Algérie / Il est réducteur d’étiqueter le «hirak» de façon sentencieuse comme étant dans l’impasse

Malgré tous les éléments bloquants, le mouvement du 22 Février n’a pas rompu avec ce souffle relationnel puissant toujours aussi exaltant à observer, lui permettant de continuer avec ténacité et obstination à dire ses exigences sociopolitiques.

Le débat contradictoire sur le mouvement social algérien du 22 Février 2019 est essentiel pour tenter d’emprunter le chemin toujours difficile de la démocratie. L’objectif est de permettre d’échanger des points de vue, de déployer des postures intellectuelles toujours plurielles dans le but de comprendre les dynamiques sociopolitiques en jeu au sein du «hirak». Nous souhaitons, ici, discuter certains points développés par Kamel Daoud dans son article paru dans le journal français Le Point.

Rappelons qu’il est important de rendre à César ce qui appartient à César. Le mouvement social du 22 février 2019 représente dans l’histoire algérienne une expérience sociopolitique menée par le bas de façon novatrice, unique dans le monde, en rupture avec les modes de mobilisation antérieurs, que ce soit par sa durée, sa massification, sa puissance, sa profondeur qu’il n’est pas possible d’occulter d’un trait de plume, aussi incisif soit-il. Sa persistance à s’approprier l’espace public, depuis bientôt une année, est en soi une dimension politique extrêmement positive, inconcevable avant le 22 février 2019, dans une société interdite de tout espace de liberté, asphyxiée, infantilisée, se limitant au statut humiliant de sujet obéissant, attendant que le pouvoir pense à sa place.

Le sursaut collectif d’une jeunesse plurielle

On peut épiloguer longuement, dans une logique de surplomb sur ses limites, ses insuffisances, ce qu’il aurait dû faire ou non, en se donnant le beau rôle de donneur de leçons, mais sans avoir l’humilité de décrire du dedans ce qui donne sens au mouvement social qui ne sera jamais ce que l’on veut qu’il soit, d’un point de vue normatif et moralisant face aux multitudes d’incertitudes et d’aléas qui le traversent. Ce que nous pouvons observer sur une durée de 11 mois, et qui semble important, c’est bien le sursaut collectif d’une jeunesse plurielle, longtemps disqualifiée, rejetée à la marge du système sociopolitique. Elle a réussi à arracher de belle manière et avec une ténacité jamais égalée, le statut d’acteur social incontournable dans l’espace public, pouvant être caractérisé comme un espace politique où peut se construire progressivement la citoyenneté. Ce n’est pas une banalité que de noter la force impressionnante des jeunes durant le mouvement social. Elle peut difficilement être comprise, si l’on ne fait pas référence aux souffrances, aux passions brimées, aux interdits construits politiquement, qui les ont conduits à se percevoir comme n’étant «rien» dans la société (Mebtoul, 2019). Il savent à présent que leur avenir est intimement lié à la refondation démocratique de toutes les institutions.

Les limites d’une opposition urbain-rural

La deuxième observation qu’il est possible de mettre en exergue est la visibilité du mouvement social dans une majorité des wilayas du pays, tout en indiquant que les limites de l’opposition urbain/urbain est très peu pertinente, quand on sait aujourd’hui que plus de 75% de la population réside dans les grandes villes du pays. Il ne s’agit pas de naturaliser le rural, en le considérant de façon statique comme un espace fermé sur lui-même, qui serait tout acquis au pouvoir politique, comme si dans les villes la diversité politique n’était pas prégnante. En tout état de cause, des confusions sont établies entre le mouvement social du 22 février 2019 et la société productrice de représentations et d’imaginaires politiques et sociaux multiples et hétérogènes. «Ce qui est nommé société ne correspond pas à un ordre global déjà là, déjà fait, mais à une construction d’apparence et de représentations ou à une anticipation nourrie par l’imaginaire.» (Balandier, 1988).

Un mouvement social n’est pas statique

Un mouvement social, par définition, n’est jamais statique, dévoilant sa complexité, ses dynamiques plurielles, les débats autour des mots d’ordre, la circulation des informations parfois contradictoires, la production sociale de rumeurs, sa structuration par le bas du mouvement social, dont on parle peu, alors qu’elle est de l’ordre d’une construction progressive, difficile quand les institutions ont fonctionné pendant des décennies au faire-semblant, à l’allégeance et à la cooptation. Il semble donc très réducteur d’étiqueter le «hirak» de façon rapide et sentencieuse comme étant dans l’impasse. Le mouvement social algérien s’inscrit dans un processus sociopolitique. Celui-ci a été durant presque une année traversé par des temporalités politiques différentes, qu’il est possible d’énumérer brièvement : la mise à distance de Bouteflika du pouvoir, l’annulation des élections présidentielles, celles du 18 avril 2019 et du 4 juillet de la même année, un gouvernement rejeté, mais maintenu par la force, le refus d’un panel fabriqué par des courtiers, le coup de force d’une élection présidentielle orpheline de nouvelles conditions sociopolitiques qui auraient permis une plus grande transparence. Autant de moments politiques importants, obligeant le mouvement social à faire face aux multiples détournements du pouvoir. Celui-ci a tout tenté pour intimider ses membres, en usant de la répression, le fragilisant en mettant en prison ses leaders, le divisant par un matraquage idéologique sur la théorie du complot, etc. Et pourtant, le mouvement social ne s’est en aucune façon départi de son dynamisme social et politique.

