Algérie, Turquie, France : une histoire partagée ?

Par Zinedine Sekfali
A la fin du mois de janvier dernier, le président de la République turque, Tayeb Rajab Erdogan, a effectué, sur invitation du Président Abdelmadjid Tebboune, une visite de deux jours à Alger. Il y fut reçu dans une ambiance chaleureuse et avec les honneurs dus à l’homme d’État qu’il est. Dans son allocution de bienvenue, le Président Tebboune a notamment déclaré à son hôte qu’il était en Algérie comme dans son «deuxième pays».

Cette expression, qui a étonné quelques Algériens, a sa propre histoire. Mais l’étonnement fut, semble-t-il, plus grand tant en Algérie qu’en France, lorsqu’on apprit que le Président Erdogan, de retour chez lui, a déclaré dans un discours prononcé lors d’un meeting populaire que le Président Tebboune lui a confié que le nombre des victimes algériennes des massacres commis par les Français durant la colonisation de l’Algérie est évalué à cinq millions et que les autorités algériennes étaient disposées à communiquer aux autorités turques de plus amples informations sur ces crimes. Ce fut le tollé dans la presse et dans les réseaux sociaux sur les thèmes : «Mais de quoi se mêle Erdogan ? La Turquie est une dictature ! La Turquie opprime les Kurdes ! La Turquie n’est pas un État de droit ! La Turquie veut restaurer le Califat ottoman ! La Turquie a colonisé l’Algérie trois siècles avant l’arrivée des Français» ! D’où les quelques remarques ci-après sur l’expression métaphorique «second pays». De là aussi des rappels de certains faits et évènements historiques partagés entre l’Algérie, la Turquie et la France, rappels assortis de mises au point qu’on veut, sans polémique aucune, les plus claires et nettes que possible. 

1- Second pays et seconde patrie
Cette expression métaphorique a une histoire. Dans les temps anciens, quand les gens étaient naturellement polis et hospitaliers, les maîtres de maison recevaient leurs invités et leurs hôtes de marque avec des paroles de bienvenue, comme celles-ci : «Ahlan wa sahlan, wa marhaban bikoum fi darkoum ettani !»  Sans que l’on puisse dire avec précision quand, où et comment  on est passé de «darkoum» à «biladoukoum» (en français : second pays ou seconde patrie), on sait en revanche que cette expression a fait florès dans le discours politique au temps du baâthisme triomphant. En ce temps-là, les responsables politiques se donnaient en toute occasion du «frère», et se fixant pour objectif l’unité arabe, se passaient les uns aux autres l’expression «seconde patrie». Certes, il y a eu plusieurs unions entre les Arabes. Elles furent très brèves et en général mal vécues par les uns et les autres. Suite à la persistance des divisions dans le monde arabe et les désaccords interarabes que Djamal Eddine a annoncés dans cette sentence aussi cinglante que lucide, «les Arabes se sont mis d’accord pour être en désaccord», l’expression «deuxième pays ou deuxième patrie» a progressivement perdu tout sens et toute portée politique, tant au Machrek qu’au Maghreb. Elle n’est plus aujourd’hui qu’une formule de rhétorique, que les politiciens arabes ressortent pour masquer les profondes déchirures des pays arabes. Or, Erdogan n’est pas arabe ! C’est un Turc. 
En lui souhaitant la bienvenue dans son second pays, Tebboune se voulait être poli et hospitalier, ce qu’il est profondément sans doute. Personnellement, je pense qu’en utilisant cette formule de politesse, certes désuète, il a aussi voulu faire un subtil mais significatif clin d’œil, aux trois siècles de l’histoire commune et partagée entre la Turquie et l’Algérie. L’allusion à une période aussi lointaine de l’histoire de l’Empire ottoman et de la Régence d’Alger ne saurait tirer, à mon humble avis, à conséquence tant au plan diplomatique qu’au plan politique ! En tout état de cause, personne ne peut refaire l’histoire ni en effacer une partie, et moins encore s’autoriser la manipuler.

2- Relations algéro-turques et contentieux turco-français
S’il arrive de temps à autre que les relations algéro-françaises connaissent, de façon passagère, des pics de tension, on ne connaît pas de crise sérieuse entre l’Algérie et la Turquie, ayant donné lieu par exemple à des rappels d’ambassadeurs ou à des démentis officiels. En vérité, les relations algéro-turques  sont, depuis des décennies, sereines et paisibles, tant au plan de l’histoire que du point de vue de nos relations bilatérales, diplomatiques, commerciales, culturelles et économiques. Objectivement, il existe de l’empathie entre le peuple algérien et le peuple turc, et les relations entre les deux États sont plutôt empreintes de considération et de respect mutuel. 
