Crise politique au Mali : Sommet virtuel de l’Afrique de l’Ouest

  Les 15 présidents de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ont tenu, hier, un sommet extraordinaire virtuel pour tenter de résoudre la crise politique qui secoue le Mali depuis juin.

Le sommet intervient alors que l’opposition menace de reprendre, début août, ses manifestations contre le président Ibrahim Boubacar Keïta. Dans son allocution d’ouverture du sommet, le président en exercice de la Cédéao, le président nigérien Mahamadou Issoufou, a demandé à ses homologues d’adopter des «solutions fortes pour une sortie de crise rapide au Mali», dont la résolution exige aussi, selon lui, «l’union sacrée de tous les Maliens». «Nous devons donc sortir de ce sommet extraordinaire avec des solutions durables et des décisions fortes, à même de garantir la stabilité du Mali et donc de la région», a déclaré le président Issoufou. «Le temps presse et les risques sont grands», a-t-il souligné, en rappelant que le Mali a failli tomber entièrement aux mains des groupes djihadistes en 2012, et qu’un effondrement de l’Etat aurait des conséquences graves non seulement pour le Mali, mais aussi pour «tous ses voisins et même au-delà». Ainsi, «la situation nous interpelle tous, mais elle interpelle au premier chef tous les Maliens (…).

Elle exige l’union sacrée de tous les Maliens. Nous avons le devoir d’en créer les conditions», a-t-il ajouté. Et de soutenir : «Le Mali a aujourd’hui besoin d’une Assemblée nationale conforme aux résultats des élections législatives, d’un gouvernement d’union nationale, d’une nouvelle Cour constitutionnelle (et) d’une enquête sur les événements des 10, 11 et 12 juillet», qui ont fait des morts. Il a aussi souligné une nouvelle fois qu’un départ forcé du président Keïta est «contraire» aux règles démocratiques en vigueur de la Cédéao.

De son côté, le président Keïta a, depuis Bamako, critiqué l’opposition, selon des sources proches de la Cédéao. Il a affirmé que «ceux qui prennent la rue veulent imposer une transition et faire un coup d’Etat rampant pour mettre en cause la laïcité du pays», a indiqué une source proche de la Présidence malienne, citée par l’AFP. La mission de la Cédéao a échoué jeudi à faire accepter à l’opposition malienne son plan pour sortir le pays de la crise.

Ce plan préconise le maintien au pouvoir du président Keïta, sachant que la principale revendication de la contestation est justement la démission de ce dernier. La mission évoque aussi la mise en place d’une nouvelle Cour constitutionnelle, dont les membres comprendront trois profils issus de la magistrature, trois personnes cooptées par le président de la République et sept choisies par les forces vives de la nation, ainsi qu’un réexamen du contentieux électoral et la formation d’un gouvernement d’union nationale. Le plan est rejeté par l’opposition, regroupée au sein de la coalition du Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) qui a réitéré ses demandes, notamment la démission du Président. Mais la Cédéao a fait savoir que cette démission constitue une «ligne rouge» à ne pas franchir.

Au pouvoir depuis 2013, le président Keïta est massivement contesté par la rue depuis juin. Le 10 juillet a lieu la troisième grande manifestation contre le pouvoir à l’appel de l’opposition, regroupée au sein de la coalition du M5-RFP. La manifestation a dégénéré en trois jours de troubles meurtriers à Bamako, les pires dans la capitale depuis 2012, qui ont fait 11 morts, selon le Premier ministre, Boubou Cissé. Une division de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) parle de 14 manifestants tués. Le M5-RFP évoque 23 morts.

Il réclame la dissolution du Parlement, la formation d’un gouvernement de transition, dont il désignerait le Premier ministre, ainsi que le remplacement des neuf membres de la Cour constitutionnelle, accusée de collusion avec le pouvoir, et la démission du Président. Le mouvement canalise aussi le mécontentement contre la dégradation sécuritaire et l’incapacité à y faire face, le marasme économique, la défaillance des services de l’Etat et le discrédit répandu d’institutions suspectées de corruption.

    >> Mali : Nouvelle offre de dialogue

En gage de bonne volonté, le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, a décidé de constituer un gouvernement restreint de six membres autour du Premier ministre, Boubou Cissé, chargé de la mission de négocier la formation d’un gouvernement d’union nationale, au moment où le Conseil de sécurité des Nations unies a appelé les parties maliennes à privilégier le dialogue pour sortir de la crise actuelle.

«Les membres du Conseil de sécurité ont exhorté les parties maliennes à suivre ces recommandations sans délai afin de surmonter les tensions, donner la priorité au dialogue et s’abstenir de tout acte susceptible d’alimenter les tensions et de menacer l’Etat de droit», a indiqué un communiqué des Nations unies. Le Conseil de sécurité a rappelé «l’importance de la mise en œuvre de l’accord de paix et de stabilisation du centre du pays», à l’issue d’une réunion à huis clos consacrée au Mali.
Emboîtant le pas au président malien, le Premier ministre Boubou Cissé a réuni mardi son équipe. Parmi ses missions, le règlement de la crise politique. Les membres du nouveau gouvernement restreint se sont réunis à la primature. Devant la presse, le Premier ministre malien a fixé l’objectif de son équipe. «La valeur ajoutée de cet exécutif restreint est de pouvoir négocier dans les meilleurs délais la sortie de crise», a fait valoir Boubou Cissé. L’équipe n’est pas encore complète et elle le sera bientôt, a poursuivi le Premier ministre. M. Cissé veut traduire sur le terrain les recommandations de la médiation de la Cédéao en faisant sauter les digues politiques et voir dans le gouvernement, à côté de la majorité, l’opposition réunie au sein du Mouvement du 5 juin. Pour y parvenir, il lui tend la main en affirmant qu’«ils sont attendus et même fortement désirés dans ce prochain attelage gouvernemental qui doit être incessamment mis en place». Pour ce faire, le Premier ministre s’est rendu chez l’imam Dicko, figure de proue de la contestation. Le chef du gouvernement lui a demandé de «s’impliquer pour que les acteurs du M5-RFP acceptent la main tendue du chef de l’Etat en rejoignant le gouvernement d’union nationale, en privilégiant le dialogue comme solution incontournable de sortie de crise». Pour les analystes, la proposition d’Ibrahim Boubacar Keita est une nouvelle offre de dialogue que l’opposition aura du mal à rejeter cette fois-ci. Car tenter un passage en force en bousculant la légitimité institutionnelle, c’est se discréditer auprès de la communauté internationale qui aura du mal à cautionner toute dérive constitutionnelle.
M. T.


