Algérie / Quelles langues pour quel système éducatif ? Pourquoi cette diversion ?

par Chems Eddine Chitour*

Dans le domaine des mathématiques et de la physique le langage scientifique se suffit à lui-même les équations sont un langage. On raconte que quand le grand mathématicien russe Grigori Perelman envoya son manuscrit où il démontrait la conjecture de Poincaré problème posé par le mathématicien Henri Poincaré un siècle plus tôt vers 1910, sa résolution comprenait 32 pages d’équations toutes aussi hermétiques les unes que les autres, il n’y avait pas une phrase. Le jury de la revue aurait mis six mois à comprendre les équations et pourtant il n’y avait pas de texte ! Gregori Perelman reçut pour cela le prix de 1 million de dollars de la Fondation Clay pour avoir réussi à démontrer cette conjecture qui résista un siècle. Que fit le mathématicien qui vit reclus avec sa mère dans un appartement plus que modeste à la limite de l’indigence ? Il refusa le prix en ayant cette phrase célèbre « Que voulait vous que je fasse avec ce million de dollars, je sais comment fonctionne l’Univers et cela me suffit ! » 

Mon attention a été attirée ces derniers jours par une nouvelle qui risque de créer une fois de plus un élément qui sera utilisé pour attiser les divisions. Le ministre de l’Enseignement supérieur a officiellement lancé un sondage d’opinion, vendredi, sur la possibilité de substituer l’anglais au français dans les universités. Cette décision à la hussarde relève de la diversion Au-delà du fait que ce chantier générateur de toutes les tensions tant sont amalgamées plusieurs plaies et stratégies de vision de société qui traversent le corps social réveillant le vieux contentieux en 1962, résolu à l’époque provisoirement, à savoir la gestion technique et administrative du pays aux francisants , l’idéologie aux arabisants. Le premier bastion fut celui de l’éducation, ensuite la culture, suivra l’administration. Très tôt, à l’école l’antagonisme arabe français fut visible et pratiquement rapidement le premier cycle ( l’école primaire ) fut arabisé « grâce » à l’apport de contingents d’enseignants en nombre du Moyen Orient qui vinrent avec leur compétence, leurs méthodes et leurs idéologies formater chacun à sa façon , l’imaginaire de l’enfant algérien dont le cerveau était ouvert- en absence de défenses immunitaires de fondamentaux algériens – à tout vent. Les années 70 furent à peine troublées par l’entêtement de Mostefa Lacheraf à vouloir –en connaissance de cause- une école algérienne ouverte sur l’universel en termes de méthodes d’enseignements profondément opposé à la quawmya arabe notamment baathiste. Le lobby d’arabisant fort de l’appui des religieux de toutes tendances confondus y amena un argument imparable : La langue du Coran a la primauté sur tout. 

Nous n’avons jamais voulu faire la différence entre la langue française et la nation qui en fait usage. En l’occurrence les arabisants ont amalgamé à dessein la langue française et la France, synonyme de pays honni. De ce fait il paraissait suspect de parler la langue de Voltaire – ce butin de guerre- si on sait y faire Au contraire on inventa le vocable démonétisant de Hazb França ( le parti de la France) . L’histoire rendra justice et ceux qui glosent sur la France sont aussi ceux qui se replient en France après avoir tant glosé sur elle.Bref. Après le météore Lacheraf , nous eûmes l’Ecole Fondamentale avec Kharroubi qui mit en coupe réglée le système éducatif et imposa une arabisation totale du secondaire réduisant la langue française à une portion marginale dans le même niveau que les autres langues étrangères. Parallèlement à l’enseignement supérieur les sciences sociales et humaines étaient arabisées totalement sans période transitoire mettant sur la touche d’éminents professeurs ce qui a abouti à la disparition de la réputation de l’Ecole de droit et de sciences économiques Du jour au lendemain il était plus important de maitriser le verbe, c’est-à-dire savoir parler que le savoir Le contenu a pris le dessus sur le contenant et c’est tout le drame de quarante ans, nous n’avons pas sédimenté des connaissances et nos étudiants sont des analphabètes 

