Documentaire sur le Hirak diffusé par des chaînes de télévision françaises : Un «produit» provocateur aux relents de la France nostalgique (vidéos)

28.05.2020

       Le film Largement décrié en Algérie

Le documentaire intitulé Algérie, mon amour, diffusé mardi soir sur une chaîne française, revêt un caractère «provocateur» et des relents de la «France nostalgique», ont estimé hier des universitaires et des experts qui mettent en garde contre «les dessous» non avoués de cette production.

D.R.

«Force est de reconnaître que les Français nostalgiques ne font jamais les choses à moitié. Ils sont parfaits comme le néant et le vide. Hier, ils avaient excellé dans la déformation et le travestissement de nos réalités, pourtant claires et limpides comme l’eau de roche», a réagi, dans une déclaration à l’APS, Chabane Zerrouk, cadre supérieur de l’Etat à la retraite.
Qualifiant le film réalisé par Mustapha Kessous et dédié au Hirak de «navet» et de «ratage parfaitement réussi», il a estimé que celui-ci «procède de la mentalité bien ancrée dans l’inconscient des résidus de la France coloniale et d’un passé à jamais révolu».
Faisant rappeler le film documentaire l’Algérie vue du ciel, diffusé en 2015, l’intervenant a relevé la «coïncidence» de celui-ci suivi mardi soir par de nombreux Algériens avec un autre débat sur l’Algérie, programmé au même moment sur l’autre chaîne française LCP. Ce qui l’amènera à ajouter : «ces pêcheurs en eau trouble cherchent à biaiser et à déformer l’image dérangeante de l’Algérie, terre d’Islam, de l’intelligence, de la noblesse, de la bravoure et de l’héroïsme», avant de déplorer un documentaire «minable, maudit et de basse extraction qui jette du discrédit sur son réalisateur et ses sponsors et les disqualifient devant l’Histoire».
A propos des clichés que le film a tenté de mettre en avant, M. Zerrouk dira : «les gothiques, les partisans de l’Algérie de papa, de l’Algérie des marginaux et des gays, de l’Algérie des veuves, doivent savoir qu’ils n’auront jamais de place dans l’Algérie du preux peuple algérien. Ils ne font que glisser sur la pente savonneuse de notre indifférence la plus totale».
Et de poursuivre : «Qu’ils sachent que le train-Algérie avance à grande vitesse, celui qui le rate ne pourra prétendre au statut piteux d’un déclassé de l’histoire», avant de conclure en évoquant la célèbre déclamation du Général Giap : «l’impérialisme est un mauvais élève».
Pour le chercheur Ahmed Mizab, il s’agit d’un «cadeau empoisonné» concocté par «une France qui n’a jamais voulu du bien à l’Algérie et dont les conséquences se feront ressentir au moyen terme». Ceci, explique-t-il, «dans le sens où le Hirak risquera de perdre son caractère pacifiste car des manifestants seront remontés contre d’autres et poussés à la confrontation».
Tout en considérant que «le timing de la diffusion vise à créer un troisième souffle au mouvement qui ne soit pas pacifique», le chercheur appréhende que le documentaire n’ait pour effet de «provoquer des sensibilités idéologiques et de susciter de forts discours discriminatoires».
A ses yeux, le film «a mis à nu une face cachée qui a choqué plus d’un, à leur tête ceux qui revendiquent le projet d’un Etat civil, rendant ainsi justice à l’Armée nationale populaire (ANP), qui n’a eu de cesse de mettre en garde contre les risques d’infiltration du Hirak et contre les manœuvres visant à porter atteinte à l’Algérie, à travers certains slogans qui y sont brandis».
Aussi, l’analyste plaide-t-il pour «la vigilance face aux dessous» de cette production, avant de souligner que le Hirak «qui avait, le 22 février 2019, suscité l’adhésion populaire pour le changement, n’est pas le Hirak que d’aucuns ont transformé en tribune pour faire valoir leurs projets destructeurs».
Docteur en Sociologie politique, Fatma Kebour tient à préciser, citant le sociologue Pierre Bourdieu, que «toute production télévisuelle est une construction d’une réalité sociale et politique vue par son émetteur, et ne représente qu’une vision parmi d’autres de la vraie réalité».

