Littérature et sciences sociales : deux domaines étroitement liés

Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics

Master of francophone literature (Purdue University, USA)

« […] L’écrivain n’est pas seulement un écrivain. Il est un homme, un citoyen, et il doit prendre position d’autant qu’il est écrivain, parce qu’il est un citoyen qui a un pouvoir d’expression qui peut être multiplié, qui peut porter et faire avancer une idée ou une cause » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Éditions Seuil, 1994, p. 146).

« Quand l’écrivain sort ses griffes, cela ne signifie en aucun cas qu’il est devenu un diable ou un monstre. Au contraire, Les griffes de l’écrivain ne sèment ni violence ni brutalité ; elles exhument plutôt les étoiles enfouies dans la tête du lecteur […] Dans cet ouvrage [Les griffes de l’écrivain, d’Amin Zaoui] “l’écriture” bourgeonne de griffes. Une écriture qui n’hésite pas à creuser dans des terres torrides, hantées de sujets brûlants et piquants […] La vie est un champ de bataille où l’écrivain est cette luciole éclairant la noirceur quotidienne » (Amin Zaoui, L’écrivain, Dalimen Éditions, 2025, p. 5).

Introduction

Dans notre ouvrage “Mots sur maux : les écrivains algériens et l’Algérie », publié aux Editions « Les Trois Colonnes » (France, 2026), nous avons passé en revue les points de vue des écrivains algériens—ancienne génération et nouvelle vague, francophones et arabophones—sur un certain nombre de secteurs de l’activité sociale : l’Histoire de l’Algérie, la société algérienne, la politique, la religion, le statut de la femme, la liberté d’expression, la littérature et les langues. Ces secteurs ne sont pas exhaustifs de toute l’activité sociale, mais représentent, selon nous, les principaux domaines abordés et analysés par pas moins d’une quarantaine d’écrivains algériens qui, eux non plus, ne sont pas représentatifs de la totalité des écrivains algériens. Nous allons donc, dans le présent article, reprendre, l’un après l’autre, les différents secteurs indiqués ci-dessus et voir ce que les écrivains algériens ont à dire sur chacun d’eux.

Les écrivains algériens et l’Histoire de l’Algérie

Un des sujets qui a amplement intéressé les écrivains algériens est celui de l’Histoire de l’Algérie. Son histoire contemporaine—la guerre de libération nationale (1954-1962), le « Printemps Berbère » de 1980, le « Printemps Noir » de 2001, Octobre 1988, la « Décennie Noire » des années 1990, et les Hiraks de 2019 et 2021—mais aussi l’Histoire plus coloniale plus ancienne—la période de la colonisation arabe, l’ère Ottomane, et la colonisation française. Pour illustrer ce que les écrivains algériens pensent de quelques-unes de ces périodes historiques, nous indiquerons quelques citations de quelques-uns d’entre eux. Parlant par exemple de l’objectivité en Histoire, Rachid Mimouni écrit : « L’objectivité historique ne doit pas être un vain mot […] La pratique de la connaissance des faits passés ne doit en aucun cas être menée en vue d’aboutir à l’apologie d’hommes ou de systèmes au pouvoir. L’Histoire n’est pas une entreprise de légitimation » (Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Robert Lafont, 1992, pp. 164-165). A propos de la Régence Ottomane et de ses effets sur la population autochtone algérienne, Kateb Yacine dira : « A ce moment, en effet, l’administration turque étouffe les Algériens qu’elle tient sous sa domination, les accable d’impôts et de mesures militaires. Son contrôle s’étend sur l’Algérie entière, sauf la Kabylie qu’elle n’a jamais pu soumettre, malgré nombre d’expéditions, et le Sahara où un seul Turc pénétra : Salah Raïs […] L’armée turque, pour la plupart du temps oisive, se déchaîne à la moindre occasion contre la population. Ses répressions sont terribles. Elle enrôle par force les jeunes gens dans ses milices, et leur fait incendier leurs propres douars […] Indépendante, en quelque sorte, du pouvoir central, forte de sa position dans le pays, elle renverse à son gré les deys, pousse les uns et les autres, ses meneurs au pouvoir. Et il est pénible de noter que la presque totalité des deys qui ont administré l’Algérie sont morts assassinés » (Kateb Yacine, Minuit passé de douze heures : entretiens, 1949-1989, Éditions Seuil, 1999, p. 14).

