Algérie / Entretien avec l’écrivain Mohamed Abdallah : «L’œuvre de Mohammed Dib est un trésor fabuleux»

   À l’occasion de la célébration du centenaire de la naissance de Mohammed Dib, le 21 juillet prochain, le jeune écrivain Mohamed Abdallah publie un roman sur l’auteur de «la Grande maison», intitulé «Le petit Tlemcénien». Dans cette interview, Mohamed Abdallah parle de ce roman biographique et de l’œuvre monumentale de Mohammed Dib ainsi que de sa passion pour cette dernière.

 

L’Expression: L’intérêt que vous portez à Mohammed Dib est-il seulement motivé par le fait que vous soyez issus de la même région ou bien existe-t-il d’autres raisons à cela?
Mohamed Abdallah: Certainement pas! Un des aspects les plus caractéristiques de Mohammed Dib est sa capacité à allier un ancrage profond à sa région avec un universalisme sans limite. Il a aussi bien évoqué Tlemcen et la constellation de villes et de villages l’entourant que l’Europe ou les Amériques. Ce tour de force me paraît absolument formidable; Dib ayant su transcender tout particularisme régional. J’en veux pour preuve le fait que Chafia Boudraâ et Biyouna, qui n’ont pas de lien direct avec Tlemcen, ont brillé dans l’adaptation de L’Incendie, une série immensément populaire dans toutes les régions d’Algérie. Ces prestations époustouflantes montrent bien que le génie de Dib n’était pas cantonné à une simple description de sa région! Il est cependant évident que je ressens un lien particulier avec lui du fait qu’il a su, mieux que quiconque, faire parler les lieux de mon enfance et que, de ce fait, il a davantage nourri mon imaginaire que n’importe quel autre auteur.

Etant un jeune écrivain, ne pensez-vous pas que c’était une grande responsabilité et une mission des plus difficiles que celle d’écrire un livre, roman de surcroit, sur un monument de la littérature comme Mohammed Dib?
Ce n’est pas comme cela que je l’ai ressenti. D’une part, l’univers dibien était présent autour de moi, avec moi, en moi depuis ma plus tendre enfance, et j’avais donc déjà commencé à l’apprivoiser bien avant d’avoir l’idée d’écrire ce roman. Ensuite, au fur et à mesure que je me suis plongé dans son monde, en l’écoutant parfois parler de lui, et surtout des autres, il
m’est apparu que Mohammed Dib était profondément bienveillant, d’une grande simplicité et il m’aurait sûrement pardonné d’avoir écrit ces quelques pages en pensant à lui. Je suis certes, intimidé, mais très enthousiasmé, et particulièrement fier à l’idée de lui rendre cet hommage si modeste soit-il. J’aurais peut-être dû attendre d’avoir les cheveux un peu plus gris pour me hasarder dans cette aventure, mais je n’ai pas eu cette patience car je voulais avant tout m’adresser à mes lecteurs, ceux de mon âge et tous les autres pour leur dire, «Allez-y, lisez Dib, voyez à quel point il était exceptionnel!». J’ai longtemps rêvé de raconter avec mes mots ce que lui a écrit avec un si grand talent et j’ai été conforté par les déclarations de Dib lui-même, qui avait remarqué dans la littérature maghrébine cette tendance cyclique qui n’a fait que m’encourager à le prendre au mot, un mot que je citerais ici si vous me le permettez: «Il y a ce sentiment assez lancinant chez les écrivains maghrébins de recommencer, de redire, sous une autre forme. Le signe est différent, mais la signification portée par le signe reste la même.» J’aime à penser qu’il m’aurait plutôt aidé à dire, avec mes signes, le monde qui était le sien. Mais encore une fois je le répète, j’ai avant tout voulu rendre à Dib un peu du trésor fabuleux qu’il m’a légué, qu’il nous a tous laissé.

Dans votre roman, s’agit-il d’une trame complètement fictive inspirée de quelques éléments de la vie de Mohammed Dib ou bien s’agit-il d’un roman biographique?
Mon roman emprunte aux deux catégories que vous évoquez, mais il se rapproche indéniablement plus de la première: la fiction se taille ici la part du lion. Je me suis inspiré avant tout de l’oeuvre de Dib, de ses personnages auxquels j’ai tenté d’insuffler une nouvelle vie, distincte et en même temps héritière de celle, originelle, que Mohammed Dib avait su leur donner. Il a peint ses personnages avec tant de talent, les a décrits avec tant d’amour, semblait entretenir avec eux une relation si forte que célébrer son anniversaire sans leur envoyer leur faire-part aurait été, à mon sens, une faute de goût. Ils représentent pour la littérature algérienne ce que les créations de Balzac et Dickens sont en Occident: des figures légendaires installées à jamais dans les annales de la littérature, à la fois par leurs paroles souvent pleines d’une humble sagesse, leurs répliques iconiques, leur panache… Dib a chanté les sans-voix, il a restitué avec verve leur gouaille et leur philosophie.