1989 constitue véritablement une rupture avec l’ancien système. Des cohortes d’élèves mal formées et totalement arabisées frappent à la porte de l’université. C’était le coup de force tant attendu à savoir arabiser totalement l’enseignement supérieur y compris les sciences exactes et les sciences médicales et ceci en dépit du bon sens. Pour éviter le clash et ayant en esprit l’intérêt supérieur des étudiants, nous avions voulu préparer les futurs bacheliers en amont en confectionnant des annales du bac bilingues pour les trois disciplines, mathématiques, physique e biologie. Le ministère de l’éducation qui avait accepté cette idée ,se récusa au moment où il fallait distribuer ces annales que nous avons préparées avec les meilleurs enseignants du supérieur. Une mission dans les pays du Moyen Orient ( notamment en Egypte et en Arabie saoudite) nous avait convaincus qu’il ne fallait pas brader ( les enseignements des sciences exactes et biologiques ne se faisaient pas en arabe, mais en anglais) Dans ce cadre , il faut signaler la cacophonie au niveau de la terminologie chaque pays à sa propre façon de traduire les termes scientifiques ( il y a l’académie égyptienne qui ne reconnait pas le travail de l’Ecole de traduction de Rabat ou de Syrie ou d’Irak…) 

A cette rentrée de 1989 et pour ne pas pénaliser les étudiants les cours principaux de mathématiques ,de physique, de Chimie et de biologie préparés par les Comités Pédagogiques Nationaux avec les meilleurs profs , ont été transcrits sur casettes et chaque établissement s’est vu doter du package complet des quatre matières pour pouvoir les diffuser aux élèves dans un souci de meilleure pédagogie pour tous les établissements avec des assistants arabisés pour les travaux pratiques. Cela demanda un énorme investissement intellectuel qui ne servit pas. Ce fut la débandade de la rentrée de 1989 car le ministre faisant fi de tout ce qui a été fait, prit un arrêté décidant de l’arabisation totale des sciences e de la technologie à l’exception de la médecine ! Et pour cause, le lobby de médecine veillait au grain 

Les établissements notamment de l’intérieur du pays ne purent résister à cette arabisation laminoir – imposée par l’administration qui s’immisce dans le pédagogique- où n’étaient disponibles ni les documents (et pour cause , il n’y en a pas de récents si ce n’est d’anciennes traductions en arabe ( Syrie) d’ouvrages en français des années quarante et cinquante. Ils n’existaient pas aussi d’enseignants arabisants maitrisant les disciplines ! Quelques établissements échappèrent à la curée et pour couronner cette fuite en avant 

Ce descriptif explique comment le combat sourd est toujours d’actualité.les étudiants ne maitrisant ni le français ni l’arabe, n’ont pas aussi les références qu’il faut en arabe. De ce fait le niveau s’en ressent, les étudiants grapillant à gauche et à droite, dans ce qu’ils trouvent comme ouvrages, en médecine ce sera des polycops pour certains ayant plus de vingt ans dans les disciplines scientifiques Ils étudient sur des ouvrages dépassés même en langue française. Seules ont résisté les Ecoles du fait qu’elles ont des effectifs réduits et l’aspect syndicat et idéologie n’est pas prégnant comme dans les établissements de l’intérieur 

L’analyse de Abderrazak Dourari, professeur des sciences du langage apporte des éléments de réponse Il explique que cette tentative est récurrente et que le fait qu’elle survienne en plein hirak n’est pas innocent Il est important de faire un état des lieux de la société « . Les décisions doivent souvent être informées par une connaissance de la société d’abord, par la présence de la langue concernée dans la société c’est-à-dire quel est son ancrage sociétal. (…) En Algérie, l’élite s’exprime en langue française et en langue arabe scolaire. La production scientifique en Algérie se fait essentiellement en langue française (…) Dans les domaines des sciences sociales, humaines et de l’éducation, nous avons -0,001% des publications qui se font en langue anglaise. (…) Notre société vit cycliquement ce genre de décisions. A une époque, on a décidé de tout arabiser. Evidemment, l’élite francisante, qui était suffisamment à la pointe du savoir, s’est retrouvée, du jour au lendemain complètement recluse et même qu’on a mis des charretées entières d’enseignants de langue française à la retraite. (…) Aujourd’hui, nous sommes en plein Hirak et en plein mouvement de la société pour un changement fondamental de la société pour la mettre sur des postures nouvelles à tous les niveaux. Et voilà ce problème venu de nulle part et qu’on parle de substitution d’une langue à une autre et de substitution d’un drapeau à un autre. En réalité, c’est une diversion à la demande sociale. L’université algérienne souffre de la non-maîtrise de toutes les langues, pas seulement du français et de l’anglais. Les Algériens et en particulier les universitaires manquent de maîtrise de toutes les langues. (…) Il n’y a aucun pays de la Planète où vous avez un universitaire monolingue. (…)Dans les lycées en Europe, un élève se doit déjà de maîtriser trois langues (…) » (1) 

Pourquoi il est très important d’apprendre des langues étrangères ? 