Les écrivains et la société algérienne

Le deuxième sujet ou domaine dont ont parlé et continuent de parler les écrivains algériens–toutes générations et toutes langues confondues, et quel que soit le pays où ils vivent—est celui de la société, ses traditions, ses tabous, ses valeurs, etc. Quelques-uns des problèmes sociaux abordés par les écrivains sont : la bureaucratie ankylosante, l’urbanisation tous azimuts, le creusement du fossé entre les « haves » et les « have not », le phénomène de la « hogra », la corruption des dirigeants, qui s’étend de plus en plus vers le bas, le « trabendo » des marchandises et des devises, le phénomène des « haragas », le régionalisme, la crise de logement et ses effets sur les familles, le népotisme, le favoritisme, l’abus de pouvoir à tous les étages de la pyramide sociale, les « faux-semblants » et les « faux-fuyants », le désir de quitter le pays, etc. Maïssa Bey, par exemple, parle la hogra et ses effets sur les citoyens, citant plusieurs exemples pour illustrer l’ampleur de ce phénomène dans plusieurs secteurs d’activité : « Hogra, ce mot honni, qui veut dire à la fois injustice et mépris, n’est qu’un murmure dans la bouche de ce plaignant qui vient d’être débouté par un juge alors qu’il avait en main toutes les preuves du bien-fondé de sa plainte pour occupation illégale, par un élu de l’assemblée populaire communale, d’une maison dont il exhibe inutilement le titre de propriété. Ce cri dans la bouche d’un jeune homme condamné lourdement pour trafic et importation illégale de marchandises, dénoncé par ceux-là mêmes, policiers et douaniers du port, qui lui ont fait payer le prix fort pour l’aider à passer sa marchandise. Les pleurs de cette femme au sortir d’un procès qu’elle n’a pas gagné, qu’elle ne pouvait pas gagner, à cause de l’application rigoureuse de l’article 52 du code de la famille relatif au domicile conjugal en cas de divorce. Répudiée par son mari, elle doit quitter sa maison, même si elle a la garde des enfants. Le verdict a été prononcé par un juge soucieux de faire respecter la loi. Sans aucun état d’âme. Elle ira le soir même rejoindre les mères répudiées qui dorment avec leurs enfants sous les arcades du boulevard du front de mer. Elle est bien là, la cohorte de ceux qui, impuissants, se sentent chaque jour humiliés, exclus d’un système dont ils ne peuvent faire partie faute d’argent, faute de connaissances, faute de piston. Toutes ces personnes qui arpentent les abords des palais de justice et finissent par sombrer dans le désespoir et parfois dans la folie » (Maïssa Bey, Bleu, blanc, vert, Éditions de l’Aube, 2006, pp. 208-209). Sur le « trabendo » et les pénuries, Rachid Mimouni, avec son fameux humour sarcastique, raconte l’anecdote suivante : « Grace à Fly-Tox [un des personnages du roman], notre baraque est bien approvisionnée, et nous ne manquons de rien. Fly-Tox se livre au commerce international avec nos voisins. Vingt-Cinq [autre personnage du roman] reste perplexe à la vue de ces produits ramenés de la frontière pourtant lointaine : des ampoules de 220 volts à baïonnette, du gruyère, des lampes électriques, des thermos, des lames de rasoir, des piles plates 4,5 volts, des bougies pour véhicules, des montres électroniques, des bas de femme, des postes radio miniatures, des couteaux à cran d’arrêt, des pellicules photo, des jeans délavés, des batteries 6 volts pour voitures, des soutien-gorge, des fers à repasser, des cigarettes Dunhill, des romans-photos, des briquets électroniques, des revues pornos, des bouteilles de whisky, des verres à boire, des chambres à air pour bicyclettes, des cendriers en verre coloré, des cassettes vierges, des cafetières à pression et électriques, du benjoin, des boîtes de Tagamet, des biberons en verre avec tétine, des prises électriques, des amandes décortiquées, des flashes pour appareils photo, des jeux de cartes lavables, du raisin sec sans pépins, des ampoules pour phares de voiture, des réveils, des cocottes-minute, des pétards pour les fêtes du Mouloud, des boîtes de concentré de tomate, des interrupteurs électriques avec fusible, des allumettes qui s’allument, de la crème à raser qui mousse, des piles rondes qui ne s’usent pas avant que l’on s’en serve, du fromage blanc de couleur blanche, du lait or nourrissons non détérioré, du pétrole lampant non mélangé à l’essence super pour former un mélange détonnant, de la colle qui colle, de l’insecticide qui ne revigore pas les mouches, des chaussures non dépareillées et de la même pointure, des pinceaux qui oublient de perdre leurs poils… La moue de VingtCinq désapprouve la pratique. Mais Fly-Tox, l’ayant gratifié d’une bouteille de whisky, le vieillard devient moins sourcilleux » (Rachid Mimouni, Le fleuve détourné, Robert Lafont, 1992, pp. 102-103).

