Covid-19 : les classes populaires paient-elles le plus lourd tribut au coronavirus en France ?

       18.05.2020

Les personnes qui occupent les emplois les moins rémunérés sont particulièrement exposées au coronavirus. En temps de crise, cette situation pourrait aggraver les inégalités sociales de santé.

Dans un supermarché de Givors, près de Lyon, le 15 avril 2020. | Jean-Philippe Ksiazek / AFP
Dans un supermarché de Givors, près de Lyon, le 15 avril 2020. | Jean-Philippe Ksiazek / AFP
     

Si les personnes âgées constituent le gros des victimes de la pandémie, les travailleurs et travailleuses d’âge moyen ont également été affectées par le Covid-19. C’est en particulier le cas des professionnel·les de santé et des employé·es dont les postes, au contact du public, augmentent le risque d’exposition au coronavirus.

Les demandes formulées par ces personnels en première ligne, qui allaient de la mise en place de mesures de protection sanitaire adéquates à la cessation des activités non essentielles, ont fait la une des journaux.

Dans le contexte de cette pandémie, les personnes occupant des emplois à bas salaires dans les services essentiels sont fréquemment contraintes, y compris pour des raisons économiques, de poursuivre leur activité en dépit des risques.

Risques de contamination sur le lieu de travail, conditions de logement difficiles et comorbidités pourraient alors, en agissant de concert, aggraver les inégalités sociales en matière de santé, avec un effet amplificateur des pertes de revenus et licenciements générés par la crise.

Des données récentes sur les hospitalisations liées au Covid-19 en France reflètent cette situation.


Si l’on exclut les cas d’infection et les décès survenus dans les maisons de retraite françaises, au 28 avril, 37% des patient·es hospitalisé·es pour cause de Covid-19 étaient âgé·es de 15 à 64 ans, comme le montre le graphique ci-dessous:

Patient·es hospitalisé·es pour cause de Covid-19, du 1ᵉʳ mars au 28 avril 2020. Pour chaque tranche d’âge, les totaux couvrent les patient·es encore hospitalisé·es au 28 avril, ainsi que celles et ceux qui sont sortis de l’hôpital ou qui y sont décédés. | INED, sur la base des données de Santé publique France

Le département de Seine-Saint-Denis (93), en Île-de-France, est particulièrement représentatif de l’impact sur la mortalité des risques auxquels sont exposé·es les adultes en âge de travailler.

Bien que la population de Seine-Saint-Denis soit jeune, le décompte des décès permet de la classer au premier rang des départements français en matière de surmortalité au cours de l’épidémie (+126%).

Cette augmentation a été attribuée à la prédominance, au sein de la population active, des ouvrièr·es et employé·es occupant des emplois peu qualifiés et à leur niveau d’exposition au coronavirus sur les lieux de travail.

Les connaissances concernant les conditions de travail habituelles des différentes familles professionnelles peuvent être exploitées pour repérer les groupes les plus exposés, eux-mêmes soumis de façon disproportionnée à d’autres risques en dehors de l’environnement de travail.


Les travailleurs et travailleuses qui présentent le plus grand risque de contracter le Covid-19 sont celles et ceux dont l’activité professionnelle impose des contacts étroits avec le public ou avec leurs collègues et/ou les expose à des agents infectieux.

Avant le confinement, leur nombre était estimé en France à au moins 8,8 millions. De fortes disparités existaient cependant entre les différents groupes professionnels: 41% des personnes actives dont le revenu se situait dans le quartile inférieur (c’est-à-dire au plus 1.350 euros net par mois) appartenaient au groupe fortement exposé, contre 12% de celles dont le revenu se situait dans le quartile supérieur (au moins 2.750 euros).

Le graphique ci-dessous présente les familles professionnelles qui comptent le plus grand nombre de salarié·es exposé·es à des contacts directs avec le public dans le cadre habituel de leur travail avant l’épidémie, regroupées par quartiles salariaux.