S’il est vrai qu’il faut aller investir l’universel, personne n’est contre, le problème est de savoir d’abord poser le problème « L’apprentissage des langues étrangères pour Amy Thompson, présente de multiples avantages. Pourquoi est-il si important d’étudier les langues étrangères à l’université ? Apprendre une langue, c’est forcément s’imprégner de cultures différentes. Les étudiants piochent des éléments culturels associés à la langue pendant les cours, mais aussi au fil de leurs expériences d’immersion. (..)Avec l’aide de leur professeur, les étudiants peuvent s’exercer à développer une pensée critique sur les stéréotypes associés à différentes cultures, qu’il s’agisse de nourriture, d’apparence ou de façons de converser. (…) Toute conversation dans une langue étrangère implique l’utilisation de mots inconnus. Les personnes dotées d’une haute tolérance à l’ambiguïté ne ressentent aucune gêne à poursuivre la conversation bien qu’elles ne comprennent pas tous les mots. (…) Une haute tolérance à l’ambiguïté comporte beaucoup d’avantages. Elle aide les étudiants à limiter leur anxiété dans le cadre de la vie en société et facilite leurs futures expériences d’apprentissage des langues. (…) Mais ce n’est pas tout. Les personnes dotées d’un haut biveau de tolérance à l’ambiguïté ont l’esprit d’entreprendre ; elles sont plus optimistes, plus portées sur l’innovation et la prise de risques. La plupart des universités américaines ont une exigence minimale en matière d’enseignement des langues étrangères, qui varie en fonction de l’étudiant. L’université de Princeton, au contraire, a annoncé récemment que tous les étudiants, quel que soit leur niveau de langue quand ils entrent à l’université, doivent désormais apprendre une langue étrangère » (2). 

L’hégémonie planétaire de l’anglais. 

Il est vrai que la langue anglaise cette vulgate planétaire dont parle le sociologue Pierre Bourdieu envahit tous les domaines et même en France pour être lu, il faut publier en anglais Les principales revues françaises exigent des contributions en anglais Les scientifiques algériens n’ont aucune difficulté an niveau du contenant à publier en anglais par contre ils ont toutes les peines du monde à publier dans des revues à grand impact factor mais ceci est une autre histoire « Il faut, lit on dans cette contribution canadienne rendre à César ce qui appartient à César : l’univers anglo-américain a su monter un vaste appareillage de revues très prestigieuses couplées à de puissantes caisses de résonance tels les grands index de citations comme Web of Science. Que peut-on faire contre une telle machinerie, qui carbure au prestige et à l’argent ? Une bibliothèque universitaire peut payer jusqu’à 100 000 dollars à Thomson Reuters pour avoir accès aux bases de données du service d’information Web of Science, en plus de payer des milliers de dollars pour s’abonner à une seule de ces revues, dont le contenu est lui-même subventionné par les chercheurs, qui paient bien souvent pour y être publiés ! Car la domination anglophone de l’information scientifique crée une sorte de monopole qui donne prise aux francophones, qui comptent parmi les plus gros clients de ces grands groupes d’édition scientifique(3). 

La nécessité du multilinguisme 

S’agit il de convertir tout les enseignements à la langue anglaise dans les sciences dures ou aussi dans les sciences humaines commerciales et autres Il ne fait aucun doute que le monde est de plus en plus connecté et que le commerce, plus que jamais, est international. L’Algérie se devra d’investir ce créneau . En effet, toute entreprise qui souhaite vendre ses produits et services dans différents cadres culturels et linguistiques se doit de mettre la barre toujours plus haut en matière de multilinguisme. Dans toutes les disciplines de l’économie de la finance, du droit, du commerce international et ceci pour pouvoir parler au monde un langage compréhensible. Ceci concerne aussi la production scientifique dans les sciences humaines Pour investir les marchés il faut cibler les langues porteuses et ce n’est pas forcément l’anglais partout 