Les écrivains algériens et la politique

Les écrivains algériens—aussi bien ceux qui vivent en Algérie que ceux qui vivent hors du pays—évoquent beaucoup ce sujet qui les préoccupe peut-être plus que les autres : celui de la situation et des perspectives politiques de leur pays d’origine. Parmi les principales questions politiques abordées, on peut citer : la démocratie, l’opacité du système politique, les intrigues intestines du Pouvoir, le système rentier et ses effets sur l’économie et la société, les partis politiques et leur rôle insignifiant, l’exclusion du peuple des grands débats politiques, la répression comme système de gouvernance, les « printemps algériens », la « Décennie Noire », l’exil forcé des écrivains et militants politiques, le rôle omnipotent de l’armée sur la scène politique, etc. Concernant la démocratie par exemple, dans son ouvrage intitulé « Silence is Death : The life and Work of Tahar Djaout », Julija Sukys cite un passage du poète, écrivain et journaliste Tahar Djaout sur la démocratie en Algérie que ce dernier a écrit pendant la Décennie Noire : « L’Algérie devient un site mortuaire, elle risque d’être demain le cimetière des libertés élémentaires. Seuls les cyniques et les inconscients peuvent parler de la démocratie. Non, en cette fin de mois de décembre 1991, il y a une défaite de la démocratie en Algérie, il y a une défaite de l’intelligence, il y a une défaite de la raison » (Julija Sukys Silence is Death : The life and Work of Tahar Djaout, Nebraska University Press, 2007, note 17, p. 146). Toujours sur le thème de la démocratie en Algérie, Rachid Mimouni écrit : « Le professeur Meklat [chef de service à l’hôpital dans le roman] disait que seule la démocratie permet le respect de la loi, parce qu’elle est la concrétisation de la volonté du plus grand nombre […] Nos dirigeants n’ont pas le courage de l’instaurer, sans doute par crainte de se voir débordés. Mais aussi le viscéral mépris des palabres auquel donne lieu le régime des assemblées de la part de déclassés qui ont mythifié le pouvoir de l’action. Et l’histoire les a confirmés dans leur idée. Des thaumaturges qui ont changé le destin d’un peuple à partir de quelques coups de fusil. Parvenus au pouvoir, ils ont changé de tenue, mais pas d’idées » (Rachid Mimouni, Tombéza Robert Laffont, 1984, p. 202). Sur les luttes internes pour le Pouvoir, Maïssa Bey écrit : « J’ai entendu ma mère dire à la voisine du cinquième C, Zohra, celle qu’on appelle la Sétifienne, que des militaires venus des frontières se battaient contre les militaires de l’intérieur, les maquisards, pour le “Fauteuil”. Des frères qui s’entretuent pour pouvoir s’asseoir dans un fauteuil ! […] Le Fauteuil, c’est le Pouvoir. Celui qui arrive à s’installer sur le Fauteuil devient celui qui commande” […] Qui sont nos nouveaux ennemis ? Sans cesser de se regarder dans la glace, il a ricané. C’est nous. J’ai cru qu’il se moquait de moi. Mais, il m’a expliqué qu’on se battait entre nous. Nous, il voulait dire nous, les Algériens libres et indépendants ? C’est ça. C’est une guerre algéro-algérienne. Armée de libération nationale contre Armée de libération nationale. Ceux qui ont fait la guerre contre les Français se battent aujourd’hui entre eux. Il y a des accrochages. Des batailles. Des morts. Des blessés. Des chars […] Ceux qui sont morts cet été [été 1963], après l’indépendance, est-ce qu’on peut dire qu’ils sont morts pour la patrie ? Comme les autres martyrs de la Révolution ? On aurait donc plus d’un million et demi de morts! » (Maïssa Bey, Bleu, blanc, vert, Éditions de l’Aube, 2006, pp. 29-32).

