière que lui portait sa peau…, p. 163,n.t). Shatz parle encore de l’écrivain « Algérien » Albert Camus et de sa position vis-à-vis de la justice et de sa « patrie ». Il rappelle les mots controversés que Camus a prononcés lors de la cérémonie de réception du Prix Nobel à Stockholm en 1957. Répondant à une question d’un étudiant algérien qui lui demandait quelle était sa position dans le conflit et sur la violence française en Algérie, Camus dira : « J’ai toujours dénoncé le terrorisme. Je dois aussi dénoncer un terrorisme qui est pratiqué aveuglément dans les rues d’Alger, qui, par exemple, pourrait, un jour, viser ma mère ou ma famille » (p.264, n.t). Ce qui fait surtout la controverse, c’est ce que Camus dira ensuite : « I believe in justice, but I shall defend my mother before justice » (Je crois en la justice, mais je devrai défendre ma mère avant la justice, p. 264, n.t). Ces propos montrent, on ne peut mieux, que Camus tolérait le terrorisme français contre les Algériens mais pas la violence utilisée par les combattants algériens contre les Européens d’Algérie.

FANON ET LE CONTINENT AFRICAIN
Dans la quatrième partie, portant le titre de « The African », Shatz parle des idées de Fanon sur la situation et les perspectives du continent africain. Il commence par souligner un fait dont beaucoup d’Algériens ne parlent pas—intentionnellement ou pas– : le racisme réciproque. Fanon écrit à ce propos : « Oui, malheureusement, il n’est pas méconnu chez les étudiants d’Afrique Noire qui fréquentent les écoles secondaires au nord du Sahara, de se voir poser par leurs camarades des questions telles que : y a-t-il des maisons là où ils vivent ? Savent-ils ce que c’est l’électricité ? ou encore, pratiquent-ils le cannibalisme dans leurs familles ? ». En même temps, « dans certains Etats d’Afrique Noire, des membres du Parlement, ou même des ministres des gouvernements, affirment solennellement que le danger n’est pas la réoccupation de leurs pays par les forces coloniales, mais une possible invasion par les ‘vandales arabes’ du Nord » (p. 282, n.t). Face à ce racisme mutuel, Fanon dira que « le seul moyen de dépasser cette division Noirs/Blancs, Arabes/Sub-Sahariens, était de constituer un front commun contre le colonialisme » (p.282, n.t). Fanon ajoute : « We have to prove that the continent is one” (Nous devons prouver que le continent est unifié, p.282, n.t), ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, comme chacun le sait. En effet, regardant la situation dans laquelle se trouve le continent africain aujourd’hui, après plus de 60 ans « d’indépendance » et de « développement », qu’il n’est pas sorti de l’état de sous-développement dans lequel l’avait laissé les colonisateurs de tous bords à la veille des indépendances. Pour Fanon, « Le plus grand obstacle à l’indépendance de l’Afrique n’est pas tant le colonialisme et ses dérivés que l’absence d’idéologie et d’un projet politique collectif » (p.187, n.t). Il dit que l’un des obstacles majeurs est le manque de leadership de la part des élites africaines : « The new middle class or their renovated princes were conducting their political affairs much as they did their businesses, using prerequisites, threats, even dispoiling of their victims” (Le nouvelle classe moyenne ou leurs princes rénovés gèrent leurs affaires politiques comme ils gèrent leurs propres entreprises, usant de prérequis, de menaces, et même de la mise à l’écart de leurs victimes », p.187, n.t).