La publication suivante propose une liste des 10 langues essentielles qui méritent d’être prises en compte s’agissant du commerce internationale On y retrouve évidemment l’anglais, mais de plus en plus de langues qui se doivent d’être maitrisées : « Il devient de plus en plus nécessaire de définir une stratégie de traduction et de localisation qui favorisera de telles interactions à l’échelle internationale. Parmi les 6909 langues vivantes connues, il n’est pourtant pas toujours facile de choisir celles qui constituent un bon investissement. La première chose à faire consiste à évaluer vos objectifs macroéconomiques et vos principaux publics-cibles.(….) L’anglais est la lingua franca des affaires et du milieu universitaire. Parlée dans 94 pays par 339 millions de locuteurs natifs, c’est la langue officielle des 20 organisations internationales les plus importantes. L’anglais est donc incontournable pour toute entreprise qui souhaite prospérer sur la scène internationale .Le chinois est un ensemble de langues sino-tibétaines qui comptabilise au total plus de 955 millions de locuteurs natifs, soit 14,4 % de la population mondiale. C’est, de loin, la langue la plus parlée dans le monde, avec un nombre de locuteurs s’élevant à 1 milliard de personnes. Sa position dominante dans l’économie mondiale en fait une source remarquable d’opportunités commerciales. À l’heure où les entreprises chinoises s’étendent à l’échelle internationale et alors que le pays présente des capacités croissantes de sous-traitance grâce à des coûts très bas et à une productivité élevée, cette langue ne peut être ignorée, d’autant moins que la pratique de l’anglais n’est pas très courante en Chine. Même s’il n’est pas forcément perçu comme une langue d’affaires, l’espagnol, avec 405 millions de locuteurs natifs, est la deuxième langue la plus parlée après le mandarin » (4). 

« L’arabe est parlé par 295 millions de personnes à travers le monde. C’est la langue officielle de 28 pays différents, Et ce n’est pas la seule raison qui explique que l’arabe se classe à la deuxième place des « langues d’avenir » selon un rapport publié par le British Council. Si l’affichage de l’arabe a longtemps été problématique sur les sites web, les derniers logiciels ont surmonté cette difficulté. L’allemand compte 95 millions de locuteurs natifs et un total de 210 millions de locuteurs dans le monde. Il s’agit en outre de la quatrième langue la plus utilisée en ligne. L’Allemagne est le troisième contributeur mondial en matière de recherche et développement. L’allemand est donc particulièrement important pour la recherche scientifique et se place en tête des principales langues scientifiques utilisées dans les sciences dites « douces » telles que la médecine, les sciences sociales, la psychologie, les arts et autres sciences humaines. Grâce à leur réputation de qualité, de savoir-faire et d’intelligence, de nombreuses entreprises allemandes dominent leur branche et si vous souhaitez réussir dans leur domaine, vous devrez utiliser leur langue aussi. La Russie est célèbre pour ses ingénieurs talentueux et ses informaticiens de haut niveau et le russe fait partie des langues les plus populaires dans la littérature scientifique et technique des sciences dites « dures » que sont par exemple la physique, l’ingénierie et la science des matériaux. S’agissant du français on estime à 220 millions le nombre de personnes parlant également le français en tant que deuxième langue. Le hindi est la cinquième langue la plus parlée dans le monde et compte 260 millions de locuteurs natifs. En définitive le paysage linguistique est en perpétuelle évolution. Le choix des langues-cibles est crucial pour optimiser ses résultats commerciaux et gagner des parts de marché à l’échelle internationale. Il relève d’une prise de décision qui n’est ni simple, ni évidente ». (4) 

Comment l’Intelligence Artificielle révolutionne la traduction 

Une solution radicale est en train d être élaborée, et elle permet de s’affranchir du faux débat de la langue, puisque ce qui sera important dans l’avenir, ce n’est pas le véhicule de l’information. Dans ce nouveau siècle beaucoup de paradigmes qu’on croyait immuables ont sauté. La langue a longtemps constitué un rempart que la science vient d’abattre avec brio ! Ce que nous vivons avec l’intelligence artificielle est une révolution car elle a tendance à effacer les frontières linguistiques pour faire apparaitre, le signal qui est lui caractéristique de l’état d’avancement de la connaissance. Ainsi l’histoire de l’intelligence artificielle est intimement liée à celle de la traduction, peut-être parce que savoir donner du sens est ce qu’il y a de plus humain et de plus mystérieux pour la machine. 

