LIVRES / ALGÉRIE (NS) UNDERGROUND !

        par Belkacem Ahcene-Djaballah   

                                                                Livres

Insularités. Roman de Ahcène Nadir Yacine. Editions Frantz Fanon, Alger 2022, 198 pages, 800 dinars

Un roman ? Plutôt des nouvelles, mais celles-ci éclatées. Aujourd’hui, hier, après. Des récits de vies de sept personnages qui paraissent assez perdus dans un monde en perpétuel mouvement. En exil ou en instance d’exil ou entre les deux.

Mourad, Khaled, Riad, Reda, Kenza, Salah et Moussa… entre Montréal et Paris… le pays natal n’étant vécu qu’épisodiquement lors de l’enterrement d’un proche ou après le retour d’une mission à l’étranger. Chacun paraît rechercher -tout en «fuyant» le pays natal- un idéal tout en sachant qu’il est inaccessible.

Des temps de vie parallèles ne se rencontrant jamais mais pourtant se rejoignant par bien des côtés. Les «héros» ne se rencontrent jamais bien qu’ils aient pas mal de choses en commun emportés par la semelle de leurs chaussures soit lors d’une «harga», soit lors d’un départ «normal», soit lors de leurs «longues» missions pour les plus vernis. Beaucoup de désillusions et de désenchantements pour la plupart, on le devine, dus beaucoup plus à ce qu’ils ont vécus comme drames, comme violences, comme tumultes, de l’indépendance aux années 90.

Dans leur exil intérieur, il y a une sorte de quête éperdue d’une autre destinée. Bref, une fuite en avant en vivant les moments présents.

L’Auteur : Né en Algérie en 1977. Architecte (depuis 2003), il vit et travaille en France. Il initie, aussi, les étudiants (Campus universitaire à Menton) à l’écriture. Premier roman.

Extrait : «La sempiternelle question, existentielle, des petits adultes en culotte courte ! Comment s’occuper encore pour tuer le temps et voir le soir, enfin. Accélérer la course folle des astres» (p 66).

Avis : Un livre assez déconcertant tant par ce qu’il raconte comme histoires d’hommes et de femmes que par son style que l’on sent très (trop ?) recherché. Des récits de vie «éparpillés» mais surtout un exercice de style. Pages (180 à 182) «chaudes» inutiles qui auraient pu être écrites d’une autre manière ! Il est vrai que c’est une tendance répétée chez certains de nos (nouveaux) écrivains.

Citation : «Je marche ! L’être ivre ! Le soleil au zénith ! La mort est plus douce que l’exil» (p 95).

Minuit à Alger. Roman de Nihed El-Alia. Barzakh Editions, Alger 2022, 242 pages, 800 dinars (Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel. Extraits).

Réaliste ? Surréaliste ? Le nouveau roman est en train d’arriver avec «Minuit à Alger», un titre qui, à lui seul, est tout un programme. On a eu, par le passé, quelques rares ouvrages (dont «Cœur de métal», de Micha, Dalimen 2013 et «Alger, quand la ville dort», ouvrage collectif, Barzakh 2010… lire plus bas) décortiquant la capitale de nuit, mais jamais dans ses profondeurs. C’est, désormais, fait.

L’histoire ? Le journal de bord d’une jeune fille ( ?) encore en fleurs, belle, sexy et rebelle (n’ayant aucun souci financier et matériel, étant fille unique d’un couple de médecins soucieux seulement de sa propre réussite), faussement superficielle et totalement déjantée, qui brûle sa vie, de préférence de nuit, entre Alger et Paris, en compagnie de la «jeunesse «dorée algéroise et en des endroits réputés, aux prix inabordables, donc peu connus du citoyen lambda.

L’Auteure : Pseudonyme. Née à Alger en 1940. Premier roman

Avis : Vie excessivement romancée ou roman réellement vécu ? On ne sait. Peut-être les deux. Les «très fo-folles nuits d’Alger» ? En tout cas, un petit «pavé» qui brille bien plus par ce qui est raconté que par le style avec lequel la vie est racontée.