D’après vous, qu’est-ce qui caractérise et qu’est-ce qui différencie Mohammed Dib des autres grands écrivains algériens, quelles étaient ses spécificités à tous points de vue?
Ce qui me frappe le plus à son sujet, c’est la diversité fantastique de son oeuvre. On ne peut qu’être frappé par la multiplicité des thèmes abordés; il décrit aussi bien la réalité de l’Algérie colonisée que celle de la Guerre de Libération nationale, ou encore l’exil en Europe, les difficultés que peuvent y rencontrer les émigrés (Habel, Le Prophète, Le Grand Départ, La Station de la vache…). Rappelons qu’il a commencé en décrivant la faim, les injustices, les humiliations de l’indigénat qui écrasaient son peuple, mais il n’a jamais cessé de parler de l’Algérie, d’aimer l’Algérie, d’aimer les Algériens. Même dans la trilogie nordique, il montre des personnages tous marqués au fer rouge par une absence, absence qui ne dit jamais son nom, mais qui n’en reste pas moins omniprésente: absence de la terre, de la patrie, absence de la mère, absence de la fille, absence de la mer et du désert… Il y a ensuite chez Mohammed Dib la diversité de son expression littéraire, puisque son oeuvre, loin de se limiter à son bocage romanesque, s’est étendue au théâtre et à la poésie. S’instaure alors une dynamique que je trouve passionnante dans son écriture, un dialogue entre sa prose et sa poésie, l’une disciplinant l’autre tout en y puisant des éclats d’inspiration très subtils. C’est ce dialogue qui a orné ses romans, enjolivé ses descriptions, donné une mélodie à ses dialogues. D’autre part, l’expression de ses romans a connu de multiples mutations,d’un genre à l’autre, du réalisme poignant, allant jusqu’au naturalisme des débuts jusqu’à l’univers onirique de ses écrits plus tardifs, mêlant parfois
les deux comme dans Le Talisman. Cette quête, ce travail incessant sur soi, sous-tendent selon moi l’un des projets d’écriture les plus aboutis et les plus finement développés du vingtième siècle, et font de lui un véritable géant de la littérature algérienne, maghrébine, mais aussi mondiale!

Contrairement à tous les romanciers algériens et maghrébins, Mohammed Dib a vécu pendant toute sa carrière littéraire très discret au point où pas mal d’Algériens ont été surpris le jour de l’annonce de son décès car ils pensaient qu’il était déjà décédé tant il ne faisait guère d’apparition médiatique. À quoi était dû cette attitude?
Tout d’abord, je peux vous assurer qu’à Tlemcen, il demeure très présent, au point que chaque quartier de la cité se targue d’avoir davantage inspiré son oeuvre! Même si j’étais très jeune à l’époque, je me souviens encore de l’immense émotion suscitée par sa disparition. Encore aujourd’hui, il demeure particulièrement important dans l’imaginaire de toute la ville, de sa région, et au-delà encore! Il existe un véritable intérêt aussi bien académique que populaire pour Mohammed Dib, sa vie et son oeuvre. Il est vrai que certains de ses textes ne sont pas toujours faciles à obtenir, mais c’est davantage un signe de défaillance dans la réédition et la distribution de ses romans que d’un hypothétique désintérêt pour Dib. Il est clair qu’il ne cherchait pas les feux de la rampe, s’opposait à la surmédiatisation des auteurs dont d’autres ont pu se délecter, mais je ne pense pas que cela nuise à son héritage et à la perception que nous en avons, bien au contraire! Il préférait l’écoute, disait ne même pas avoir à user de patience pour laisser les autres parler car se taire était dans sa nature. Nul doute que de telles aptitudes ont rendu possible l’univers qu’il nous a offert. Il n’était pas non plus un ermite reclus, coupé de sa société et de son monde. Il était, à l’inverse, toujours prêt à prendre position avec un regard d’une lucidité déconcertante et ne concevait pas sa création comme un art abstrait, détaché de toute réalité et ne s’engageant en aucune manière.

Malgré le fait que Mohammed Dib a écrit une oeuvre magistrale plus tard, aux yeux de la majorité des lecteurs algériens, Mohamed Dib reste l’auteur de la fameuse trilogie «La grande maison», «L’incendie» et «Le métier à tisser», pourquoi?
Plusieurs facteurs entrent, à mon avis, en jeu. Il y a d’abord l’importante représentation de ses écrits dans beaucoup de manuels scolaires: ils sont une source inépuisable de pépites, des gemmes idéales pour faire découvrir la littérature algérienne aux enfants et les mettre en appétit des trésors qu’elle recèle. Enfin, on ne peut évoquer cette trilogie sans rendre hommage à l’adaptation de Mustapha Badie, qui a contribué à profondément encrer L’Incendie dans l’imaginaire algérien.
Vous considérez «Un été africain» comme étant le meilleur roman de Mohammed Dib, pourquoi et parlez-nous un peu de ce livre…
Choisir un roman parmi une oeuvre aussi riche et exceptionnelle que celle de Dib n’est jamais aisé! Mais, effectivement, j’ai une tendresse pour Un Été Africain, et je le relirais encore et toujours avec le même plaisir. Pour moi, il sort du lot, car dans cet ouvrage, l’auteur atteint un sommet de littérature, relevant avec brio un défi qu’il s’impose dès son avant-propos: remplacer la structure close du roman traditionnel, qui enferme les personnages dans une intrigue aux contours délimités, par une véritable tranche de vie, et quelle tranche! On ne se trouve pas ici dans une confrontation directe et permanente avec les horreurs de la guerre, plutôt face à ce moment qui précède le déclenchement de la révolution, ces instants où, pour reprendre une expression célèbre, l’ancien monde se meurt et le monde nouveau tarde à naître. Dans ce contexte, on trouve des personnages en proie aux doutes, à des questions qu’ils se posent ou n’osent se poser. Ils essayent de naviguer à vue un océan si vaste qu’il se confond avec l’horizon, un horizon qu’ils semblent parfois oublier, mais que Dib nous donne en permanence à voir. C’est un roman dans lequel il a su capturer les détails de l’âme humaine dans toute leur complexité, dépeignant des personnages emplis de contradictions. Cela instaure une relation très particulière entre l’auteur, le lecteur, et les personnages, une incroyable dynamique qui fait d’Un Été Africain une oeuvre à part que je recommande à tous ceux voulant commencer à explorer le monde de Dib.


Aomar MOHELLEBI

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