La dynamique interne du mouvement social

Il suffit de nouveau d’observer attentivement durant les 47 marches du vendredi les corps des manifestants en mouvement. «Le corps qui se relâche et brise la glace» (Kassoul, 2018), leurs regards déterminés, le déploiement inventif de slogans, pour indiquer clairement et sans ambiguïtés la profondeur du mouvement social. Tous ces mots d’ordre sont des traces écrites, en référence au passé, au présent et au futur, représentent un véritable patrimoine politique (Mebtoul, 2019). Beaucoup de jeunes déconsidérés, avant le 22 février 2019, ont pu grâce au mouvement social acquérir une conscience politique. Ils ont en effet intériorisé le fait que seul le militantisme et l’activisme pacifique peuvent permettre de bousculer profondément un système politique inamovible pendant plus de 57 ans, avec ses habitus, ses manipulations, ses extorsions sauvages liées à la rente pétrolière, ses ruses, sa falsification de l’Histoire, ses violences, et la jouissance profonde du pouvoir.

Le mouvement social représente bien une «insurrection démocratique» (Balibar, 2019) dans l’espace public. Il semble réducteur de le considérer comme un acteur politique unique qui aurait pour vocation de fonctionner comme un parti politique structuré de façon verticale et hiérarchisée, enfermé dans un programme politique avec à sa tête un zaïm qui a été, faut-il le rappeler, hégémonique et totalitaire dans toute l’histoire politique et culturelle algérienne. Le mouvement social, à juste titre, n’a pas opté pour cette voie autoritaire et centralisée, avec de multiples «chefs» à sa tête, particulièrement dans un contexte sociopolitique dominé par la crise de la représentativité politique, la défiance dans la société faiblement pourvue de contre-pouvoirs institués et puissants, ne restant que l’espace public pour conduire des actions collectives dont le but est de permettre l’émergence de la citoyenneté inexistante avant la date du 22 février 2019 (Mebtoul, 2018).

Evoquer l’échec provisoire du mouvement social après une année d’existence ne correspond pas à la dynamique interne du mouvement du 22 février 2019, dominée par la puissance de ses différents collectifs agissant de façon pacifique, socialement diversifiés, et porteurs d’une trame politique cohérente centrée sur la rupture avec un système fonctionnant au clientélisme et à la prédation. Le politiquement correct a été mobilisé par de nombreux partis politiques dans le but d’intégrer le système politique. Il a produit des compromissions avec un pouvoir machiavélique, rusé et autoritaire. Le slogan «Qu’ils dégagent tous» ne peut être faussement réduit à une radicalité-distraction, pour passer son temps, comme si le mouvement social était une mise en scène. Peut-on occulter les humiliations multiples subies pendant des décennies, les injustices de tout ordre, les privilèges des uns et la marginalité des autres ? Un slogan aussi radical, concis, clair, avait pour objet la transformation du système politique dans sa globalité, sur une longue durée. Tout slogan est une ressource politique majeure devant permettre la mobilisation des manifestants. Force est d’observer lucidement que ces derniers se sont reconnus dans la majorité des mots d’ordre scandés les vendredis et les mardis.

Le mouvement social n’est pas toute la société

Enfin, il semble difficile d’évoquer l’échec du mouvement social quand celui-ci a pu faire face aux multiples répressions, aux manipulations, aux discours très idéologiques des clercs de service, jouant de façon inconsidérée sur la théorie du complot, la peur, le scepticisme, l’accommodement, l’opportunisme des uns et des autres. Autant de postures au cœur de la société «nourrie» du statu quo hégémonique, à l’origine des faire-semblant, de la médiocrité et de la stagnation («restons dans la continuité»). Le pouvoir a eu tout le temps nécessaire pour fabriquer et instituer la société patriarcale, user et abuser d’injonctions dans toutes les institutions politiques, sociales et culturelles sous tutelle, actionner les appareils idéologiques d’Etat pour réprimer et intimider les manifestants, mobiliser les médias audiovisuels publics et privés dans le but de transmettre de façon unilatérale le seul message qui est celui du pouvoir. Capter et sélectionner uniquement les voix de multiples experts qui vont assurer avec bienveillance le rôle de pompier dans le but de sauver le régime politique. Malgré tous ces éléments bloquants, le mouvement social n’a pas rompu avec ce souffle relationnel puissant toujours aussi exaltant à observer, lui permettant de continuer avec ténacité et obstination à dire ses exigences sociopolitiques.

Un marquage sociohistorique aussi profond produit par le «hirak» nous semble être de l’ordre de l’irrévocabilité pour revenir à l’avant 22 février 2019. Il importe donc de chasser les mythes et les récits réducteurs et aveugles, en mettant en exergue les apports du mouvement social : son ancrage dans le tissu social, l’émergence de la citoyenneté, la socialisation du politique approprié désormais par des jeunes, étant pourtant l’apanage d’une minorité privilégiée.

Si tout mouvement social est marqué nécessairement par sa complexité, il semble difficile de prendre ses desiderata pour un régime de vérités, selon Foucault, en invoquant avec force détails les fictions hiérarchiques entre les différentes catégories d’acteurs du mouvement social, la «timidité» du mouvement social, l’identifiant faussement à un bulldozer capable en une année de tout emporter sur son chemin. Le changement sociopolitique ne se décrète pas. C’est un apprentissage collectif qui impose de la création, de l’inventivité au cœur du processus démocratique. Pourtant, les jeunes manifestants l’ont compris : «On ne s’arrêtera pas !»

Par Mohamed Mebtoul , Sociologue


Références bibliographiques

Balandier G., 1988, Le désordre, éloge du mouvement, Paris, Fayard.

Kassoul A., 2018, La colombe de Kant, Alger, Casbah

Mebtoul M. , 2019, Libertés, Dignité, Algérianité. Avant et pendant le «hirak», Alger, Koukou.

Mebtoul M., 2018, Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.


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