Le Hirak, un signe de «bonne santé»

De son point de vue, le souci aujourd’hui «n’est pas l’investissement de la rue par le peuple algérien, bien au contraire, le Hirak a permis à ce dernier de retrouver son unité et une réconciliation réelle avec lui-même !».
Et d’estimer que «ce mouvement populaire ne doit pas être considéré comme étant une crise sociale ou politique mais plutôt comme un «continuum» de la participation politique de l’individu, un signe de bonne santé et un sursaut populaire».
A travers le Hirak, les Algériens ont «réinvesti la chose politique», poursuit-elle, notant que ce mouvement est représenté par une diversité sociale, politique et idéologique (intellectuels, démocrates, islamistes) mais aussi par les marginaux «qui font partie de notre société et partageant les mêmes combat et objectif pour une nouvelle Algérie avec une jeunesse se projetant dans un avenir meilleur !». Un aspect sciemment occulté par le réalisateur du très controversé documentaire, regrette-t-on.


Le film Largement décrié en Algérie

Le documentaire sur le Hirak, mouvement d’aspiration au meilleur démocratique en Algérie, diffusé mardi dernier par des chaînes de télévision publiques françaises, a suscité un vaste mouvement de réprobation et d’indignation des Algériens sur les réseaux sociaux, au point où des professionnels des médias ont assimilé la campagne médiatique annonçant sa diffusion à «une montagne qui a finalement accouché d’une souris». Conçue en deux séquences concomitantes sur deux chaînes de télévisions publiques, France 5 TV et La Chaîne Parlementaire (LCP), relayées par France 24, cette orchestration politique, basée sur la diffusion de deux documentaires et de deux débats subséquents, avait été précédée d’une vaste campagne d’annonce, durant deux semaines, à travers l’ensemble de la presse hexagonale sur papier, en ligne et audiovisuelle, généraliste et spécialisée, toutes sensibilités confondues. Cette campagne médiatique en est d’autant plus une vraie campagne de presse que les deux documentaires seront rediffusés plusieurs fois jusqu’à presque la fin du mois de juin. «L’échec en tous points de vue est aussi étendu que la lame de réprobation des Algériens du pays et de la diaspora», a-t-on encore estimé.
Cette campagne de presse publique lancée en dehors de toute justification par l’actualité brûlante ou même décalée, a fait tomber les masques et traduis des desseins malveillants. Ceux d’une France officielle qui s’implique officieusement, de manière cyclique, dans l’anti-Algérie. Pour mieux encourager en sous-main le mouvement des plaques tectoniques de la subversion portée par des forces marginales, a-t-on mis en avant dans les réseaux sociaux.
Les documentaires des deux chaînes de télévision publiques en question, notamment celui de France 5 TV, ont été donc perçus, comme une insulte au génie des Algériens et à leur profond patriotisme qui s’est exprimé sur une vaste échelle de la protestation et de la condamnation depuis mardi soir.
Ils constituent également une «insulte profonde» au Hirak réduit à un «dérisoire mouvement de frustration» de jeunes en mal de vivre mais si peu représentatifs de la jeunesse algérienne et de leur société.
Par son contenu, son montage, les choix d’images et leur orientation, ainsi que les commentaires consubstantiels, le documentaire de France 5 TV, a-t-on encore soutenu, a été encore «plus offensant» pour le mouvement populaire Hirak rabaissé au rang de mouvement d’aspiration «à la consommation bachique et à un mieux-être sexuel affranchi de tous les codes de la morale publique et de l’éthique individuelle». Ce qui a amené ces observateurs à considérer ce documentaire comme «un affront et un outrage à un mouvement béni qui a sauvé l’Algérie, préservé la République et ses institutions et permis de neutraliser des réseaux transversaux d’agents d’influence mobilisés pour la défense des intérêts français et qui ont même financé la campagne électorale d’un candidat à l’élection présidentielle du 12 décembre 2019».
C’est ainsi qu’on a estimé que cette campagne cathodique a considérablement nui au formidable mouvement d’aspiration démocratique, d’espérance sociale et d’exigence ardente de plus de dignité.
Cette campagne a montré, d’une certaine manière, que les ennemis stratégiques du Hirak sont ceux-là mêmes à l’étranger qui trouvent des points d’appui en différents groupes d’intérêts hétéroclites en Algérie pour les utiliser comme des chevaux de bataille pour déstabiliser l’Etat-national. Or, l’expérience d’une année d’expression pacifique du Hirak a révélé au grand jour que c’est justement l’Etat-national, représenté par les forces patriotiques et l’Armée nationale populaire (ANP), qui ont assuré au mouvement sa vitalité et sa pérennité. Il y a une certitude largement partagée aujourd’hui qui fait que «c’est l’Etat-national qui a protégé et accompagné le Hirak, dans le sens où il lui a permis de sauvegarder ce qu’il a de plus sain en son sein comme forces patriotiques et populaires. Celles-là même qui lui ont permis de survivre en dépit des alliances contre-nature de certaines forces politiques et du choc des intérêts catégoriels parfois inconciliables. Et qui ont aidé l’Etat-national a sortir renforcé des années de la déperdition et du délitement d’avant le 12 décembre 2019».
Consacré «Journée nationale de la fraternité et de la cohésion entre le peuple et son armée pour la démocratie» par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, et appelé à être inscrit dans le marbre constitutionnel, le mouvement du 22 février culmina avec l’élection présidentielle du 12 décembre 2019.
La date est charnière car elle distingue deux protagonistes : ceux qui nourrissent des rêves coloniaux sous couvert d’apprentissage démocratique par la voie transitionnelle, également appelée constituante, d’une part, ceux qui aspirent au changement systémique par la voie pacifique et institutionnelle, d’autre part.
Pour la majorité des internautes ayant fustigé le documentaire en question, le néo-Hirak que les médias français s’efforcent de régénérer coûte que coûte s’inscrit franchement dans le prolongement de «bouleversements préfabriqués» contre-révolutionnaires fomentés par des médias relayant des ONG ayant pignon sur rue à Paris.
En espérant un divorce entre le peuple et la révolution nationale qu’il a enfantée et portée à son terme, les commanditaires du néo-Hirak restent ainsi fidèles à une vieille litanie néocoloniale qui stipule «qu’avant, c’était mieux» et que l’Indépendance n’a pas été au niveau des «bienfaits de la colonisation».