Cœur de métal. La fin de toute peur. Récit de Micha. Editions Dalimen, Alger 2013, 336 pages, 700 dinars (Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel. Extraits).

C’est l’histoire vraie, si l’on en croit l’éditeur, d’une jeune fille, issue de la classe moyenne (ou, du moins, ce qui en restait durant les années 90). Elle raconte sa vie : d’enfant, de jeune, d’étudiante, de chômeuse, de cadre (???). Heureusement, au sein d’une famille soudée, aimante, solidaire…

L’exil à partir des années 2000.

Un récit qui raconte sa vie à l’intérieur de sa famille, de sa société, des entreprises au sein desquelles elle a activé… Terrible ! Terrible ! Pour un(e) jeune : le terrorisme, la pression islamiste, les tabous, les regards des autres, les jalousies, les coups fourrés, les impasses…

Heureusement, il y a la musique, même durant les moments les plus dramatiques. Un refuge… entre copains, malgré tout. Et, quelle musique… Pas le rap. Pas le raï. Pas le gnawi… La dure. Celle qui fait le plus de bruit. Celle qui contre-ravage. Celle qui aide à continuer à vivre et, surtout, à lutter, à lutter et encore à lutter. Celle qui vide des haines quotidiennes accumulées ça et là dans une atmosphère obscure. La «Metal Music» ! De l’«extreme music for extreme people». Une musique puissamment ardente et vivante car «continuellement inscrite dans une démarche d’insoumission et de quête de la vérité. La mort y est abordée dans tabou».

Avec ses orchestres, ses fans, ses tenues, ses attitudes, ses concerts, tout cela presque «underground» ; tout cela au nez et à la barbe d’une société qui, alors, s’entre-déchirait. Les jeunes vivaient alors leur vie dans un monde parallèle, conscients des dangers mais n’acceptant pas les sorts funestes qui leur étaient tracés (ou réservés) d’avance par leurs aînés. Des petits monstres ? Peut-être. Mais que pouvaient-ils faire, ces «fous d’intelligence et du mépris que leur portait leur mère patrie». En tout cas, ils savaient ce qu’ils étaient et ils «emmerdent la vie». Suite à la très forte prise de conscience qu’ils étaient «non intégrés et non intégrables au système, en somme une sorte de bug, d’erreur de la matrice». D’où une volonté «métallique» pour s’en sortir et pour s’imposer. Un phénomène qui existe encore, peut-être encore plus fort et toujours «invisible». Le vrai moteur du changement ?

L’Auteur : Un pseudonyme, assurément, plus par modestie et discrétion que par peur, certainement. Elle est née en Algérie (à Alger, ou à Oran ou…, qu’importe) en 74. En Novembre, ce qui en fait, pour les «nationalistes», une battante. Années 80 et 90 en Algérie : études (à Babez’ au début de la décennie «noire»), chômage puis expériences professionnelles «marquantes» pour ne pas dire décevantes et traumatisantes. Puis, l’exil… en France, à partir des années 2000. Une intégration pas facile car «même en Europe, l’obscurantisme a survécu et il vit sous des formes insoupçonnables» !

Avis : Un livre dur, terrible, comme sa musique. Mais à lire : pour savoir qu’il y (a) avait d’autres Algérie (s). Et des tas de «jeunesses» qui, bien que «ravagées» par le «système», résistent, luttent et réussissent. Hier, aujourd’hui, demain. Ici… et, hélas, dans l’exil.

Extraits : «Mes potes étaient comme moi, malades de vivre en contradiction avec leurs natures vives et intelligents, malades d’être ignorés et refoulés comme une vulgaire tare… dans un pays fait de contradictions, d’incohérences et de non-sens, nous poussant à la folie» (p 140).


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