En revanche, il y a de profondes divergences et de lourds contentieux entre la France et la Turquie. Cela n’est pas un jugement fait à l’emporte- pièce. C’est un constat basé sur des faits objectifs incontestables. Ces deux pays se sont combattus durant la première guerre mondiale (1914-1918). Ils se sont férocement affrontés en août 1915 dans la sanglante bataille de Gallipoli, (Dardanelles). A la fin de la Première Guerre mondiale, la Turquie, alliée fidèle de l’Allemagne, fut dépecée et la France obtint une bonne partie des wilayates arabes du Moyen-Orient, en l’occurrence la Syrie et le Liban, le reste étant gracieusement attribué à la Grande-Bretagne. Lors de la Seconde Guerre mondiale, la Turquie se rangea de nouveau du côté de l’Allemagne contre la France. A la fin de cette 2e guerre, la France obtint, au détriment de l’Italie qui s’en était appropriée, une bonne partie de la Libye, en l’occurrence le Fezzan et la Cyrénaïque, riches en pétrole et ouverts sur l’Égypte, le Soudan et l’Afrique noire dont elle occupait déjà une bonne partie. ­­­De nos jours, la France et la Turquie s’opposent, diplomatiquement s’entend, sur trois questions sensibles : la question syrienne, la question kurde et la question du génocide arménien. Ces trois différends entre ces deux pays ont des causes nombreuses et complexes, d’ordre historique, d’ordre politique, d’ordre idéologique et religieux. Ils sont d’autant plus difficiles à résoudre, qu’à leur complexité intrinsèque s’ajoute le fait qu’ils heurtent de front le nationalisme et le patriotisme des Turcs et réveillent les appétits expansionnistes des vieilles nations colonialistes ou impérialistes. Ces différends sont clairement attisés par certains pays extérieurs à cette région du monde riche en hydrocarbures. Ces pays tiers s’immiscent et interviennent parfois militairement dans les affaires intérieures des pays anciennement colonisés, au nom de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme, mais en réalité dans le but inavoué de consolider leur influence politique et économique dans la région. Il n’échappe non plus à personne qu’il existe en France une forte opposition à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. N’est-ce pas là quelque chose de paradoxale, dans la mesure où la Turquie est, à l’instar de la France, membre de l’Otan depuis des décennies ? Mais n’est-ce pas en outre que ce sont les Français qui ont inventé l’expression péjorative «tête de Turc», pour désigner toute personne contre laquelle il est permis de cogner à loisir ? Enfin, si la notion de «choc des civilisations», conçue et théorisée par l’essayiste américain Samuel Huntington (1996), peut avoir du sens, c’est bien à propos des trois sujets conflictuels ci-dessus cités. Que l’on conteste la théorie de Huntington et que l’on refuse de la valider est une chose, mais qu’au moins on reconnaisse et admette que la France a fait de ces trois questions litigieuses son cheval de bataille contre la Turquie qu’elle cherche manifestement à affaiblir et exclure de cette région considérée par elle comme une chasse gardée, pendant que d’autres pays s’emploient à miner l’Iran, au risque de provoquer une redoutable conflagration.
Si l’on doit évoquer ici les massacres des Arméniens en Turquie et faire un parallèle entre eux et les massacres des Algériens par les Français durant la colonisation de l’Algérie, il convient aussi de remarquer que : — les massacres des Arméniens qualifiés de génocide par une trentaine de pays dont la France se sont déroulés en Turquie entre 1915 et 1917 —?? que ces massacres ont eu lieu dans un contexte de guerre mondiale (1914-1918) qui a fait parmi les belligérants des millions de morts ; — que le nombre de pays ayant qualifié de génocide les massacres des Arméniens, et ont en imputé la responsabilité à la seule Turquie, sont environ une trentaine comprenant les Alliés des deux guerres mondiales et quelques autres pays occidentaux d’Europe et de l’Amérique ; – que ni l’Algérie ni aucun pays arabe ou musulman  n’a reconnu ce génocide en tant que tel ; – qu’il n’est pas dans l’intérêt de l’Algérie de prendre parti dans une querelle qui ne la regarde pas ; -que l’on ignore si la demande du Président Erdogan à son homologue algérien a été formulée lors d’un entretien en tête à tête ou lors d’une réunion des délégations des deux pays ;  – que l’ on ne sait pas si cette demande a été consignée dans un procès-verbal ou tout autre document en usage dans les relations interétatiques.

Mais ce qui demeure le plus curieux dans cette subite effervescence qui secoue les relations entre la France et la Turquie, c’est que la Turquie puisse ignorer qu’il existe une littérature et une documentation abondantes, desquelles il ressort clairement que les guerres que la France livra en Algérie en 1830 et de 1954 à 1962 furent des guerres d’occupation coloniale, des guerres d’extermination, des guerres raciales, toutes émaillées de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. 
De plus, il est incompréhensible que la Turquie n’ait jamais chargé ses services compétents en matière de recherches historiques de procéder au récolement et à l’analyse de la documentation (livres d’histoire, débats parlementaires, journaux d’époque, mémoires militaires, correspondances d’officiers généraux, discours de responsables politiques, etc.) qui existe sur la conquête de l’Algérie et sur la guerre d’Algérie. Les chercheurs turcs savent exactement, j’en suis persuadé, où se trouve cet important fonds documentaire, tombé depuis des décennies dans le domaine public.
En ce qui nous concerne, nous pouvons affirmer, avec preuves à l’appui, que les guerres menées par la France en Algérie entre le 14 juin 1830, date du débarquement à Sidi Fredj, au 19 mars 1962, date du cessez-le-feu, ne furent en rien des guerres conventionnelles. Dans son remarquable livre intitulé «Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l’État colonial», éditions Casbah 2005, l’auteur Olivier Le Cour Grandmaison, professeur de sciences politiques et de philosophie politique à Paris, cite d’emblée l’article 109 de la Constitution de la 2e République française (1848-1852) qui stipulait : «Le territoire de l’Algérie… est déclaré territoire français.» 
Cet article sec et bref, consacrait deux actes graves accomplis par la force des armes : la suppression de manière unilatérale de la Régence d’Alger en tant que sujet du droit public international d’une part, et un «Anschluss» ou rattachement politique et économique de l’Algérie à la puissance occupante, d’autre part. Ce livre très documenté dont, en tout état de cause, nous recommandons vivement la lecture à nos amis turcs, constitue une inépuisable mine d’informations et de renseignements sur la colonisation de l’Algérie et un inventaire implacable des génocides, crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés par l’armée française en Algérie à partir de 1840 sous le général Bugeaud qui instaura le «Pouvoir du sabre», lui permettant de cumuler entre ses mains le pouvoir politique (exécutif et législatif), le pouvoir judiciaire et bien entendu le pouvoir militaire. 