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28.05.2020

  Pouvoir et géopolitique – Hirak : jeux et enjeux

par Ghania Oukazi

Les dernières vingt-quatre heures ont été curieusement marquées par des débats contradictoires sur le «hirak» qu’Alger et Paris ont tenu à diffuser sur leurs chaînes de télévision publique à des heures de grande audience.

Alors que le nouveau coronavirus continue d’interpeller les spécialistes de la santé sur ses origines, sa nature, la manière la plus efficace de le combattre et sur la durée de son cycle de vie, Alger et Paris se sont arrêtés sur un sujet pourtant confiné comme tous les autres pour le remettre au goût du jour chacun selon sa perception. Lundi dernier, la télévision publique a diffusé une émission où l’universitaire Lakhdar Maougal a contredit un journaliste et un «hirakiste » en affichant des doutes sur «l’essence populaire spontanée» du mouvement du 22 février 2019. «Je ne crois pas à la génération spontanée », a-t-il déclaré en notant que « le hirak » a commencé le lendemain d’une réunion à Paris (…) ». Tout est dit pour démontrer que ce mouvement de révolte a été commandité et manipulé de l’étranger, la France particulièrement ? Ce à quoi les deux invités rétorquent en substance que « le peuple algérien a battu le pavé pendant de longues semaines pour dénoncer un pouvoir corrompu et corrupteur ». Mardi, c’est Paris qui s’y met en diffusant à quelques minutes d’intervalles sur deux chaînes de télévision publique, deux émissions sur le « hirak » mais de tendance totalement contradictoire avec l’émission d’Alger.

Les mots clés des interviewés algériens, franco-algériens et même français lorsqu’ils évoquent les différentes étapes du mouvement, « l’étouffement des voix discordantes au pouvoir, le déni d’exister, les libertés bafouées, une dictature militaire, une justice aux ordres (….) ».

Durant l’une des émissions, défilaient à l’écran des séquences de bastonnades de jeunes manifestants par des brigades antiémeutes, d’autres traînés par terre par les mêmes forces, des carrés de manifestants brandissant l’emblème amazigh, d’autres dénonçant l‘hostilité du pouvoir et bien d’autres scènes présentant l’Algérie comme une dictature militaire où la répression régente le quotidien des citoyens.

   Suggestions pour l’après-confinement?