Comme l’écrit Remy Demichelis « Le fait est que lorsqu’un internaute cherche à traduire une phrase via un site Web, le résultat a parfois de quoi laisser perplexe. Mais qui, aujourd’hui, se passerait d’Internet pour cette tâche ? D’autant que le domaine a connu des progrès spectaculaires au cours des dernières années, grâce à l’utilisation de systèmes d’apprentissage automatique basés sur des réseaux de neurones . Google, incontournable dans le domaine de la traduction gratuite avec son service Translate, fut l’un des premiers à l’employer pour cette tâche. Il a été rejoint par le français Reverso ou l’allemand DeepL (propriétaire de Linguee). Facebook a aussi investi dans le domaine (lire ci-dessous), tout comme Microsoft, Fujitsu, Baidu, etc. La technologie des réseaux de neurones a été introduite chez Google Translate via son laboratoire Google Brain et grâce aux travaux de Jeff Dean, Andrew Ng, Greg Corrado, Geoffrey Hinton et Quoc Le, figures emblématiques de l’intelligence artificielle. « Pendant dix ans, on utilisait une méthode qui s’appelle ‘Phrase Based Machine Translation’ » (PBMT) : l’algorithme coupait la phrase en petits morceaux et on traduisait chaque petit bout en adoptant une approche statistique », explique Julie Cattiau, ingénieur et product manager chez Google Translate. C’est un peu ce qu’un humain fait lorsqu’il colle trop au texte : le naturel de la phrase n’est pas conservé et cela peut donner lieu à des contresens. Avec un réseau de neurones, au contraire, l’algorithme considère la phrase toute entière. (…) Cette innovation, lancée en 2016, a permis de faire presque autant de progrès qu’en dix ans d’amélioration de la traduction automatique chez Google (…) » (5) 

« Car, avec les réseaux de neurones, il faut dans un premier temps donner à la machine des milliers de textes à lire dans une langue et leur traduction – c’est la phase d’entraînement. Après la phase d’entraînement, la machine passe aux exercices pratiques. L’humain lui dit quand elle se trompe ou non. Les « neurones » se mettent alors à jour pour affiner leurs résultats. (…) Google, avec ses 140 milliards de mots traduits par jour et 103 langues, permet aussi à ses utilisateurs de lui indiquer des erreurs directement sur son site afin de perfectionner le modèle. Reste que, la combinaison de ces outils avec d’autres technologies d’IA, comme la reconnaissance vocale ou l’analyse d’images, fait naître des applications spectaculaires. Google Translate permet par exemple d’obtenir la traduction écrite d’une phrase parlée. Avec les écouteurs Pixel Buds, lancés à l’automne dernier aux Etats-Unis, l’utilisateur peut même entendre directement la traduction de son interlocuteur. « Cette fonctionnalité-là, on la voit comme un premier pas vers un monde où les gens pourraient avoir des conversations très naturelles dans deux langues », indique Julie Cattiau. La bataille de la traduction, ouverte par l’IA, vient à peine de commencer » (5) 

Conclusion 

Dans ce bref état des lieux qui peut contribuer le moment venu, à la compréhension des enjeux de passage d’une sphère coloniale à une autre, car il ne faut pas se faire d’illusion si nous quittons un espace d’expression d’une langue, nous quittons du même coup notre rapport au monde. 

Imaginons que nous décidons l’abandon de la langue française en connaissance de cause , le moment venu, car ce moment viendra, nous devons évaluer ce que nous allons « perdre » ! nous ne savons rien de ce qu’on va gagner dans l’immédiat car nous gérons nos décisions à l’émotion ! Changer toutes les habitudes, les façons de faire, demande du temps, nous n’avons rien à attendre des pays du Moyen Orient où nous serons bons derniers, non seulement nous n’apprendrons rien mais le peu d’ouverture que nous avons sur l’universel sera étouffé par un trou noir qui nous précipitera dans les abysses de la fatalité, de l’intolérance ! Bref nous allons mettre le cap sur le Moyen âge 

La solution radicale élaborée avec l’apport de l’intelligence artificielle permet de s’affranchir du faux débat de la langue, puisque ce qui sera important dans l’avenir, ce n’est pas le véhicule de l’information mais l’information elle-même et c’est là où le bat blesse nous n’avons rien à vendre comme prouesse scientifique quelque soit le véhicule de l’information utilisé Cela devrait être le vrai combat autrement plus important que cette fuite en avant 