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Opposants au président Ibrahim Boubacar Keïta à Bamako le 10 juillet (image d’illustration)..© REUTERS Source: Reuters
 L’opposition au président malien rejeté les préconisations des 15 présidents de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) pour sortir de la crise, maintenant sa position pour la démission d’Ibrahim Boubacar Keïta.
Après deux mois d’une mobilisation anti-pouvoir qui inquiète de plus en plus la communauté internationale, la coalition à la tête de la contestation au Mali a rejeté le 28 juillet le plan de sortie de crise ouest-africain et exige «plus que jamais» la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta.
Appels à l’«union sacrée»
La veille, les 15 présidents de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), réunis en sommet extraordinaire par visio-conférence, ont lancé un appel solennel à l’«union sacrée» des Maliens et fait des «recommandations» pour un retour à la normale, menaçant de sanctions les récalcitrants.

Ils ont dit craindre une répétition du scénario de 2012, quand un coup d’Etat avait favorisé la prise de contrôle du nord du pays par des groupes djihadistes, qui auraient pu étendre leur mainmise sur l’ensemble du Mali sans une intervention internationale à l’initiative de la France, qui se poursuit. Les violences djihadistes, souvent entremêlées à des conflits communautaires et à du banditisme, se poursuivent et se sont même étendues depuis 2015 au centre du Mali et aux pays voisins, Burkina Faso et Niger. Les membres du Conseil de sécurité de l’ONU ont accentué la pression en exhortant toutes les parties à «suivre ces recommandations sans délai», après avoir exprimé leur «profonde préoccupation».
L’opposition veut le départ du président
Mais le Mouvement du 5-juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP), coalition hétéroclite d’opposants politiques, de chefs religieux et de membres de la société civile, a une nouvelle fois rejeté le 28 juillet le plan de sortie de crise. Dans un communiqué, il a dit avoir «appris avec étonnement les conclusions du Sommet extraordinaire» de la Cédéao, «lequel continue de ramener la crise sociopolitique au Mali à un simple contentieux électoral du deuxième tour du scrutin législatif» de mars-avril.  Le mouvement «constate, avec regret», que les recommandations de la Cédéao «ne tiennent pas compte de la profondeur et de la gravité de la crise» et estime qu’elles «ne correspondent aucunement aux attentes et aspirations du peuple malien». La coalition, qui s’appuie sur son alliance avec l’influent imam Mahmoud Dicko, ancien soutien du président Keïta, dit «IBK», devenu sa bête noire, «exige plus que jamais la démission de [monsieur] Ibrahim Boubacar Keïta et de son régime», selon le communiqué. Le M5-RFP, qui avait décrété une «trêve» jusqu’à après la grande fête musulmane de l’Aid al-Adha prévue le 31 juillet, affirme que le «peuple malien demeurera mobilisé et déterminé pour la mise en œuvre de son droit constitutionnel à la désobéissance civile», selon le communiqué. Au climat d’exaspération nourri par des années d’instabilité sécuritaire dans le centre et le nord du Mali, le marasme économique ou une corruption jugée endémique est venue s’ajouter l’invalidation par la Cour constitutionnelle d’une trentaine de résultats des dernières législatives. Le 10 juillet, la troisième grande manifestation contre le pouvoir avait dégénéré en trois jours de troubles meurtriers à Bamako, les pires dans la capitale depuis 2012, qui ont fait entre onze et 23 morts.
Demande de «démission immédiate» des députés contestés

Lors de leur sommet, les dirigeants ouest-africains ont réclamé la «démission immédiate des 31 députés» contestés, une «recomposition rapide de la Cour constitutionnelle» et la formation d’un gouvernement d’«union nationale», tout en excluant un départ forcé d’Ibrahim Boubacar Keïta. Ils ont «encouragé» le M5 à «participer» à ce gouvernement, et ce dans un «esprit de patriotisme». Le président Malien a de constitué le 27 juillet un cabinet restreint pour «négocier avec les parties» la formation d’un gouvernement d’union nationale. Les décisions de la Cédéao, estime toutefois le M5, «reposent sur des approximations très improbables telles que la démission hypothétique de députés» ou «l’injonction» de nommer «aux forceps» une nouvelle Cour constitutionnelle. Il juge que plusieurs de ces mesures «violent les lois et la Constitution» et que la Cédéao, selon ses propres règles, devrait plutôt sanctionner la «mauvaise gouvernance» du président malien, en dénonçant la «protection dont ses pairs semblent le couvrir».



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