Les écrivains algériens et la religion

Après la société et la politique, l’un des thèmes les plus discutés par les écrivains algériens est celui de la religion. Les thèmes qui reviennent souvent dans leurs œuvres sont : la liberté du culte, la laïcité, les interdits en Islam, la question de la dot, les fatwas contre les intellectuels algériens, le fanatisme et la fausse interprétation de l’Islam, l’enseignement religieux dans les écoles coraniques, la religion et la politique, le Font Islamique du Salut et l’introduction de l’intégrisme islamique en Algérie, la religion, les langues et les sciences, le pèlerinage à la Mecque, les fêtes religieuses, etc. Kateb Yacine dira, par exemple, sur la religion et la politique : « La religion me terrorise dès lors qu’elle s’érige en religion d’État, s’assimile au Pouvoir d’État et abandonne son territoire propre pour envahir l’école, le cinéma, la littérature. Si elle se contentait d’être affaire de croyance, personnelle et demeurant à sa place, je n’y verrai aucun mal. Ce que je récuse, c’est la terreur religieuse, c’est la prétention de la religion, chez nous, à régenter tous nos faits et gestes » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Éditions Seuil, 1994, p. 166). Sur la différence entre l’Islam et l’Islamisme (ou fondamentalisme), Abdelhamid Benhadouga dira : « Pourquoi ce pays s’est-il soudainement enténébré ? Notre environnement est dénaturé ainsi que nos valeurs, nous devenons incapables de distinguer le vrai du faux, le religieux du social… Depuis que les Arabes ont vu le pouvoir leur échapper, l’Islam est tombé dans le cléricalisme. On sacralise tout, même ce qui n’a rien de sacré… Ces nouveaux “Mongols” nous apportent un Islam qui ressemble à la démocratie de Franco et de Pinochet… Il m’attriste, cet Islam sanguinaire qui veut éliminer de nos existences toute joie de vivre » (Abdelhamid Benhadouga, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga, Le rêve, la vérité et l’espérance, Casbah Éditions, 2014, p. 188). Sur l’Islam comme religion de tolérance et de paix, Amin Zaoui écrit : « Jadis, notre Islam algérien, l’Islam Amazigh, pratiqué avec piété par nos aïeux, était tolérance, amour, générosité, fêtes et sagesse » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Éditions, p. 283).