Ouvrir la boite de Pandore maintenant en pleine ébullition du Hirak est de mon point de vue dangereux car cela va nécessairement mettre sur le tapis le statut de la langue amazigh où nous avons là aussi des partisans de l’aventure, comme nous les avons connus dans l’arabisation échevelée des années 80 

Avoir une démarche cohérente et œcuménique devrait être le moment venu la priorité du système éducatif dans son ensemble en définissant le continuum des enseignements le continuum des langues que doivent maitriser les Algériens. Pour cela il y a nécessité d’un état des lieux sans complaisance car le choix d’une langue doit obéir à plusieurs contraintes D’abord l’opportunité : Pourquoi changer ? Evaluer les atouts et surtout les menaces L’acceptation internationale et les contraintes en termes de « représailles » notamment indirectement sur nos relations internationales (étranglement par les visas) 

Une fois la décision prise, par où commencer le primaire ? Avons-nous les enseignants, les moyens pédagogiques et les méthodes pédagogiques ? A quelle abscisse de temps on s’adresse au moins une décennie. Les moyens dont on dispose en temps qu’outil pédagogiques mais surtout méthodes à enseigner Les personnels à former à différents horizons 

De ce fait changer de sphère linguistique – sans étude profonde en dehors de tout sentimentalisme ne me parait pas porteur, je suis de ceux qui prônent l’ouverture vers l’anglais sans perdre le butin de guerre. Je suis convaincu qu’il faut y aller le moment venu avec sérénité pragmatisme, réalisme, tout en sachant que le support de l’information ne fait pas l’information c’est-à-dire la connaissance et c’est là le défi du système éducatif. 

Notes : 

1. Younès Djama https://www.tsa-algerie.com/langlais-pour-remplacer-le-francais-a-luniversite-un-coup-tordu-contre-letat-et-contre-la-societe/ 07 Juil. 2019 

2. Amy Thompson https://www.lepoint.fr/societe/pourquoi-il-est-tres-important-d-apprendre-des-langues-etrangeres-22-01-2017-2099233_23.php 

3. https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/500994/langue-de-science# 

4. Inês Pimentel https://blog.amplexor.com/fr/les-10-langues-les-plus-demand%C3%A9es-dans-le-monde-des-affaires 

5. Remy Demichelis https://www.lesechos.fr/2018/05/comment-lia-revolutionne-la-traduction-991256 

*Professeur – Ecole Polytechnique .Alger 


18ème vendredi de manifestation contre le système. (Ph :Fateh Guidoum / PPAgency)

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L’amazighité qui dérange… Parlons-en clairement


par Abdou Elimam*

Les commentaires qui ont suivi l’interdiction du port du drapeau amazigh auront permis à la revendication d’amazighité de (re)faire surface. Alors que sur un plan juridique la langue tamazight est clairement reconnue et préservée, quels messages étaient censés nous renvoyer ces drapeaux d’obédience supranationale ? Afin de nous engager sur les voies d’un dialogue constructif, je suggère qu’on y lise autant de symptômes d’un malaise identitaire. 

Il faut reconnaître que l’ère Bouteflika aura, dans des élans bien politiciens, permis bien des artifices en guise d’acquis amazighs. Ces dernières ont été propulsées au rythme des concessions faites par le pouvoir autoritariste. Ainsi fut consacré le fait amazigh dans une Constitution qui, sans débat aucun, fut imposée aux Algériens médusés et perplexes. C’est toujours par ce même président que la fête populaire maghrébine séculaire et sans connotation particulière de « ennayer », s’est vue, dorénavant, symboliser le premier de l’an « berbère » (en référence à l’année de l’accès au trône d’un pharaon qui serait prétendument berbérophone et dont les aïeux seraient originaires de Libye). A ces faits du Prince, s’ajoute l’excès de zèle d’une ministre de l’Education Nationale qui décrète tamazight (cette langue issue du bricolage « savant » d’apprentis sorciers), en tant que langue obligatoire et généralisée ! Tamazight, rendue obligatoire pour tous, va constituer, pour les élèves (berbérophones inclus) autant que pour les parents, un nouvel obstacle à surmonter, pour survivre encore et encore ! 