3. L’intelligentsia française face à la conquête de l’Algérie
L’auteur de ce livre cite une pléiade d’hommes du monde des arts, des lettres et des sciences qui, durant toute la période de la conquête de l’Algérie, se sont cru obligés de faire l’apologie du colonialisme et de cautionner l’usage sans limite des armes contre les indigènes. 
Pour justifier les massacres massifs, les enfumades, les spoliations, les mises à sac, les profanations des lieux de culte, les déportations, les supplices, les mutilations, la torture, les viols des femmes et des enfants commis par les troupes et leurs chefs, ces intellectuels invoquaient la forte résistance opposée par les colonisés aux envahisseurs. Parmi les intellectuels qui se firent les hérauts et les apologistes de la colonisation et des crimes contre l’humanité auxquels elle a donné lieu, on trouve des juristes, des politologues, des sociologues, des anthropologues, des écrivains, des artistes et des scientifiques. Tous étaient célébrés et honorés pour leurs œuvres, leurs livres, leurs travaux, leur esprit inventif et leur créativité. 
En vérité tous leurs écrits sur la conquête militaire de l’Algérie, son occupation et sa colonisation  sont, quand on les lit de près, des modèles d’écrits racistes aussi immondes les uns que les autres. Certains de ces intellectuels avaient compris, presque d’instinct, oserais-je dire, l’intérêt qu’il y avait pour les colonisateurs à diviser les populations autochtones en Arabes et Kabyles et à veiller à ne jamais les laisser s’unir. (on ajoutera plus tard aux Arabes et Kabyles, les Mozabites, les Chaouias et les Touareg et l’on conclura qu’il n’y a pas en Algérie de peuple algérien mais un conglomérat de communautés ethniques différentes et distinctes. CQFD). Voici quelques morceaux choisis de cette littérature raciste abjecte : les Kabyles et les Arabes sont des peuples auxquels nous ferons jamais adopter ni nos mœurs ni nos usages. Leurs mœurs se sont conservées intactes, elles le seront probablement toujours — Les Arabes méprisent les lois… Le larcin, le rapt, le brigandage sont autorisés par leurs chefs (…) Ils se font honneur de leurs vices. — Les Arabes sont fiers, vindicatifs et de mauvaise foi (…). Ils sont sans cesse livrés à la débauche et à la paresse. L’Arabe est bourreau par essence, bourreau par vocation (…) il contemple avec délice les souffrances de ses victimes. 
Le Kabyle tient à la maison. Il est sobre, habitué au travail, rompu à la fatigue, doué d’une rare intelligence. L’Arabe est menteur, voleur, paresseux de corps et d’esprit. Le sillon arabe n’est point ce beau sillon droit et profond de l’Européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à travers les champs. L’Arabe est le plus incapable des agriculteurs, il n’est bon qu’à gaspiller et détruire les richesses naturelles. Les mâles arabes dégagent une exhalaison ammoniacale. Le caractère bilieux domine chez les Arabes, ce qui les rend impétueux et irascibles. Presque toutes les femmes arabes dégagent une odeur infecte (…) Dans les rues, sur les places, à chaque pas, un relent vous arrive. Avec un haut-le-cœur, vous cherchez autour de vous les vieux fromages ou les vieilles viandes (qui dégagent des odeurs putrides). Il n’y en a pas, il n’y a que des femmes arabes — Le viol est une des distractions les plus familières des Arabes — Les Arabes sont assassins, voleurs, faussaires et tous adonnés à la pédérastie… L’écrivain Guy de Maupassant, envoyé en Algérie en qualité de reporter par un journal parisien, afin d’observer in situ et de visu les indigènes, a conclu sa série d’articles où il a souligné jusqu’à la caricature les «défauts, vices et tares» des indigènes, par cette phrase qui nous écœure aujourd’hui encore : «Il y a d’autres faits fort communs et tellement ignobles que je ne puis les rapporter…»
En plus clair : ces gens-là sont des sauvages, des fainéants, des dépravés, des malhonnêtes, des fourbes et encore je ne vous dit pas tout ! Alexis de Tocqueville, auteur connu pour ses travaux en droit public et en sciences politiques, réputé pour ses idées libérales et fervent admirateur de la jeune démocratie américaine, s’est lui aussi intéressé à l’Algérie. Dans un rapport officiel, il a notamment écrit ceci : «Pour moi, je pense que tous les moyens de désoler les tribus doivent être employés…. Le premier (moyen) c’est l’interdiction de commerce, le second, c’est le ravage du pays… Je crois de la plus haute importance de ne laisser subsister ou s’élever aucune ville (dans le pays d’Abd el Kader)… et de détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population.» Il est par ailleurs l’auteur des concepts à forte charge impérialiste  suivants : la Méditerranée est une «mer politique», et doit être un «lac français».