Les écrivains algériens et le statut des femmes

Les écrivains algériens se sont beaucoup intéressés au statut et au rôle marginalisé des femmes dans la société algérienne. Les thèmes récurrents dans leurs œuvres sont : les droits des femmes, la restriction de certaines de leurs libertés, la relation difficile entre femmes et hommes, le harcèlement des femmes par les hommes, la différence dans les droits et devoirs des femmes et des hommes, le mariage traditionnel arrangé, la relation anonyme mari/épouse, la question du voile (haïk), la préférence pour le garçon par rapport à la fille, etc. Par exemple sur la restriction des libertés des femmes, Abdelhamid Benhadouga écrit : « À la femme il n’était donné de sortir que trois fois dans sa vie : la première fois, du ventre de sa mère ; la seconde fois, pour rejoindre la maison de son mari ; la troisième, pour être portée dans la tombe » (Abdelhamid Benhadouga, La fin d’hier, ENAG, 2002, cité par Djouer Amhis-Ouksel, Benhadouga, la vérité, le rêve, l’espérance, Casbah Editions, 2013, pp. 57-58). Sur le droit au divorce qui n’est pas reconnu aux femmes et sur le droit inégal à l’héritage, Benhadouga dira : « Tu n’as pas le droit de divorcer. Le divorce est le privilège des mâles… Elle n’hérite pas parce que c’est la coutume des ancêtres » (Abdelhamid Benhadouga, cité par Djouher AmhisOuksel, Benhadouga, Le rêve, la vérité, et l’espérance, Casbah Éditions, 2014, p. 220). Sur la non reconnaissance du droit de la femme de vivre comme elle l’entend, sans l’intervention de sa famille, Malika Mokeddem écrit : « On ne rêve pas dans un pays comme le mien. Surtout quand on est une femme. On compose avec la noirceur humaine » (Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, Éditions Grasset et Fasquelle, 1995, p. 110). Toujours sur les restrictions des libertés des femmes, Kamel Daoud dira : « Une femme ne voyage pas seule en Algérie, encore moins un jour de Sacrifice. Il y a des choses que tu ne pourras jamais faire si tu viens dans ce monde. Par exemple, déambuler seule sous l’averse, t’asseoir seule sur un banc face à une montagne qui refuse de te parler, dans un jardin public. Ou bien t’habiller selon tes envies, rire dans la rue, ou encore remercier un inconnu qui te collera dans le dos en croyant que tu es une prostituée, car tu as été gentille comme une plante d’intérieur. Tu te promèneras en groupe (dans les villes seulement, car dans les villages c’est impossible), durant les heures creuses des hommes à la mosquée, pour visiter un cimetière ou marier une proche. Il y a des choses que Dieu nous interdit : enterrer les morts, gémir sur une tombe, égorger une bête de sacrifice, hériter d’une part égale à celle de l’homme, s’épiler pendant le mois de jeûne, montrer ses bras nus ou encore élever la voix, chanter dans la rue, fumer des cigarettes, boire du vin, répondre aux coups de pied. La route est longue, la liste aussi » (Kamel Daoud, Houris, Gallimard, 204, p. 257).

