Algérie / Quelle opposition ? Et pour quel rôle ?

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En politique, quand bien même on n’est pas obligé de pactiser avec un pouvoir, son opposition doit essayer d’adopter des stratégies de lutte non ouvertement et violemment confrontatoires. C’est cela la démocratie. C’est cette opposition qui doit fournir beaucoup d’efforts pour enseigner à ses partisans comment réclamer des manifestations de protestation contre telle ou telle mesure de façon strictement pacifique. 

Or, ce n’est pas cette démarche que prône l’opposition. Elle attend au tournant que le régime commette des erreurs dans son engagement pour les changements sociaux profonds pour instiller des mécontentements dans une population qui n’aura pas encore atteint la maturité nécessaire pour ne plus être béatement influencée. Ailleurs en Occident, ces droits des travailleurs, des classes défavorisées sont réparés après manifestations autorisées pacifiques. 

Par contre, nos politiciens n’ont aucune démarche politique pédagogique. Tout autant qu’ils n’ont aucune patience, tolérance et compréhension de l’autre, ils roulent sur des rancœurs, des sentiments de haine gratuite injustifiable politiquement. 

Cette opposition de vitrine qui se veut transparente ? Transparente mais dans le fond, a-t-on vu des politiciens dans le monde qui pensent remporter une victoire quand ils roulent sur des rancœurs et des ressentiments ? 

Pour conjurer ses contradictions internes, ce qui reste de l’opposition essaie de construire une ligne politique en vue de recoller les morceaux. Cette fausse opposition est donc une tactique pour se donner bonne figure aux yeux de l’opinion nationale. 

Comment peut-on être à l’intérieur d’une coalition présidentielle et prendre une posture dans les rangs de l’opposition en même temps ? Ce sont autant de questions sans réponse que nous interprétons comme une grande fuite en avant. 

En examinant les rouages et les mécanismes d’un champ politique en situation de monopole, il faut se pencher sur les limites et les apories du paradoxe suivant : l’espace du débat politique se rétrécit d’autant que le système progresse formellement en conformité avec les éléments procéduraux d’un système. Aujourd’hui présents au parlement, les partis politiques n’ont jamais été aussi utiles au gouvernement et inutiles à l’opposition. Cette contradiction s’explique par le rôle de vitrine symbolique intérieure et extérieure que joue le système partisan algérien. Au gré de l’histoire de l’héritage FLNiste, de l’institutionnalisation d’un système de parti unique et des oppositions et contestations qu’il a suscitées, l’analyse propose une typologie des organisations politiques et de leurs dimensions plus ou moins dissidentes en posant les deux questions suivantes : pourquoi le régime a-t-il permis depuis 1989 l’entrée au parlement de formations diverses ? Comment dans un contexte d’encadrement et de contrôle des organisations partisanes la demande de participation politique des citoyens peut-elle s’exprimer ? 

Le système est aujourd’hui une machine performante et puissante, telle qu’il a été conçu et utilisé au service de l’État. Les partis d’opposition, vivent, quant à eux, dans une position de faiblesse constante. Depuis la mise en place d’un système parlementaire après l’indépendance, ces partis ont dans un premier temps été éliminés puis ont connu, faibles et désunis, une existence précaire. Les rares velléités de libéralisation politique ne leur ont pas donné assez de place pour exister à part entière aux côtés d’un parti au pouvoir incapable de se réformer. La politique de l’État incarnée dans la personne du combattant suprême consistait dans une suite d’ouvertures et de crispations de la vie politique qui renforcèrent le régime de parti unique. Les partis n’ont été que des groupes transitoires -mais bien présents- d’opposition au régime. Des organisations non partisanes, celle du syndicalisme puis celle de défense des droits de l’homme, ont aussi joué le rôle de partis «potentiels». Mais cette inscription de l’opposition politique dans l’éphémère et le virtuel n’a pas empêché le conflit politique de s’ancrer durablement autour des enjeux de pouvoir que ces organisations représentent. 

