Algérie / Oligarques

par Akram Belkaïd (Paris)

L’arrestation à la frontière terrestre avec la Tunisie d’Ali Haddad, le patron du groupe ETRHB et ex-président du Forum des chefs d’entreprises (FCE), a donné lieu à de nombreuses interprétations et analyses. Il ne s’agit pas ici d’aborder cette affaire même si l’on relèvera les zones d’ombres qui l’entourent et que l’on ne cessera jamais de répéter que l’État de droit est un « droit pour tous » et que même une personnalité aussi décriée que ce proche du clan présidentiel mérite d’être traitée en toute équité par la justice.

L’exemple russe

Ce qui nous intéresse dans cette chronique, c’est le terme « oligarque » qui est souvent accolé au nom de Haddad et de ses homologues, dont certains – pas tous – font d’ailleurs l’objet d’une interdiction de quitter le territoire algérien. Si l’on se réfère à l’encyclopédie en ligne Wikipedia, un « oligarque est un membre d’une oligarchie, classe dominante liée au gouvernement d’un pays. » Est-ce le cas d’Ali Haddad ? Oui et non. Parler, à son propos, de classe dominante serait exagéré. Certes, l’homme est sorti du néant économique grâce à ses bonnes relations avec le frère du président et c’est ce qui lui a permis de devenir un acteur incontournable du monde des affaires algériennes (le terme « affaires » pouvant être compris selon plusieurs sens). 

Mais son pouvoir de domination est toujours resté limité face aux vrais patrons du pays.

Sur le plan historique, l’usage médiatique (et intensif) du terme oligarque a connu son apogée après la chute de l’ex-URSS et l’émergence de milliardaires à la faveur du passage à l’économie de marché et au démantèlement des gros groupes étatiques. Les oligarques russes, protégés par le président Boris Eltsine, ont profité des privatisations pour se tailler de véritables empires financiers. Pour certains, l’aventure aura été de courte durée puisque l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine a signifié pour eux un passage par la case prison à l’image de Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski ou un exil plus ou moins forcé comme ce fut le cas pour Boris Abramovitch Berezovsky, « suicidé » à Londres en 2013, ou encore l’abandon de toute ambition politique à l’instar de Roman Arkadievitch Abramovitch, le richissime patron du Chelsea FC.

Aucun des hommes d’affaires algériens ayant émergé au cours des vingt dernières années n’a atteint l’envergure des oligarques russes dont certains ont bâti de véritables empires. Même Moumen Khalifa, actuellement en prison, n’a pas réussi à structurer ses entreprises et à leur donner une véritable assise. Surtout, ces groupes algériens restent dépendants du bon vouloir du pouvoir lequel leur garantit un monopole de fait et une protection contre d’éventuels concurrents. On est donc dans l’abus de langage et dans l’analogie trop facile quand on qualifie les Ali Haddad et compagnie d’oligarques. On pourra objecter qu’ils auraient pu le devenir à la faveur d’un plus grand bouleversement de l’économie algérienne mais cela n’a pas été le cas. La fameuse loi 49/51, limitant la part d’un opérateur étranger à 49% du capital d’une entreprise algérienne a été le premier étage d’une politique destinée à permettre à ces « oligarques » de prendre le contrôle de pans entiers de l’économie. Mais leur manque d’assise financière et, par certains côtés, leur nature de « gagne-petits » a constitué un frein important à leurs ambitions.

Les dangers de la transition

De façon générale, l’expérience russe nous apprend que les périodes de transition sont délicates à plus d’un titre. Il ne s’agit pas simplement de passer d’un système politique à un autre. L’un des dangers majeurs est l’irruption, au nom de la liberté, des nouvelles forces de l’argent qui transforment peu à peu l’élan démocratique en dynamique ploutocratique. 

La fin de l’autoritarisme est alors exploitée pour l’application de réformes néolibérales lesquelles ouvrent la voie à l’émergence de nouvelles fortunes qui, au final, confisquent l’idéal démocratique. Engagés dans une voie de changement, les Algériens devront garder un œil attentif sur les futures lois économiques qui seront adoptées.

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