Les écrivains et la liberté d’expression

Un des sujets les plus chers aux écrivains algériens—et aux écrivains en général—est celui de la liberté d’écriture, comme on peut s’en douter. Ecrire, pour eux, c’est survivre, ou tout simplement vivre. Les principaux sujets abordés ici sont : les restrictions à la liberté d’expression (de presse, de parole et d’écriture) ; la censure ; l’autocensure ; la répression contre les écrivains, journalistes et les intellectuels en général. Kateb Yacine, par exemple, considère que la liberté d’expression ne souffre pas des limitations imposées par l’Etat ou ses organes représentatifs. Kateb Yacine écrit, à ce sujet : « La liberté d’expression exige l’indépendance […] Le seul juge, en principe, ce devrait être le public […] Ça ne devrait pas empêcher, si le pouvoir est révolutionnaire, de travailler dans le sens de la Révolution, de prendre des responsabilités, mais sans jamais perdre son esprit critique, et sans jamais se prendre pour un homme politique » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Éditions Seuil, 1994, p. 145). De son côté, Amin Zaoui souligne que la liberté d’expression, comme son nom l’indique, doit permettre à l’écrivain de critiquer les décisions et les actions du gouvernement qui ne sont pas dans l’intérêt du pays et du peuple : « Critiquer un pouvoir politique quel que soit ce pouvoir, est un droit et même un devoir indispensable pour un écrivain ou pour un romancier, et cela relève de ses prérogatives en tant qu’être visionnaire et prophétique, mais la critique ne signifie en aucun cas faire l’apologie de la haine envers sa patrie, envers sa mère ou envers autrui » (Amin Zaoui, Les griffes de l’écrivain, Dalimen Éditions, 2025, pp. 137-138). Boualem Sansal—qui a été emprisonné en Algérie pendant une année—explique que la liberté d’expression est la seule chose qu’un Pouvoir quelconque ne peut pas supprimer : « Quant à moi, je continuerai à écrire, même si mes pages restent cachées sous ce matelas de prison. Car l’écriture, c’est la seule liberté qu’ils ne peuvent pas confisquer, et c’est par elle que nous survivrons » (Boualem Sansal, Lettre depuis ma prison : ne détournez pas le regard, cité Par Kouider Guernik, Anglophone Algerian Diaspora, August 12, 2025). Hafid Gafaïti, professeur aux Etats-Unis et critique littéraire, raconte l’anecdote du jour où Rachid Mimouni avait envoyé le manuscrit de son roman, Le fleuve détourné, à la SNED (Société Nationale d’Édition, devenue plus tard ENAL, Entreprise Nationale Algérienne d’Édition). Le censeur de la SNED avait refusé de le publier, arguant qu’il a aimé le livre, mais proposant à l’auteur de prétendre qu’il n’a pas lu son livre : « I love your book. I share your views and agree totally with you on the necessity to say the truth about our society and system. But because of all this, and because I like you, let us just say that officially I have never read your book » (J’aime votre livre. Je partage votre point de vue et suis totalement d’accord avec vous sur la nécessité de dire la vérité à propos de notre société et de notre système. C’est précisément en raison de tout cela, et parce que vous m’êtes sympathique, disons cependant qu’officiellement je n’ai jamais lu votre livre) (Hafid Gafaïti, Between God and the President: Literature and Censorship in North Africa, Dialectics, 27.2, 1997, pp. 59-84, cité par Julija Sukys, Silence Is Death : The Life and Works of Tahar Djaout, University of Nebraska Press, 2007, p. 74).

Les écrivains algériens, les langues et la littérature

Les langues et la littérature sont, bien entendu, le domaine de prédilection des écrivains algériens et des écrivains en général. Les questions soulevées par les écrivains algériens dans ces deux domaines sont, principalement : les langues maternelles—Tamazight et Daridja—et les langues apprises—l’Arabe, le Français et récemment l’Anglais (appelées aussi langues étrangères) ; la différence de sens entre la littérature en A rabe et en Français ; l’importance de la lecture et du livre ; la place de la fiction en littérature ; l’humour comme moyen de transcender les moments difficiles, l’arabisation du pays et ses effets positifs et négatifs, etc. Sur cette dernière question—l’arabisation et l’effacement de la langue Amazigh pendant très longtemps—Kateb Yacine dira : « Pendant treize siècles on a arabisé le pays, mais on a, en même temps, écrasé le Tamazight, forcément […] L’arabisation ne peut jamais être autre chose que l’écrasement du Tamazight. L’arabisation, c’est imposer à un peuple une langue qui n’est pas la sienne, et donc combattre la sienne, la tuer » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Éditions Seuil, 1994, pp. 107-108). Sur le rôle de l’écrivain et de la littérature et son importance pour la société, Abdelhamid Benhadouga écrit : « L’écrivain est celui qui pose les problèmes dans la perspective d’une vie meilleure ; il ne fait pas que les poser simplement, mais il participe à son projet dans l’avenir, un projet de l’avenir […] La littérature est une interrogation permanente […] La plume n’est pas faite pour rêver. L’acte d’écrire est une manifestation de la liberté et un facteur de libération » (Abdelhamid Benhadouga, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga, Le rêve, la vérité, et l’espérance, Casbah Éditions, 2014, p. 208). Concernant la place de la fiction dans la littérature et son lien avec le terrain social, Maïssa Bey dira : « Pour moi, un roman est avant tout un exercice de fiction. Même s’il est inspiré d’une histoire vraie […] J’invente. Naturellement, parfois sans préméditation. Je prends de multiples libertés avec les faits qui ont jalonné mon parcours […] Au gré de mon humeur ou de mon inspiration, je mets des ombres là où il n’y en a pas assez, je donne du relief quand c’est trop plat et parfois même je glisse quelques touches de couleurs. Pour éclairer le tout. Éclairer seulement […] Quant à moi, je m’applique, je veille à ce que mes inventions soient crédibles » (Maïssa Bey, Nulle autre voix, Éditions de l’Aube, 2018, p. 162).