Alphonse de Lamartine, poète romantique et homme politique, affirma péremptoire : «Ma pensée c’est qu’Alger doit être un appendice du territoire français.» Du haut de la tribune de l’hémicycle du palais Bourbon, où il a siégé en tant que député, il a dit : «Nous n’abandonnerons jamais Alger !» Ce mot d’ordre qui aurait pu servir de slogan à l’OAS en 1962, et de viatique politique à tous les «nostalgériques», pour reprendre ce néologisme dont la paternité a été attribuée à l’écrivain Henri de Montherlant (1896-1972), auteur de La rose de sable, écrit en 1932, mais édité qu’en 1967, et de Le maître de Santiago, écrit en 1946. C’est Montherlant qui a écrit : «Les colonies sont faites pour être perdues ! Elles naissent avec la croix de mort au front.» En tout cas, on conviendra que beaucoup d’intellectuels français de l’époque, en plus d’avoir été de fervents colonialistes et des racistes invétérés, se sont souvent rendus coupables d’apologie de crimes contre l’humanité et d’appels publics à la haine.Il existe, hélas, encore en France, un fort courant d’opinion raciste, sur lequel prospèrent quelques partis politiques de droite et d’extrême droite. 
Le racisme à la française a ses doctrinaires, ses théoriciens, ses penseurs, ses militants, ses pratiquants et ses électeurs. Il a un lourd passé, un présent agité et pourrait avoir un avenir politique, grâce à une petite bande de fascistes de haut vol ou, pour reprendre une expression de Bourdieu, une poignée de demi-philosophes et des demi-intellectuels délirants, qui hantent les plateaux TV et qui, avec acharnement et sans répit, cassent du «Beur», du musulman et du Noir.

La bataille de Navarin, 20 octobre 1827

4. Sur les exactions de l’Armée d’Afrique
Quant aux militaires de l’Armée d’Afrique, il leur fut ordonné, par les plus hautes autorités politiques françaises et par leurs chefs militaires, de «coloniser et d’exterminer», comme nous le rappelle le titre de l’ouvrage d’O. Le Cour Grandmaison, cité ci-dessus, ils se sont abattus sur l’Algérie et son peuple, comme un vol de rapaces et une meute de prédateurs. Ils ont pour noms : Bugeaud, Henri d’Orléans (fils du roi Louis-Philippe), Saint-Arnaud, Lamoricière, Pélissier, Cavaignac, Damrémont, Clauzel, Canrobert, Herbillon, Valée et j’en passe. Seul Damrémont est mort au combat. Il a été tué par un obus de canon lors du siège de Constantine (10-13 octobre 1837). Quelques-uns ont été blessés au combat, tel le colonel Lamoricière qui a lancé l’assaut des zouaves sur la ville de Constantine (on y reviendra ci-après). Certains ont été élevés à la dignité de maréchal de France, beaucoup ont terminé leurs carrières comme généraux, quelques-uns furent nommés gouverneurs généraux de l’Algérie, d’autres devinrent députés ou ministres. Ils sont tous partis à la retraite chargés de décorations et auréolés de gloire, pour leurs états de service, c’est-à- dire pour ce qu’ils ont fait en Algérie ! Aujourd’hui, les noms ci-dessus cités ne disent rien à l’immense majorité de nos concitoyens. Par contre, ceux qui parmi nous sont âgés de 70 ans et plus se souviennent que des établissements d’enseignement, des rues et des places publiques, des localités portaient leurs noms, et que des statues les glorifiant s’élevaient sur les places publiques, dans un grand nombre de villes et villages de notre pays.
Bugeaud est le plus connu de ces militaires. Il était le héros adoré des colons d’Algérie et la terreur des Algériens. Dans son roman Les hauteurs de la ville publié en 1948, Emmanuel Roblès écrit : «Lorsqu’une mère européenne réprimande son fils, elle dit : ‘‘Sois sage, sinon j’appelle l’Arabe !’’ Une mère arabe dira : ‘’Sois sage ou j’appelle Bouchou !’’ Qui donc ? Bugeaud !» Dans ce même roman, Roblès fait dire à l’un de ses personnages, à propos de la statue équestre du duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe, qui était érigée «place du Gouvernement», ceci : «Pour respecter la sainte justice, il eut mieux valu mettre ici Abd el Kader.» Henry de Montherlant, écrivain déjà cité, avait, quant à lui, exprimé le souhait que la statue de Bugeaud qui se dressait rue d’Isly fût remplacée par celle d’Abd el Kader. On peut dire qu’il a été entendu d’une certaine manière par les autorités algériennes qui ont mis à la place de la statue de Bugeaud, réexpédiée en France, celle de l’Émir Abdelkader ! Dans une contribution parue dans El Watan des 15, 16 et 17 avril 2005, et intitulée «Alger historique. Que peut-on encore sauver ?», j’avais très modestement formé le souhait que la place des Martyrs, une fois réhabilitée et réaménagée, soit baptisée place de l’Émir Abd el Kader et que l’on y transférât son imposante statue équestre, qu’un choix douteux à mon avis avait isolé sur un rond- point cerné d’immeubles de la rue Larbi-Ben-M’hidi. Je croyais, trop naïvement sans doute, que la place des Martyrs qui ressemblait alors plus à un terrain vague d’une banlieue délabrée qu’à un grand site mémoriel retrouverait sur l’espace de l’ancienne Jenina reconstituée son ancrage historique, son âme et sa dignité. 
Pélissier est, quant à lui, ce colonel qui ordonna et supervisa l’exécution de l’atroce boucherie, commise entre le 17 mai et le 20 juin 1846, dans la grotte dite Ghar Frahchih, située près de Mostaganem, contre les membres d’une tribu – hommes, femmes et enfants — qui s’y étaient réfugiés. Pour les exterminer et du coup terroriser la population et l’amener à se soumettre totalement, Pélissier, après avoir obstrué toutes les issues de la grotte, y avait fait jeter des fagots de bois enflammés. Dans le livre Histoire de l’Algérie française, édition Henri Morel, Paris, 1846, on lit ceci : «Alors ce fut longtemps comme une double colonne de feu qui s’élevait à plus de soixante mètres de hauteur… longtemps aussi on entendit les cris des malheureux que la fumée étouffait, qu’une chaleur brûlante calcinait jusqu’aux os.»  
Dans un autre livre intitulé «L’Afrique française», édition A. Barbier, Paris, 1846, l’auteur attribue à un officier le récit
suivant : «Pour empêcher que quiconque ne puisse survivre ou échapper de cet infernal four crématoire collectif, le colonel avait fait placer des fagots enflammés à l’entrée de la grotte et partout où il pouvait y avoir la moindre ouverture par laquelle les derniers rescapés auraient pu respirer… Quand on n’entendit plus rien que le pétillement des bois verts, les soldats entrèrent dans la grotte et furent confrontés à un spectacle dantesque… Tous les cadavres étaient nus dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer… Au fond de la grotte, on trouva des corps cramponnés à des anfractuosités de roche et la bouche collée contre les fissures d’une des parois de la caverne, morts en cherchant à respirer un peu d’air frais du dehors… Un témoin oculaire rapporte que les morts n’eurent pas de sépultures et que les militaires se livrèrent au pillage des cadavres et des biens qui avaient échappé au feu. 
Notons qu’en 1944-1945, les Nazis gazaient leurs victimes avant de les brûler et rappelons que le sous-préfet de Guelma fit, en mai 1945, incinérer, dans un four à chaux situé à Héliopolis, les corps de dizaines d’Algériens sommairement exécutés et massacrés par les services de sécurité et une milice qu’il avait lui-même créée.» Je me permets ici de renvoyer ceux qui désirent avoir plus d’informations sur l’effroyable massacre de Ghar Frachih à l’intéressante contribution de mon ami, le regretté Salah Rahmani, ancien moudjahid et ancien cadre de la nation, publiée dans le quotidien El Watan du 5 juillet 2016. Dans cette contribution très émouvante mais sans être pathétique, Salah Rahmani a fait en la concluant une série de propositions pertinentes de nature, si elles étaient prises en considération, à donner à cet important lieu mémoriel plus de grandeur et de gravité. Formons aussi à notre tour le souhait que les autres sites historiques et lieux mémoriels du pays fassent l’objet d’un sérieux programme national de réhabilitation et de maintenance. Au lieu de passer notre temps à alourdir notre Constitution de dispositions historico-rhétoriques, ne vaudrait-il pas mieux en effet réhabiliter nos sites historiques,  reconstruire nos monuments que la main de l’homme a gravement dégradés ou que les rigueurs du climat ont dénaturés, réaménager convenablement les lieux de mémoire, et  accélérer l’ouverture du musée de Serkadji dont on parle depuis le début des années 1970 ? Soyons moins théoriques mais plus pratiques et concrets, et posons-nous simplement ces trois questions : 1. Les travaux de restauration de la citadelle de La Casbah et du palais du Dey — sites historiques par excellence —, commencés au début des années 1980, finiront-ils un jour ? 2. Qu’attend-on pour que La Casbah, vidée de ses squatters et autres indus occupants, connaisse un début de reconstruction et ne se transforme pas en un désolant champ de ruines ? 3. Quand créera-t-on un office national chargé de la gestion, de la rénovation et de la maintenance des sites historiques, monuments et lieux mémoriels ?
Mais revenons à la liste des officiers supérieurs de l’Armée d’Afrique qui ont exercé des commandements en Algérie entre 1830-1870. 
Saint-Arnaud a longtemps sillonné et ravagé notre pays comme colonel puis général. Il a saigné sa population. Il est, me semble-t-il, l’officier de l’Armée d’Afrique le plus connu après Bugeaud. Ce n’était pas un tendre. Victor Hugo l’a surnommé le «Chacal». Fort heureusement, Saint-Arnaud a eu la bonne idée d’écrire une très abondante correspondance adressée à ses proches et à ses amis, dans laquelle il relatait fidèlement et dans le détail ses «faits d’armes». Ses lettres ont été regroupées dans un livre (en 2 tomes) intitulé «Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud 1832-1854». François Maspéro a consacré à l’analyse de cette funeste correspondance un livre intitulé  «L’honneur de Saint-Arnaud» édité par Casbah Éditions. Les lettres de cet officier de l’Armée d’Afrique qui fut élevé à la dignité de Maréchal de France ont penser, sans toutefois s’y confondre, à ce que l’on appelle en littérature des «Mémoires», ou «Journal» ou «Confessions». Mais c’est plus simplement un long et édifiant recueil d’aveux circonstanciés, faits par écrit par un officier général qui a commis en Algérie les pires crimes de guerre et crimes contre l’humanité. C’est pour cela que ce livre est, à nos yeux, d’une importance capitale. Ainsi,  dans une lettre datée du 15 août 1845, adressée à son frère, Saint-Arnaud écrit au sujet d’une enfumade qu’il a lui-même ordonnée : «Je fais hermétiquement boucher toutes les issues (de la grotte) et je fais un vaste cimetière… La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques.» Dans une autre lettre, il a écrit à propos du colonel Pélissier qui avait ordonné l’une des premières enfumades : «Si j’étais à sa place, j’aurais fait la même chose.» Dans une autre lettre datée du 25 mai 1851, Saint-Arnaud dit : «J’ai laissé sur mon passage (dans le Nord-Constantinois, notamment sur l’axe Bordj Bou-Arréridj – Mila – Jijel – Collo – Skikda) un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés.» Dans une autre lettre datée du 13 octobre 1837 dans laquelle il relate la prise d’assaut de la ville de Constantine, il écrit ceci : «… la baïonnette n’en laissa pas un vivant. On ne faisait pas de prisonniers… Quel carnage, le sang faisait nappe sur les marches… Pas un cri de plainte n’échappait aux mourants.»  
On sait que la ville fut livrée par les chefs militaires présents sur les lieux au pillage et à la destruction durant plusieurs jours. Pour mémoire, rappelons que la prise de Constantine (10-14 octobre 1837) mobilisa quatre brigades, soit 7 à 8 000 hommes, cinq ou six généraux et une bonne douzaine de colonels. Ce corps d’armée disposait de 60 gros canons au moins. L’assaut final vers la brèche ouverte à coups de canon fut dirigé par le colonel Lamoricière. Ceux qui connaissent Constantine se rappellent l’immense statue de cet officier supérieur, qui était représenté debout, l’air martial, le regard dirigé vers la ville et le bras, sabre au clair, pointé vers la place de la Brèche. Ce général sillonnera l’Algérie laissant derrière lui des terres saccagées et des massacres. C’est lui qui recevra la reddition de l’Émir Abdelkader en décembre 1847.
Les colonels Cavaignac et Canrobert ont procédé eux aussi à des enfumades entre Ténès et Mostaganem. Ces colonels, rapidement promus généraux, ont, à la tête de leurs colonnes, dépeuplé le Dahra au point que Tocqueville qui était de passage dans cette région quelques mois après la fin de leurs opérations de «pacification» a dit : «En vingt-cinq jours de voyage, nous n’y avons pas rencontré âme qui vive !»
Partout, l’Armée d’Afrique commettait des atrocités. V. Hugo rapporte que son ami le général Le Flô lui a dit :  «Dans les razzias, il n’était pas rare de voir des soldats jeter à leurs camarades des enfants qu’ils recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes.» Le Flô a participé à la prise de Constantine où il fut blessé, et a exercé un commandement militaire à Annaba.
Le général Herbillon assiégea l’oasis de Zaâtcha, près de Biskra, pendant près de quatre mois, de juillet à novembre 1849. Il fit bombarder copieusement le fortin tenu par des résistants locaux et lança contre le village de Zaâtcha plusieurs attaques de fantassins et de cavaliers. 
Le 26 novembre 1849, ayant reçu en renfort les troupes aguerries du général Canrobert qui était à Batna, il fit donner l’assaut final. La bataille fut sanglante et se termina par un effroyable carnage à la baïonnette et au sabre. Plusieurs combattants, tués ou capturés, furent décapités. Les têtes des suppliciés furent emportées comme des trophées. Plusieurs crânes des suppliciés ont été retrouvés au Musée de l’homme à Paris. Ce sont ces crânes que l’Algérie réclame depuis quelque temps et attend patiemment qu’ils lui soient restitués. A propos de ces boucheries, un témoin raconte que «les zouaves, dans l’enivrement de leur victoire, se précipitaient sur les malheureuses victimes qui n’avaient pas pu fuir. Ici un soldat amputait le sein d’une femme, là un autre prenait par les jambes un enfant et lui brisait le crâne contre le mur…»

A Zaâtcha, comme à Constantine et ailleurs, ce n’est pas seulement aux hommes en armes qui leur résistaient farouchement que les soldats français s’en prenaient, ils massacraient aussi avec autant de haine et de rage  la population civile. Le livre de O. Le Cour Grandmaison fourmille aussi de références aux opérations de destruction des champs cultivés, des arbres fruitiers, des oliviers, des palmiers et du cheptel. 
Il s’agissait pour les officiers qui ordonnaient ces destructions, pourtant formellement prohibées par les lois de la guerre, d’affamer la population autochtone. La famine était en ces temps-là  une arme de destruction massive laissée à la libre discrétion des chefs de l’Armée d’Afrique. Combien d’Algériens sont morts en ces temps-là de faim et de soif ? Personne n’en saura probablement jamais le nombre exact. Mais les victimes furent assurément très nombreuses. Il ne faut pas les oublier et encore moins occulter leurs souffrances.
Dans une autre citation rapportée dans le même livre, il est dit : «A la date du 18 mai 1845… les habitants d’un village (du Djurdjura) ont été passés au fil de l’épée. Le reste de la population a été brûlé sous les toitures incendiées… Une tribu surprise endormie sous ses tentes… a été fusillée et sabrée sans exception d’âge et de sexe.» Je ne saurais clore ce douloureux rappel des crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par l’Armée d’Afrique, sans signaler que le général Yusuf que Bonaparte ramena avec lui de son expédition en Égypte ne fut pas l’un des moins cruels des officiers supérieurs de l’Armée d’Afrique. C’est à ce général qu’échut la mission de prendre la ville de Annaba, en 1831. Il restera longtemps dans la région qu’il mettra à feu et à sang. Ce général, dont une rue du centre de la ville d’Alger a pendant longtemps porté le nom, collectionnait les têtes et les oreilles de ses victimes. En réalité, il rétribuait en argent ses soldats qui revenaient des opérations en lui apportant des sacs remplis de têtes ou des barils pleins de paires d’oreilles humaines.
 
5- La Régence d’Alger : une colonie ou un Etat ?
Il n’est pas sans intérêt de rappeler, dans cette contribution, quelques vérités historiques prouvées. Après la prise de la ville de Jijel, longuement occupée en raison de sa position centrale sur la rive sud de la Méditerranée, successivement par les Vikings de Sicile parfois appelés «les Normands de Sicile», les Gênois et les Pisans, les célèbres frères Barberousse libéraient Béjaïa qui était sous le contrôle de la flotte espagnole de Pedro Navaro, démantelaient la place forte construite par les Espagnols sur le Penon face à Alger qu’ils prenaient en 1520, assiégeaient le «Presidium» d’Oran, ville dans laquelle s’étaient repliées les troupes d’occupation espagnoles, battaient et mettaient en déroute toutes les forces étrangères présentes surtout dans les autres localités de la bande côtière algérienne. La garnison espagnole d’Oran ne se rendra qu’en 1791-1792 au Bey de Mascara. Indiquons pour une complète information de nos lecteurs que même le corps de soldats formé de sujets espagnols – une sorte de légion étrangère —, recrutés par les princes ziyanides de Tlemcen pour assurer leur protection personnelle, fut, sous la pression des Turcs, dissoute et ses éléments contraints de s’en retourner chez eux. 
Rappelons par ailleurs qu’on doit aussi aux Turcs d’avoir débarrassé notre pays des nombreux roitelets autoproclamés qui avaient morcelé le territoire, sur des bases tribales et ethniques, en une mosaïque de petites baronnies, non viables pour la plupart, à l’instar de ce qu’avaient fait en Andalousie, 200 ans auparavant, les «Reyes des Taïfa» qui tomberont les-uns après les autres, jusqu’au dernier d’entre eux, en l’occurrence Boabdil de Grenade (janvier 1492). En se divisant, les roitelets arabo-berbères de l’Andalousie ont facilité aux rois catholiques d’Espagne la Reconquista de la totalité de la péninsule Ibérique. 
Tout compte fait, on peut affirmer, que cela plaise ou non, que ce sont bien les Turcs qui ont mis fin d’abord à la présence chrétienne et militaire étrangère en Algérie, ensuite à l’émiettement et le morcellement de ce pays en une myriade de petites baronnies, non viables. On comprend aisément que la libération par les armes de l’Algérie, et sa réunification sous une autorité souveraine unique, ne fussent pas du goût de tout le monde ! A cet égard, il me paraît intéressant de signaler ici qu’il existe à Istanbul, mythique et magnifique métropole construite sur les rives du Bosphore, un beau mausolée sur la façade duquel on lit cette émouvante inscription écrite en arabe : «Ceci est le mausolée de Khaïr Eddine Baba Aroudj ‘’fatih’’ de la Tunisie et de l’Algérie.» Lui faisant en quelque sorte miroir, il existe au centre de La Casbah d’Alger, sur la façade de la vieille mosquée Safir, deux plaques commémoratives, elles aussi très émouvantes. Sur l’une d’elles, il est écrit que cette mosquée a été édifiée en 1534-1535 en hommage au «grand Beylerbey, seigneur auguste et respecté, le moudjahed Khair-Eddine». Sur l’autre, il est écrit que cette mosquée a été rénovée en 1827 par le Dey Hussein. Entre ces deux dates, il y a trois siècles d’une histoire commune, au cours desquels  il s’est produit beaucoup de faits et d’évènements. Cette mosquée modeste par sa taille, mal entretenue et presque à l’abandon, est pourtant un élément de notre patrimoine historique et un site mémoriel de première importance. Elle témoigne, à travers ces deux plaques placées sur sa façade, d’un long passé de trois siècles, commun et partagé entre la Turquie et l’Algérie, un passé encore présent dans la mémoire collective du peuple algérien. En parlant de mémoire populaire, il nous faut rappeler aussi que nos aïeux ainsi que nos anciens les plus âgés disaient à leurs descendants qui à leur tour avaient transmis l’information à leurs progénitures que les imams des mosquées de notre pays continuaient, bien que le khalifat avait été aboli en 1923 par le général Mustapha Kemal Atatürk, à célébrer la prière rituelle du vendredi en invoquant le nom du Khalife d’Istanbul et qu’ils priaient Allah de lui donner la victoire contre les mécréants (koufar). Ce qui, évidemment, n’était pas sans risque tant pour les imams qui officiaient que pour les croyants qui participaient aux prières. Ces faits de la vie ordinaire expliquent le sentiment d’empathie, pour ne pas dire de sympathie, qui persiste chez les Algériens vis-à-vis des Turcs. Comme on dit : on peut pardonner, mais il n’est pas permis d’oublier et moins encore de falsifier l’histoire. Il est néanmoins vrai qu’on entend de temps à autre s’élever ici et là une étrange «petite musique» selon laquelle la Turquie a colonisé l’Algérie, durant 300 ans ! D’aucuns ont la fâcheuse tendance à lire notre histoire à travers le prisme déformant des étrangers, et vont jusqu’à prétendre que la France des Lumières a libéré l’Algérie de l’obscurantisme et de la domination des Turcs, systématiquement qualifiés de pirates cruels et d’apostats sans foi ni loi. Il y a dans ces affirmations beaucoup d’assertions tendancieuses. N’en déplaise à ceux qui soutiennent contre l’évidence des faits de l’histoire que l’Algérie fut une colonie turque durant 300 ans, on rappellera ici que la Régence d’Alger possédait à l’époque ottomane tous les attributs d’un État souverain, soit : une capitale (Alger), un souverain (le Dey), un gouvernement structuré et formé de ministres compétents chacun dans son domaine, une organisation territoriale (3 à 4 beylicats : Constantine, Titteri, Mascara puis Oran et Dar Essoltan ou région d’Alger), des autorités locales déconcentrées (beys, aghas, bachaghas et caïds), une organisation judiciaire avec des mahakma et un corps de cadis-juges assistés de adels et de bachadels, une monnaie, un emblème, un sceau de l’État, une armée formée de deux corps de combat – infanterie et cavalerie — ainsi qu’une flotte navale. La Régence «battait monnaie» et disposait d’un atelier pour la frappe de ses pièces de monnaie, elle avait des ateliers de fabrication d’armes à feu et d’armes blanches, des poudrières pour les munitions, une fonderie pour la fabrication des canons et des obus, de deux chantiers de construction navale situés à Jijel et Cherchell, villes qui sont proches de deux grands massifs forestiers d’où les charpentiers de marine se fournissaient en bois. Il convient aussi de rappeler que l’Algérie concluait en ce temps-là des traités, des accords et des conventions avec de nombreux États, parmi lesquels il est important de citer les États-Unis. De grandes puissances avaient ouvert, à Alger, des représentations diplomatiques ou consulaires. Des documents officiels, des lettres, conventions et traités existent dans les archives étatiques. Des livres de récits et de chroniques, dont les auteurs sont des Occidentaux, décrivent la Régence d’Alger comme un Etat indépendant et souverain. Dans Histoire de l’Afrique du Nord, Ch. André Julien. éd. Payot. Paris 1966, on trouve un inventaire quasi exhaustif de ces ouvrages. Il est vivement recommandé à ceux que cette partie de l’histoire de l’État algérien intéresse de consulter cette bibliographie dont on ne citera ici que ces trois ouvrages : Histoire du Royaume d’Alger et de l’état de son gouvernement de Laugier de Tassy (Amsterdam 1725), Nachrichten und Benerkungen den Algierschen Stat de Rehbinder (Altona 1799-1800) et Esquisse de l’État d’Alger de W. Shaller (Paris 1830). J’insiste aussi sur ce fait qu’avant d’être attaquée et occupée par la France, l’Algérie a fait l’objet de nombreuses expéditions militaires de la part des puissances occidentales. Si notre pays ne s’en est pas mal tiré dans la plupart des cas, comme par exemple lors de l’expédition de l’empereur Charles Quint contre Alger (30 octobre – 1er novembre 1541) ou de l’expédition ordonnée par le roi Louis XIV contre Jijel (23 juillet – 3 octobre 1664) ou de l’attaque navale contre la ville et le port d’Alger, par une flotte anglo-hollandaise (27 août 1817) commandée par l’amiral anglais Lord Exmouth, par contre en 1830, le sort des armes fut dramatiquement défavorable à la Régence d’Alger. Ne disposant d’aucune force navale digne de ce nom depuis la bataille de Lépante (octobre 1571) remportée par la flotte de la Sainte-Ligue formée de plusieurs États catholiques, de l’attaque de Lord Exmouth, puis gravement endommagée lors de la bataille de Navarin (octobre 1827) et ne pouvant mobiliser que des forces terrestres insuffisantes en effectifs et mal équipées, l’armée de la Régence fut défaite par les troupes françaises, soit 34 000 hommes, débarqués en force à Sidi Fredj, le 14 juin 1830. Après quelques salves de canons tirées des hauteurs d’Alger où elles parvinrent sans difficulté, ces troupes prirent d’assaut La Casbah, cœur battant de l’État algérien. La capitulation de la Régence a été actée dans un document signé le 5 juillet 1830 par le général de Bourmont, commandant en chef des troupes françaises et par le Dey Hussein, en tant que souverain et chef de l’Etat algérien. Cependant, cette capitulation ne fut pas sans conditions. En effet, le document signé mentionnait expressément une série d’obligations mises à la charge du vainqueur. On sait que ces conditions ne furent pas respectées par les occupants. 
En effet, la ville fut livrée à un pillage organisé, l – cf le livre : La vérité sur l’expédition d’Alger de Amar Hamdani. éd. Balland 1985 — le Trésor de la Régence fut mis à sac, de nombreux édifices, notamment religieux, furent soit rasés, comme la mosquée Essayida dont l’historien Ch. André Julien donne une flatteuse description, soit transformés en églises, soit en cantonnements pour les soldats, soit en centres de soins militaires. Certains témoignages rapportent que les forces d’occupation ont également profané et détruit des lieux du culte hébraïque. Des terres furent séquestrées, des biens immeubles spoliés et des biens meubles saisis. Le Dey, déjà vieillissant, fut fortement incité par de Bourmont à quitter son pays, s’en alla le 10 juillet en Italie, puis en Égypte où il mourut. Le général de Bourmont fut peu de temps après rappelé en France et remplacé par le général Bugeaud qui changea de stratégie, réorganisa l’armée et lança les nombreuses colonnes de l’Armée d’Afrique à la conquête de tout le pays. Quant à l’Émir Abd el Kader, pourchassé par les colonnes de fantassins, de cavaliers et d’artilleurs du duc d’Aumale, il fut capturé en 1843. Il avait alors 35 ans. Il fut assigné à résidence en France puis vieillissant, il s’exila à Damas où il mourut en 1883. C’est bien à partir de 1830 que l’Algérie fut colonisée et qu’elle entra dans une longue nuit coloniale, qui ne s’acheva qu’en 1962, après que le 1er novembre 1954, le peuple algérien, réuni et ressoudé, se souleva, les armes à la main, contre l’occupant. 

Conclusion 
Il y a quelques jours, l’Algérie célébrait la fête de la Victoire et le jour du cessez-le-feu du 19 mars 1962. «Quelle nuit a-t-on vue qui n’ait eu son matin ?», dit un proverbe… turc !
Z. S.


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