Familles professionnelles comptant le plus grand nombre de salarié·es en contact direct avec le public, regroupées par quartiles de salaire net mensuel médian et classées par nombre de personnes exposées. L’enquête couvre 23 millions de salarié·es des secteurs privé et public, à l’exclusion des indépendant·es. Les livreurs et les manutentionnaires ne sont pas inclus, soit parce que leur nombre est trop faible, soit en raison de leur statut d’indépendant. | INED, d’après le ministère du Travail

Outre les personnels du secteur de la santé et ceux des premiers secours, dont les revenus se situent dans les quartiles moyen et supérieur, les travailleurs et travailleuses de première ligne les moins bien payées, comme les agents de nettoyage, les aides à domicile et les employé·es du secteur alimentaire, sont parmi les plus exposées aux contacts avec le public.

La situation d’une part de cette main-d’œuvre potentiellement très exposée a toutefois changé après la mise en œuvre du confinement, à la mi-mars.

Évolution des risques

Si certaines personnes actives, comme les enseignant·es, ont pu travailler à domicile après le début du confinement, d’autres, en particulier dans la coiffure ou la restauration, ont subi du chômage partiel ou un arrêt forcé du travail, voire un licenciement. Leur exposition au virus sur leur lieu de travail a alors cessé, sachant qu’elles ont pu être infectées au début de l’épidémie. Celles qui ont continué à travailler sur site sont restées exposées à des risques importants.

Fin mars, 27% des salarié·es du privé continuaient à se rendre au travail. Cette proportion était probablement plus élevée dans les secteurs des services essentiels, dont les personnels ont également pu être confrontés à des horaires plus longs, afin de compenser les pénuries de main-d’œuvre et répondre à une demande exceptionnelle. Le secteur de la santé illustre bien cette situation.

Le degré d’exposition au Covid-19 dépend des tâches et de l’environnement de travail, mais aussi du type de mesures de protection mises en œuvre par les entreprises et du calendrier de leur mise en application.

Fin mars, au moins 33% des salarié·es du privé travaillant sur site n’avaient toujours pas été pourvu·es en gants par leur employeur, et plus de 39% n’avaient pas de masque. L’accès à ces équipements de protection varie fortement en fonction du pouvoir de négociation, habituellement faible en cas d’emploi précaire.

Les principaux ressorts de ces changements sont présentés dans le graphique ci-dessous.

* Moyens de transport non inclus; calculs basés sur l’enquête Conditions de travail de l’Insee (2013) couvrant 26 millions de travailleurs et travailleuses. ** Chiffres de l’enquête du ministère du Travail sur le Covid-19 (avril 2020) couvrant 15 millions de salarié·es du privé. | INED, d’après le ministère du Travail

Les incertitudes liées aux risques sur le lieu de travail ne peuvent qu’alimenter les craintes d’être infecté·e et de contaminer à son tour les proches. On sait en effet que le virus peut rester actif pendant des heures sur les vêtements, les masques chirurgicaux, les surfaces des objets de la vie quotidienne tels que les téléphones portables et, bien évidemment, sur la peau et dans la salive.

Les modalités d’exposition paraprofessionnelle décrites pour d’autres types de contaminants, comme les substances chimiques (amiante, pesticides…), sont particulièrement pertinentes pour comprendre comment se propage l’épidémie actuelle dans la population.

Les expositions professionnelles rapportées au domicile ont souvent été attribuées à des comportements peu rigoureux; elles sont toutefois largement liées aux conditions de travail et de logement. Habiter dans un logement surpeuplé et manquer d’espace pour changer de vêtements ou se laver avant d’entrer en contact avec sa famille constituent des facteurs de risque particulièrement importants. Certaines expositions résultent également de contaminations lors des déplacements professionnels.