Conclusion

Cet article et les citations qu’il contient montrent, on ne peut, l’imbrication de la littérature dans les sciences sociales—sociologie, anthropologie, science politique, science économique, psychologie, etc)–et la dialectique existant entre ces deux disciplines. Il montre comment, en particulier, la littérature est impliquée dans la réflexion sur les différentes activités sociales, notamment dans les secteurs de la société, de la politique, de la religion, du statut de la femme, de la liberté d’expression, et des langues, mais pas que. Ces secteurs sont, en effet, loin d’être représentatifs de toute l’activité sociale, mais ce sont ceux que les écrivains algériens privilégient dans leurs œuvres. Par ailleurs, les citations d’écrivains que nous avons citées ne sont qu’un échantillon très sélectif de toutes les idées et opinions exprimées par les écrivains algériens dans leurs œuvres. Pour avoir une idée plus large et plus approfondie de l’implication de la littérature dans les problèmes sociaux et sociétaux algériens—et plus largement, du monde—nous conseillons de consulter notre ouvrage cité tout au début de cet article.

Bibliographie

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9. DAOUD Kamel: – Le minautore 504, Éditions Sabine Espieser, 2011 – Houris, Gallimard, 2024

10. DJAOUT Tahar, Le dernier été de la raison, Éditions Seuil, 1999

11. DJEBAR Assia : – Le Blanc d’Algérie, Albin Michel, 1995 – La disparition de la langue française, Albin Michel, 2003

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14. GACEMI Baya, Nadia, femme d’un émir du GIA, Éditions Seuil, 1998

15. HARCHI Kaouther, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne : des écrivains à l’épreuve, Fayard-Pauvert, 2016

16. IGHEMAT Arezki, Fiction, autobiographie et Histoire chez Assia Djebar et Rachid Boudjedra: étude de « L’amour, la fantasia » de Djebar et de « La vie à l’endroit » de Boudjedra, Éditions Falcon, 2024

17. JULIJA Sukys, Silence is Death: The Life and Work of Tahar Djaout, University of Nebraska Press, 2007

18 KHADRA Yasmina: – L’écrivain, Éditions Julliard, 2001 – L’imposture des mots, Éditions Julliard, 2002 – Le sel de tous les oublis, Éditions Julliard, 2020

19. MIMOUNI Rachid: – Tombéza, Robert Laffont, 1984 – L’honneur de la tribu, Robert Laffont, 1989 – La Malédiction, Éditions Stock, 1993 – Une peine à vivre, Éditions Stock, 1991 – Le fleuve détourné, Robert Laffont, 1992

20. MOKEDDEM Malika : – Des rêves et des assassins, Éditions Grasset et Fasquelle, 1995 – Les hommes qui marchent, Éditions Grasset et Fasquelle, 1997

21. MOUFFOK Ghania, ancienne journaliste à El Watan, et écrivaine

22. SANSAL Boualem: – Le Serment des barbares, Gallimard, 1999 – Dis-moi le paradis, Gallimard, 2003 – Petit éloge de la mémoire : 4001 années de nostalgie, Gallimard, 2007

23. YACINE Kateb: – Nedjma, Éditions Seuil, 1956 – Le polygone étoilé, Éditions Seuil, 1966 – Le poète comme boxeur: Entretiens 1958-1989, Éditions Seuil, 1994 – Minuit passé de douze heures: écrits journalistiques, 1947- 1989, Textes réunis par Amazigh Kateb, Éditions Seuil, 1999

24. ZAOUI Amin: – Sommeil du mimosa, suivi de Sonate des loups, Éditions Le Serpent à Plumes, 1998 – Les griffes de l’écrivain, Dalimen Éditions, 2025

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