Mais quelle place occupe la question linguistique dans l’acception contemporaine de l’amazighité ? En réalité elle n’est que symbole fédérateur car la néo-langue tamazight contrarie la communication fluide et naturelle des locuteurs natifs – d’ailleurs les productions dans cette langue de loboratoire sont mort-nées, sans vie et, dans le meilleur des cas, « lecteurophobes ». Munis d’un symbole en guise de langue, les (jeunes) berbérophones ont le regard tourné vers un ailleurs romantique, celui d’une Tamazgha en voie de libération. C’est ainsi qu’a pris corps, dans les réseaux sociaux, un sentiment de chauvinisme nationaliste aux formes parfois xénophobes (« les Arabes nous ont fait ceci, nous ont pris cela, etc. »). C’est donc bien de frustration qu’il est question. Et ce qui nourrit un tel manque à assouvir, ce sont des fantasmes posés comme identité amazighe et ne reposant sur aucune assise matérielle et historique assertée. Or si nous voulons convoquer la raison, il nous faudra la nourrir de faits avérés et historiquement validés. Raison de plus pour ouvrir le chantier de l’histoire et tâcher de dégager les bases crédibles et vérifiables d’un consensus national. 

Sur trois mille ans d’histoire de ce nord de l’Afrique, il ressort clairement que la langue berbère est minoritaire, sinon minorée par ses propres dirigeants. En effet ni Massinissa (qui a fait du punique sa langue officielle), ni Jugurtha ou Juba 1 (qui usaient du latin) n’ont eu recours à cette langue de nos jours tant mythifiée. Pourtant ils étaient rois ! Ils étaient le centre de décision. 

Parallèlement à cette présence berbérophone effective mais minoritaire, une langue franche s’impose sur tout le nord de l’Afrique, la langue des Carthaginois (le punique). La distribution des deux groupes linguistiques était déjà favorable au punique du temps de Carthage. Avec la domination romaine, on atteste d’un néo-punique ; soit d’un punique partiellement latinisé à côté du latin. Le rapport entre les deux langues du territoire reste le même (punique dominant et berbère atomisé). L’arrivée des Arabes va nous permettre de dégager la clé d’un mystère linguistique qui a donné lieu à des spéculations qui frôlent le ridicule. 

En effet le paysage sociolinguistique du Maghreb au VIII/IX è. siècle est tel que les centres d’expression berbérophone sont bel et bien attestés çà et là, mais le parler dominant est le punique ; soit une langue sémitique au même titre que l’arabe. Le contact entre les propagateurs de l’islam et la population locale a donc été encouragé et stimulé par cette proximité linguistique (« langues collatérales », selon la didactique contemporaine) entre l’arabe et le néo-punique. C’est bien parce que la population était majoritairement punicophone, au moment de l’implantation de l’islam et de l’empire arabo-musulman, que l’adhésion aux principes de cette religion nouvelle et émancipatrice a été facilitée. La seule explication de la réception quasi spontanée du message coranique est donc linguistique : le parler dominant était collatéral à l’arabe. Ce parler dominant – qui a évidemment beaucoup emprunté à la langue du Coran, par la suite – était reconnu comme tel puisque des savants andalous l’ont appelé « lissen al-gharbi ». Par conséquent nos aïeux n’ont pas subi une transplantation linguistique dans leurs cerveaux ayant permis de substituer la langue arabe à leur langue maternelle. Il n’y a pas eu « d’arabisation spontanée et passive » des berbérophones (comme le proclament certains orientalistes de la colonisation). Comment croire qu’il y a eu substitution de sa propre langue maternelle pour parler, non pas la langue du nouveau maître (l’arabe fasih), mais la langue qui était majoritaire dans le territoire en question ? Si la langue parlée (que nous appelons de nos jours la « darija ») avait été un mélange de berbère et d’arabe, nous l’aurions su. En réalité la darija a très peu emprunté au berbère. Les deux langues sœurs ont su cohabiter trois mille ans durant sans se phagocyter mutuellement. Et cette pérennisation des deux langues maternelles constitue un témoignage têtu de l’histoire. Y compris les proportions d’usages linguistiques se sont maintenues. 

Que nos jeunes compatriotes berbérophones se rassurent donc : la langue arabe ne nous a pas envahis au point de nous faire oublier à jamais nos langues maternelles. Ni le punique sous sa forme actuelle (ed-darija), ni les parlers berbères n’ont été évincés. Nous avons intégré l’arabe, à des degrés divers, dans nos langues sœurs, sans nous dénaturer. Seule une telle explication permet de rendre compte de la longévité et de la vivacité de nos deux langues maternelles. 