Les manifestations cliniques de l’infection sont d’intensité variable selon les individus. Les comorbidités telles que l’hypertension, le diabète, l’obésité, l’asthme sévère, les maladies cardio-vasculaires et pulmonaires chroniques entraînent généralement le développement de formes plus sévères de Covid-19 et un pronostic plus défavorable.

Les groupes sociaux les moins favorisés sont particulièrement concernés par ces comorbidités, de même que par l’exposition professionnelle aux toxiques pulmonaires.

Dans ces populations, le fait d’accorder moins d’importance aux symptômes et de rencontrer des difficultés d’accès aux soins peut en outre mener à un retard de diagnostic et donc à un délai plus long de prise en charge et de traitement du Covid-19.

Durant cette crise, la surcharge du système de santé hospitalier et le moindre recours aux soins de ville ont pu avoir un impact négatif sur le suivi des personnes atteintes de maladies chroniques, plus nombreuses dans les classes populaires –d’autant plus que la France est l’un des pays d’Europe dont les inégalités sociales de recours aux soins sont les plus élevées.

Enfin, la convalescence du Covid-19 est un processus long, qui peut s’accompagner de séquelles, conduisant à un éventuel déclassement professionnel ou, pire, à une incapacité à reprendre le travail.

Insécurité de l’emploi

Le dispositif de protection sociale en France est connu pour être plus généreux que celui de nombreux autres pays à hauts revenus. Lorsque le confinement a été mis en place, des mesures ont été prises par le gouvernement pour compenser la perte de revenus de certaines personnes actives.

Malgré tout, la situation des chômeurs et chômeuses en fin de droit, de même que celle de la main-d’œuvre précaire et à bas salaire, pourrait s’aggraver, notamment en raison d’une réduction de l’offre des contrats de court terme. Les indépendant·es, par exemple les gérant·es de salons de coiffure ou les propriétaires de commerces non alimentaires, ont également pu subir des pertes de revenus importantes.

La situation est encore plus critique pour les effectifs des plateformes de services comme Deliveroo et Uber, qui occupent de surcroît des emplois potentiellement exposés au Covid-19.

Dans les secteurs essentiels, le maintien de l’activité a pu s’accompagner d’un durcissement des conditions de travail: durées plus longues, intensification du rythme, tensions dans les relations avec l’encadrement ou avec les collègues –le tout entraînant, de façon plus générale, un déséquilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

Il convient de faire attention, dans ce contexte de crise, à ne pas négliger les autres risques professionnels au motif d’un changement de priorités.


La crise sanitaire actuelle risque de creuser encore les inégalités sociales en matière de santé, à moins que des mesures plus systématiques ne soient prises pour protéger la population, sur le lieu de travail et au-delà.

Les travailleurs et travailleuses à bas salaires, exposées de manière disproportionnée au risque d’infection par le Covid-19, sont donc susceptibles de payer un lourd tribut à la maladie, surtout en cas de manque de protection. Les risques encourus sont aggravés par leurs conditions de transport et de logement, ainsi que par les comorbidités qui les affectent et par leur accès parfois difficile aux soins de santé.

Cette situation pourrait favoriser une plus grande propagation du coronavirus, et mener à une plus grande proportion de formes sévères de la maladie, tant chez les personnes en âge de travailler que chez les personnes âgées au sein des classes populaires.

Le département de Seine-Saint-Denis, particulièrement touché depuis le début de l’épidémie, est l’illustration des conséquences que peut avoir cette accumulation de désavantages.

Lorsque la prévention des risques professionnels échoue, la question de l’indemnisation se pose. Cette situation soulève d’autres problèmes d’équité entre professions: les personnels de santé sont les seuls à ce jour à avoir obtenu le droit à une indemnisation en cas d’infection par le Covid-19.

Les habitant·es des quartiers défavorisés sont souvent soupçonné·es de ne pas respecter les gestes barrières et les règles de distanciation sociale et de confinement. Bien que régulièrement réfutée par les autorités régionales de santé et de police, cette perception constitue un fardeau supplémentaire sur les épaules de ces populations./


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


 

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