Théâtre, cinéma en Algérie : Le cas Naïmi, quatorze ans après … jusqu’à quand ?

                       Kaddour Naimi

 

1972 : une paternité escamotée

Kaddour Naïmi fonde en 1964 le Théâtre de la Mer (TM), une troupe algérienne autogérée, expérimentale et populaire. En 1972, elle produit Mohamed, prends ta valise !, pièce sur le drame de l’émigration algérienne qui deviendra un jalon du théâtre national. Kateb Yacine, arrivé plus tard dans la troupe avec l’appui du ministère du Travail, en devient la figure publique ; son nom seul s’impose sur l’affiche et dans la mémoire collective. Naïmi, fondateur et metteur en scène de la pièce, est écarté, puis sa troupe dissoute et remplacée. Pendant quarante ans, cette version des faits ne circule pas.

2012 : la cabale de Béjaïa

De retour en Algérie après un long exil, Naïmi présente au Festival international de théâtre de Béjaïa une nouvelle création, Alhnâna, yâ oulâd ! (La tendresse, les enfants !). Le journaliste et essayiste Mohamed Kali est le premier — et longtemps le seul — à documenter ce qui se joue en coulisses : le spectacle est « mis aux oubliettes sitôt sa générale donnée » ; Omar Fetmouche, directeur du théâtre régional de Béjaïa et responsable du Festival — celui-là même qui avait publiquement rendu hommage à Naïmi quelques mois plus tôt —, retire la pièce de l’ouverture prévue par contrat, la programme à un horaire moins favorable (18 heures au lieu de 20 heures) ; la campagne d’affichage est limitée à cent exemplaires retenus jusqu’à la veille de la représentation ; aucun débat public n’est organisé ; les portes de la salle restent closes alors qu’elle n’est qu’à moitié pleine ; la revue du Festival ignore la pièce et son auteur. Kali parle de « cabale », menée selon lui par des personnes qui invoquent la défense de la mémoire de Kateb Yacine pour sanctionner, en réalité, un homme coupable d’avoir livré sa version de la genèse de Mohamed, prends ta valise ! Cette lecture sera contestée par d’autres critiques, comme Ahmed Cheniki, qui la qualifiera de « ridicule » — signe que le dossier reste, depuis, disputé plutôt que tranché.

La même année, Naïmi rapporte un épisode plus direct encore : Ahcène Assous, directeur du théâtre régional de Sidi Bel Abbès — où les murs sont couverts de photographies de Kateb Yacine —, avait accepté de financer un nouveau projet de Naïmi, Le Septième Jour du Septième Mois, puis s’est rétracté sans explication. Naïmi rapporte que Assous lui aurait déclaré : « Tu n’aurais pas dû toucher à Kateb Yacine. Maintenant que tu as osé, je te garantis que nous nous arrangerons pour que tu ne travailles jamais plus en Algérie. »

2026 : le silence persiste

Quatorze ans plus tard, la situation n’a pas fondamentalement changé, confirme Naïmi, que j’ai interrogé récemment. La paternité de Mohamed, prends ta valise ! reste contestée dans les faits sinon dans les mots ; aucune institution ne s’est prononcée ; et l’épisode de Béjaïa n’a jamais été démenti ni réparé. Le silence qui a entouré la pièce en 2012 se prolonge aujourd’hui sous d’autres formes.

Un film pour dire aujourd’hui ce que la pièce disait hier

Naïmi porte désormais un projet de film, Didou, reviens avec ta valise !, consacré à la diaspora. Le titre répond, un demi-siècle plus tard, à Mohamed, prends ta valise ! — non plus le départ contraint des années 1970, mais le retour espéré, ou impossible, de ceux que l’exil a dispersés. Naïmi avait lui-même souligné, en repensant à sa pièce fondatrice, qu’il faudrait aujourd’hui y ajouter deux réalités nouvelles : les diplômés universitaires qui émigrent parce que méprisés par les autorités, et les jeunes qui préfèrent risquer la traversée clandestine en mer plutôt que rester. Didou prolonge directement cette réflexion. Naïmi m’a confié que, depuis plus d’un an, il cherche en vain un financement pour le réaliser.

Un cas de dépossession vieux de plus de cinquante ans, documenté depuis quatorze ans sans être résolu, et un film sur ses prolongements actuels qui ne trouve toujours pas de soutien : jusqu’à quand ?

 

Farid Daoudi
Directeur de La Tribune Diplomatique Internationale

 

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