Quant au pouvoir berbère « usurpé par les Arabes », ceci est encore une vision de l’esprit puisque, au moment de l’arrivée des nouveaux conquérants, le pouvoir était sous contrôle byzantin. Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre la géopolitique au VII/VIII è. siècle. Le territoire nord africain est, à ce moment, un espace fait de centres regroupant des tribus et répartis de nord-est à nord-ouest, plus particulièrement. Les tribus s’organisaient en confédérations tribales pour mieux se protéger contre les attaques exogènes. Parfois ces confédérations acceptaient de prêter allégeance à une puissance étrangère (carthaginoise ou romaine ou byzantine) pour bénéficier de largesses financières, commerciales ou militaires. C’est ainsi que les rois numides ont pu jouir d’une relative autonomie administrative, culturelle et économique malgré la suprématie de ces puissances. 

Pour ce qui est de la Numidie, cela a duré 146 ans en tout et pour tout ; bien avant l’ère chrétienne! Entre temps, 2000 ans se sont écoulés avec des apports culturels et linguistiques très variés : romain/ latin, byzantin/grec, arabe, turc, espagnol, français – pour l’essentiel. Il faut dire que la notion de frontières telle que nous la concevons de nos jours n’avait rien à voir. Les tribus étaient soit libres et fragiles, soit soumises mais protégées. Les espaces eux-mêmes étaient très fluctuants. On pouvait être délogé par plus puissant à tout moment (ce qui explique la politique d’allégeance aux puissances dominantes). La notion de « unification territoriale » par un Massinissa ou un autre est donc toute relative ; il n’y avait ni eau courante, ni trains, ni Internet – sans parler d’une administration centralisée et omniprésente… Les frontières étaient aussi aléatoires que pouvaient l’être les dominants. L’unification de la Numidie c’est donc 5% dans l’histoire de l’Afrique du nord. Les territoires ont continué leurs développements en dehors de cette hégémonie politique (et/ou militaire). Ensuite, il y a bel et bien eu des dynasties berbères durant les règnes des califats arabes, mais elles étaient arabophones et défendaient les intérêts de leurs maîtres moyen-orientaux. 

Que nos jeunes compatriotes amazighophones retrouvent de la sérénité : le pouvoir politique berbère a bel et bien existé il y a de cela plus de 2000 ans, mais entre temps, la vie a continué sans leur domination. Maintenant, si l’on veut tout de même récupérer un pouvoir perdu il y a vingt siècles, il va falloir l’argumenter car cela va nier 95% du temps historique de ce territoire ! De ces observations il ressort que la revendication amazighe contemporaine dit, en gros : « aidez-nous à restaurer Tamazgha, ensuite laissez-vous phagocyter jusqu’à retrouver votre identité berbère refoulée. Tout ira mieux après. ». 

Or, au propre comme au figuré, Tamazgha est un conte de fée qui n’a aucune base historique si ce n’est une projection sur un espace linguistique chamito-sémitique – mais cela fonde-t-il une identité ? On imaginerait mal un drapeau de la francophonie côtoyant celui des Etats membres. Quant à l’exemple de la confédération américaine et dans une certaine mesure la communauté européenne, il y a eu adhésion d’un ensemble d’états (existant préalablement) à une vision partagée d’union scellée par une constitution ; nous sommes donc bien loin de telles configurations. 

Notre histoire commune a débouché sur une réalité nouvelle : l’Algérie. Cette dernière est une synthèse de tous les apports culturels, religieux, linguistiques et économiques qui s’y sont déversés. Et l’identité algérienne (ce que par ailleurs j’ai appelé « l’algérianité ») est une réalité palpable. Ce pays a la chance d’avoir deux langues maternelles : la darija (ou maghribi) et le berbère. Préservons-les et protégeons-les car elles nous viennent de loin, du fin fond de notre histoire. L’identité que je me suis forgée est celle d’une nation multilingue qui n’a qu’un drapeau, celui qu’un million et demi de chouhadas ont permis de hisser haut, au milieu des autres nations reconnues de par le monde. Que l’amazighité trouve dans l’algérianité ses propres constituants, cela est naturel. Mais qu’elle en constitue le socle absorbant et surdéterminant, cela demanderait clarifications à la fois historiques et linguistiques. Quant au Hirak, il a besoin de clairvoyance pour conduire son audace historique avec assurance sans se laisser diviser par des slogans contreproductifs. 

*(Linguiste, auteur de Le maghribi, alias ed-darija aux Editions Franz Fanon – Alger) 

Photo : H. Lyes

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