Aujourd’hui, le régime, tout en réprimant d’une main les oppositions critiques, donne des gages symboliques de pluralisme de l’autre, laissant parfois l’impression d’une politique contradictoire. On le voit ainsi promettre d’œuvrer pour une presse plus libre. De fait, si la liberté d’expression (et plus largement de circulation des hommes et des idées) venait à voir le jour, on pourrait alors gager qu’un des obstacles majeurs de la démocratisation serait levé. En effet, sur un plan formel, le régime a hérité du juridisme : les institutions -telles qu’il les a précisément refaçonnées pour servir de vitrine démocratique- sont prêtes à fonctionner pour le jeu de la démocratie si on les insère dans un environnement concurrentiel. Mais, se fondant sur les symboles et les textes, espérant gagner ainsi la reconnaissance de la communauté internationale, le régime s’abstiendra de résoudre le décalage qu’il s’était promis de combler entre fait et droit. Il ne semble pas que la présence de l’opposition à l’assemblée nationale ait changé la nature d’un corps législatif soumis au pouvoir exécutif depuis sa création. Si les quelques sièges offerts à l’opposition peuvent théoriquement introduire le débat politique au sein de l’assemblée nationale, les échos de la discussion politique ne passent pas les murs de l’assemblée et semblent ne pas avoir de conséquences sur la production de lois par le corps législatif. Celles-ci sont le résultat des décisions prises par les hommes qui détiennent le pouvoir. L’opposition a pu montrer sa force dans le passé, sans s’exprimer par la voix de partis. Elle a pu en effet exercer des effets sur les actions du gouvernement, et représenter pour celui-ci une menace, en particulier lorsque grondait la colère populaire. Dans un système qui n’est que théoriquement parlementaire, la présence de partis à l’assemblée n’assure pas l’existence d’une vie démocratique. Elle se réduit à des signes et des textes qui s’abstiennent de trouver traduction dans une réalité politique. 

Le système aura toutefois offert aux partis un mode d’existence légal qui peut être le fondement d’une future vitalité qui dépend elle-même de la volonté du régime de libéraliser le système politique. Aujourd’hui, l’arène politique est dessinée. Des partis politiques légaux d’opposition l’occupent, siègent à l’assemblée, et ne sont plus définissables comme des groupes transitoires de personnes. 

Or, la mise en place de cette arène, la définition des règles du jeu politique et l’intégration à l’échiquier politique d’une opposition -sans opposition- au régime, sont le fait du pouvoir lui-même, qui contrôle étroitement la structure politique qu’il a dessinée et qui peut ainsi la modifier selon son bon vouloir. 

Libéraliser les règles de la compétition politique signifie qu’y serait introduite la notion de risque et que seront redéfinies non seulement les identités des perdants et des gagnants, mais aussi l’ensemble des joueurs en présence. 

Il est peu probable qu’aujourd’hui, inquiètes du pouvoir potentiel d’une opposition de plus en plus convaincue du projet démocratique, dont tout le monde, même l’État -mais sur un plan symbolique- se fait le défenseur, les élites au pouvoir acceptent ces redéfinitions. Si, à moyen terme, le pouvoir s’acharne à refuser la réalisation de ce projet, et si les tensions sociales dues aux transformations économiques s’accroissent, on peut imaginer que les oppositions iront plus loin dans leur refus du régime, mais aussi que celui-ci réagira de manière autoritaire pour la faire taire, malgré la pression internationale. Mais on peut aussi parier que le travail symbolique, censé sauver les apparences, effectué par le pouvoir, pourra avoir des retombées positives dans le plus long terme sur la culture politique nationale. 

Toute réforme applaudie dans l’hémicycle en est un exemple, tout comme le travail sur les textes juridiques, travail qui peut sembler surdimensionné par rapport aux résultats, puisqu’il instaure en droit une démocratie, mais qui peut avoir le mérite de s’inscrire dans la durée. Ainsi, les partis politiques ne joueront certainement pas en eux-mêmes une fonction importante dans un éventuel parcours de démocratisation. Au-delà et en deçà de cette structure organisationnelle qu’ils définissent, c’est sur le marché des idées que doit se faire la transformation radicale. L’idée de démocratie définie comme pluralisme et libre circulation des idées et des personnes (avant d’être définie comme système avec libre concurrence pour le vote) est largement partagée aujourd’hui. Il ne manque que la volonté de l’élite politique pour commencer à l’appliquer. Celle-ci semble cependant avoir laissé passer le moment le plus opportun, et se verra donc sûrement obligée, face à une contestation plus résolue, à refuser une réelle démocratisation qui ne pourra se faire que contre elle. Dès lors le paysage politique se trouve divisé entre deux types organisationnels d’opposition : d’une part des partis politiques dont la fonction est de légitimer le système politique en place, d’autre part des instances individuelles ou collectives qui opèrent en dehors de la sphère partisane «reconnue» et qui peuvent, faute d’espace légal d’expression, disparaître ou se radicaliser. 

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