LE VISIONNAIRE DE LA PHASE POST-COLONIALE
Dans la cinquième partie, intitulée « The Prophet », Shatz parle de la vision de Fanon sur les questions concernant la guerre de libération, mais aussi le monde dans son ensemble. L’auteur évoque les similitudes mais aussi les divergences d’idées existant entre Fanon et les grands écrivains français (Camus, Beauvoir, Sartre, etc) , martiniquais (Césaire, Glissant, etc) et africains (Senghor, etc) sur ces sujets. L’autre sujet qui fait aussi l’objet de divergences est la violence. Par exemple, Fanon dira à ce propos : « Once the independence struggle breaks out, le colonized liberates himself in and through violence. It is through violence that the colonized finds the key…to decipher social reality” (Une fois la lutte de libération déclenchée, le colonisé se libère au sein et à travers la violence. C’est dans la violence que le colonisé trouve la clé…pour déchiffrer la réalité sociale, p.320, n.t). Il ajoute : « Les luttes armées unifient les peuples colonisés—[qui] étaient précédemment une masse indifférenciée de ‘natifs’, pris par le désespoir et le fatalisme—derrière un objectif commun : la libération nationale » (pp. 350-351, n.t). Seulement voilà : après les indépendances, les élites des pays nouvellement décolonisés ont un comportement souvent contraire à cet objectif. Dans le chapitre 3 de son livre « Les Damnés de la Terre », sous le titre de « Mésaventures de la conscience nationale », Fanon souligne la tendance des leaders post-coloniaux nationaux—ce qu’il appelle la ‘bourgeoisie nationale post-coloniale’—à adopter le même comportement que celui des colonisateurs. Il écrit à ce propos : « Nous avons vu comment le colonisé rêve toujours de prendre la place du colonisateur. Non pas pour devenir un colonisateur, mais pour le remplacer » (p. 322, n.t). Il poursuit en disant : « Pour la bourgeoisie, la nationalisation signifie très précisément le transfert à des mains indigènes des privilèges hérités de la période coloniale » (p.331, n.t). Il fustige encore plus cette bourgeoisie en écrivant : « La bourgeoisie est vorace, constituée en castes, dominée par une mentalité de petit raquetteur, [qui n’est] pas tant une réplique de l’Europe que sa caricature » (p. 332, n.t). Fanon ne s’arrête pas là : « Lorsque la bourgeoisie nationale demande l’africanisation…son vrai motif n’est pas la poursuite d’un projet national authentique, mais plutôt de se servir en prenant une part des deniers publics, au nom de la justice » (p. 332, n.t). Parlant spécifiquement des leaders des partis uniques—qui sont une caractéristique de la période post-coloniale—Fanon écrit : « Le parti des leaders [est] une coquille vide dont le but primordial est de superviser le partage du gâteau de l’indépendance » (p.333, n.t). C’est là le sens que Shatz donne au mot « Prophète » qui est le titre de cette cinquième et dernière partie de son livre.
Dans cette partie, Shatz consacre un long passage à Fanon mourant. Il cite la lettre que Fanon a adressé à son ami Roger Taieb de Tunis où il écrit : « Ce qui me choque le plus, étant allongé sur ce lit et me sentant faiblir, ce n’est pas que je sois mourant, mais je meure à Washington d’une leucémie alors que j’aurai pu mourir dans le combat contre l’ennemi trois mois plus tôt » (p.334, n.t). Fanon ajoute : « Nous ne sommes rien sur la Terre si nous ne sommes pas, d’abord et avant tout, des esclaves d’une cause, la cause du peuple, la cause de la justice, la cause de la liberté » (p.334, n.t). Shatz dira que le dernier vœu de Fanon, avant de mourir, était d’être enterré en Algérie, vœu qui sera réalisé puisque qu’il sera transféré de Bethesda (Maryland, USA) en Algérie, précisément au village de Ghardimaou où il sera enterré. Shatz cite l’hommage que Aimé Césaire, son compatriote, a rendu à Fanon une semaine après sa mort dans le journal Jeune Afrique. Dans cet article, Césaire dira, parlant de Fanon : « Sa révolte était éthique, son approche était celle de la générosité. Il n’a pas seulement rejoint une cause. Il a donné sa vie. Totalement. Sans réserve. Sans mesure. Avec une passion inqualifiée… » (pp.346-347, n.t). Césaire termine en disant : « Fanon était un paraclet [une sorte de Saint]. « C’est pourquoi, poursuit Césaire, « sa voix n’est pas morte. Au-delà de sa tombe, elle appelle toujours les gens [à revendiquer] la liberté. [Fanon] était un homme de dignité » (pp. 346-347, n.t).

CONCLUSION : FACE AU MONDE DIVISÉ ACTUEL, QUEL MONDE VOULONS-NOUS ?
Dans l’épilogue du livre, dont le titre est « Specters of Fanon » (Les fantômes de Fanon), Shatz parle des nombreux et différents rôles joués par Fanon au cours de sa courte vie. Il synthétisera tous ces rôles dans la phrase suivante : « Fanon est un ‘fan’ des parties, un psychiatre ascète, rebelle et consciencieux, un travailleur dur et ambitieux, un militant altruiste, un intellectuel courtois qui a romancé la paysannerie, un opposant à la France, qui croit énormément à ses traditions révolutionnaires jacobines, un nomade qui n’arrête pas de chercher un chez-soi » (p.429, n.t). Il dira que Fanon connaîtra une réputation dans le monde entier, notamment aux Etats-Unis où ses écrits sont enseignés dans presque toutes les universités. Il regrette cependant qu’on ne parle pas beaucoup de lui en Algérie où il est quasiment oublié en dépit de tout ce qui lui a donné et où aucun hommage ne lui a été rendu officiellement par les gouvernements algériens.
Shatz parle aussi du monde d’aujourd’hui, caractérisé par l’injustice, la fracturation en Nord et Sud, l’inégalité, et la restriction des libertés. Il écrit que « Le Sud Global—l’ancien Tiers-Monde—serait dominé de plus en plus par un capitalisme autoritaire et un nationalisme avec une dose de piété religieuse » (p. 358, n.t). Il poursuit cette caractérisation du monde en disant : « We live in an era in which the neo-liberal economic model and democatric governance have fallen into crisis, but in which alternative horizons have also receded from view” (Nous vivons une ère où le modèle économique néo-libéral et la gouvernance démocratique ont donné lieu à des crises, et où des horizons alternatifs ont aussi disparu de la vue, p.388, n.t). Face à ce monde tombant en miettes, Fanon fait une recommandation : « If we want humanity to take one step forward, if we want to take it to another level than the one where Europe has placed it, then we must innovate, we must be pioneers” (Si nous voulons que l’humanité fasse un pas en avant, si nous voulons la hisser à un niveau plus élevé que celui où l’Europe l’a placée, alors nous devons innover, nous devons être des pionniers, p.387, n.t). C’est, dans une certaine mesure, ce qu’a essayé de faire Fanon pendant sa vie : innover dans son domaine professionnel (la psychiatrie) où il réformé certaines pratiques traditionnelles ; innover dans la manière de s’engager dans la lutte contre le colonialisme et le racisme (s’impliquer directement et pas être un spectateur) ; innover dans le monde de l’écriture en remettant en question les idées et théories reçues. Cet article ne prétend pas avoir repris, de façon exhaustive, toutes les idées contenues dans le livre de Adam Shatz. C’est pourquoi je conseille vivement sa lecture pour une compréhension plus complète et plus précise de la vie et de la vision de Fanon.


 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *