Festival international de la Bande dessinée d’Alger : Slimane Zeghidour, le Japon et Frantz Fanon

     Ouvert le 04 octobre dernier, c’est, aujourd’hui, que prendra fin cette édition 2022 par la cérémonie de clôture qui se tiendra à partir de 15h, suivie d’un concert de flamenco, signé par le groupe Bladi.

S’il régnait une ambiance tristounette, à l’esplanade de Riadh El Feth, y compris au niveau de la salle Ibn Zeydoun où s’est déroulée, mardi dernier, l’ouverture de la 14eme édition du Festival international de la bande dessinée, un peu plus de monde s’est déplacé, jeudi dernier. Un fait notable toutefois, confirmé par Jaoudat Guassouma, le directeur artistique du festival: Il s’agit de la baisse du budget alloué à cette édition. L’on distinguera ceci au niveau de la qualité d’impression et des finitions surtout de certaines planches, pour celui qui sait bien regarder. L’imprimeur, nous dit -on, a changé. La fameuse grande librairie et autres petits espaces, semblent avoir disparu également. Le Fibda semble se réduire ces dernières années à une peau de chagrin. Le pays invité d’honneur cette année est le Japon, avec le Mexique comme nouveauté et ce, aux côtés des habitués à l’instar de l’Italie, la France, le Congo, l’Égypte et le Liban.

Les aventures de Mqidech
L’ouverture a été marquée par la remise des prix dans les trois catégories, à savoir le concours de BD pour enfants de moins de 16 ans, le concours du meilleur projet pour les jeunes de plus de 16 ans et enfin, le concours de la meilleure BD nationale dans la catégorie professionnelle. Pour ce faire, un jury était constitué de la présidente Zoubeida Maâmriya et des membres qui sont Ahmed Haroun, Mahfoud Aïder et de Lazhari Labter. Ces derniers ont animé mercredi matin une rencontre baptisée Génération Mqidech, suivie d’une autre rencontre à l’occasion du 60eme anniversaire de l’indépendance et de la fete de la Jeunesse. Cette dernière animée par Lazahri Labter avait trait au rôle de la bande dessinée comme moyen de lute pour l’affirmation de l’Identité nationale. Parmi les intervenants de la première rencontre, il y a lieu aussi de relever le nom de Slimane Zeghidour, à qui on a rendu hommage lors de la cérémonie d’ouverture de la 24eme édition du Festival international de la bande dessinée d’Alger. Présent à Alger, ce dernier s’est dit ému après voir entendu tous les témoignages qui ont à la fois retracé sa carrière et souligné sa générosité et professionnalisme. Car faut-il le souligner, Slimane Zeghidour est l’un des pionniers dans la BD algérienne. Il est aussi l’un des artisans de la célèbre revue Mqidech. « Dans les années 67/68, avec l’arrivée de Mqidech, il a participé à la publication des premiers numéros de la revue. Par la suite, il est devenu grand reporter dans le monde. C’était quelqu’un de compétent, intelligent et instruit…» dira Ahmed Haroun. «Il avait un style assez particulier. Il avait créé, d’ailleurs, un personnage où il faisait de très belles histoires avec. C’était M’barek. Puis, il a repris les aventures de Mqidech au moment où Ahmed Haroun avait cessé de collaborer avec Mqidech. C’était un artiste complet. Il faisait non seulement de la BD, mais aussi de la peinture surréaliste, en étant sur les traces de Salvator Dali. Apres, il est parti. Il faisait des BD qui étaient conçues pour des Algériens. Il faisait des histoires algériennes.» Relèvera pour sa part Mahfoud Aïder. Et d’ajouter: «On ne lui a pas fait de cadeau. Il faut connaître la personne de Slimane Zeghidour. Quand je parle de quelqu’un de teigneux c’est parce qu’il s’accroche comme une teigne. Tout ce qu’il a c’est grâce à sa détermination et sa volonté. Il a réussie et je suis très content pour lui. Car c’est quelqu’un qui mérite ce qu’il a, ce qu’il est actuellement. Il peut mériter encore plus connaissant le personnage…»

De la BD au journaliste du monde
De son côté, Slimane Zeghidour dira dans le reportage: « L’Algérie était le premier pays arabe à s’être doté d’une École ationale de bande dessinée et j’ai eu le privilège dans une toute petite proportion d y participer. L’été 1970 j’ai été recruté comme dessinateur permanent. On avait comme rédacteur en chef Lamine Merbah qui est devenu cinéaste de talent. On avait aussi comme rédacteur en chef Amazit Boukhalfa, qui était journaliste et plus tard est devenu scénariste de film. Mqidech c’est tout ça. Le saut de mon village, de mon quartier de la banlieue algéroise, dans le vaste monde.». Sur la scène d’Ibn Zeydoun, Slimane Zeghidour ému dira être «très touché et un peu bousculé» par tout ces témoignages à son égard. «En vous entendant parler de moi, je revoyais le jeune homme de 17 ans, maladroit. Car j’étais d’abord un blédard qui avait débarqué en 1962 et en 1967, 1968 et 1969, je suis allé à Mqidech. La chose la plus importante que je pourrai dire, c’est que Mqidech, 80 m2 je crois, au troisième étage au 51 boulevard Ben M’hidi a été pour moi le creuset, le tremplin et la rampe de lancement de toute ma vie professionnelle. Je suis un ‘boudjadi’ qui débarque de mon village, mais j’avais, je pense, une fabuleuse rage de vivre comme tous les gens qui sont sortis indemnes de la guerre». Et de souligner: « Mqidech c’était non seulement quelques jeunes dessinateurs qui avaient l’âge de notre pays mais nous avions cette ivresse que donne le sentiment d’être un pionner. Quand j y pense maintenant à 50 ans de distance, c’était quand même une sacrée ivresse franchement.

Des rencontres et des échanges
Le fait de sentir qu’on est en première ligne, qu’on fait quelque chose d’inédit, dans un pays qui est jeune et qui a des preuves à donner à tous les niveaux eh bien, maintenant avec le recul, ça donne une énergie extraordinaire.»Et de renchérir: «Mqidech m’a fait rentrer dans un milieu auquel je ne m’attendais pas du tout. C’était dans les cafés que nous nous fréquentions. Nous avons eu la chance de croiser le gotha du monde révolutionnaire de l’époque, des gens du Front de Libération du Québec, du Mouvement populaire de libération de l’Angola, les Mozambicains, les Basques, etc. Moi qui passais d’un camp de regroupement dans un quartier de Bir Mourad Raïs, je me retrouvais dans une espèce d’ONU. Cela ‘a dilaté ma curiosité, mon esprit de savoir et à ce moment-là, j’ai attrapé trois virus. Celui de l’Amérique latine, du Brésil et de l’Amérique hispanophone, le Moyen-Orient à travers, les films et la littérature et enfin, la Russie et l’Asie centrale parce que l’Union soviétique à l’époque n’avait pas que des défauts, il y avait le Centre culturel russe qui nous distribuait de la littérature russe…toutes ces régions totalement dissemblables comme l’Amérique du Sud,le monde arabe, l’Asie centrale, ce virus-là, ne m’a jamais quitté et quand je suis devenu reporter beaucoup plus tard et que j’ai parcouru en long et en large l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud, le Moyen-Orient, la Russie et l’Asie centrale, en fait, je ne faisais que préciser ce que j’avais esquissé à Mqidech. Cette revue a été le brouillon, l’esquisse de toute ma vie professionnelle future jusqu’à maintenant. C’est donc le berceau de ma naissance professionnelle.» Et de dire encore avec satisfaction: « Je regardais les expositions tout à l’heure et j’ai vu qu’il y avait des talents qui avaient repris le flambeau et qui continuent ce que nous avions maladroitement et avec un enthousiasme fou, commencé. Je dis enthousiasme fou, car quand j’ai décidé d’arrêter mes études pour rester à Mqidech, mon père, paix à son âme, était déçu parce qu’il rêvait de me voir devenir médecin ou professeur à l’université.. Moi-même je rêvais d’aller à l’université.Il m’a dit un jour: ‘’Si tu veux continuer à étudier, je te paye tes études, si tu arrêtes, je te paye l’abonnement du bus, 20 dinars entre la Grande Poste et Bir Mourad Raïs ». On avait un dinar pour un verre de lait caillé, 50 centimes pour une demi-baguette de pain, ensuite, on allait boire un café avec 50 centimes et nous étions tellement heureux.» Rappelons que la 14eme édition du Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda), ouvert le 04 octobre est prévu jusqu’au 08 octobre. Plusieurs expositions et conférences ont émaillé ce Fibda dont une qui fut animée par l’universitaire japonaise Aoyagi Etsuko autour du thème: «Le manga algérien vu du Japon, pour la création d’une nouvelle conscience civique» où l’intervenante relèvera la méconnaissance totale de la BD algérienne par les Japonais..Une autre rencontre fort intéressante qui a marqué la journée du jeudi 06 octobre 2022 est celle de Frédéric Ciriez qui a signé les textes de la BD sur Frantz Fanon, célèbre écrivain, psychiatre et penseur révolutionnaire martiniquais. Un nom qui est indissociable de la guerre d’indépendance algérienne et des luttes anticoloniales du XXe siècle. Notons que les illustrations de cette BD sont signées par Romain Lamy. «Ce roman graphique est une biographie de Frantz Fanon. Il s’inspire librement de sa rencontre avec Jean-Paul Sartre, qui eut lieu à Rome en aout 1961 en compagnie de Simone de Beauvoir et de Claude Lanzmann», peut-on lire en première de page de ce livre qui « se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon, mais aussi comme une introduction originale à son oeuvre, plus actuelle et décisive que jamais. Un ouvrage très instructif.

O. HIND

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