Le raccourci est grossier à propos d’un pays où la contestation populaire est souvent présente dans ses régions les plus reculées et où les pneus qui brûlent en sont devenus le symbole sans pour autant qu’elle soit systématiquement réprimée. Les intervenants n’ont pas fait le parallèle entre le «hirak» et les gilets jaunes souvent brutalisés, cognés, traînés par terre, jetés dans des commissariats par les forces de police. Mais c’est Alger qui était ce soir là au banc des accusés. Tous ont conclu que «le confinement profite au pouvoir et les réponses politiques aux attentes du hirak sont suspendues». Et que «le pouvoir en a profité pour se venger de ses détracteurs, journalistes, opposants et «hirakistes» en les jetant en prison». L’on peut penser que l’élément déclencheur des émissions françaises en opposition à celle algérienne, est l’approche de la levée du confinement sanitaire. Il est donc suggéré au « hirak » de reprendre tout de suite après ses droits d’existence dans les rues d’Alger. Le tout se déroule en l’absence d’une classe politique algérienne alerte et d’opposants capables de canaliser la colère populaire en cas de déferlement inattendu. Les questionnements sur cet assaut médiatique français se bousculent dans les esprits. Cabale contre Tebboune pour amorcer son encerclement ? Complot contre l’Algérie ? Ou échos de simples rebonds contestataires au sein d’une société en gestation après sa rupture avec le système politique et la cassure d’une gouvernance fortement décriée ? Pas de réponse évidente mais possibilité de recoupement tout aussi médiatique. Le même soir, un canal «national» basé à l’étranger, rappelait les promesses de Tebboune en diffusant des voix d’Algériens se plaignant de ne pouvoir acheter «la viande à 800 DA et avoir le lait à portée de main comme promis par le ministre du Commerce, d’être obligé de guetter l’arrivée du camion qui le vend à une chaîne humaine qui se moque des mesures barrières contre le Covid-19, d’attendre de percevoir les 10.000 DA d’aide sociale (…)».

Après l’émission sur le «hirak», la TV nationale s’est tournée vers la géopolitique. Des analystes de renom sont intervenus tour à tour pour expliquer «le complot». Michel Raimbaud, Ahmed Benssaada, Richard Labévière, René Naba exposent leurs arguments. «Il faut que l’Algérie comprenne les jeux géostratégiques en Libye» recommande Bensaada qui estime que «la solidarité avec la Chine est une réorientation géostratégique qui peut poser beaucoup de problèmes à l’Algérie (…)».

«Le mauvais côté de l’Histoire»

Labévière rappelle que « l’Algérie est un des trois grands pays africains qui comptent dans la géopolitique qui trace la route de la soie pour la Chine ». Il pense que « la position très ferme de l’Algérie sur la Syrie lui valent des attaques d’ONG (…)». Benssaada rebondit « l’Algérie subit des attaques et pressions de l’étranger, elle doit être extrêmement vigilante, cette volonté de s’affranchir d’une certaine politique peut lui causer beaucoup de problèmes». Naba soutient «tout pays qui bombe le torse peut se voir menacer, c’est le cas de l’Algérie». Labévière pense qu’« on est dans un monde très incertain où tous les coups sont permis (…). Il faut que nos dirigeants soient responsables, ils doivent définir de nouvelles règles…». Benssaada conseille à l’Algérie de se tourner vers l’Afrique et l’Amérique latine, se trouver une autre voie que celle des non-alignés, les entités régionales ne servent plus à rien (…)». Raimbaud affirme que « l’ONU, c’est fini, de facto, il n’y a plus de droit international, il faut le recréer sur la base de principes admis par tout le monde». Les deux émissions ont été suivies d’un documentaire sur les fermes agricoles des colons français transformées en centres de torture, Algériens jetés dans des cuves de vin, des conditions de détention des plus humiliantes, les liquidations physiques, la torture sous toutes ses formes… De la colonisation d’hier au complot d’aujourd’hui ? Il semble que c’est la suggestion… René Naba indique que «la politique extérieure algérienne comme celle syrienne, sera déterminée en fonction de la dimension des peuples qui ont lutté pour leur indépendance».

Raimbaud écrit dans «Tempête sur le Grand Moyen-Orient » au sujet des « révolutions arabes », que « Paris a joué au poker menteur (…). Se tromper de siècle est toujours plein de risques. L’heure n’est plus à la colonie ou au mandat, ni aux serments mensongers. En choisissant de s’allier à des forces réactionnaires pour faire de fausses révolutions (…), la France est tombée du mauvais côté de l’Histoire». Cet ancien diplomate français et grand analyste des conflits dans le monde arabe et musulman affirme dans le même ouvrage que «la démocratisation» à la mode Bush n’est évidemment qu’un grossier prétexte (…), pour remodeler le Grand Moyen-Orient en y cassant les Etats les plus modernes, notamment les Etats-nations, pour le réduire à un patchwork d’entités confessionnelles ou ethniques, de manière à ce que l’Amérique s’en assure le contrôle stratégique et qu’Israël en garde la prééminence».


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L’«agit-prop» à la française ressemble à toutes ses semblables, tant nous pouvons en reconnaitre la médiocrité. Il y eut d’abord France 24 et ses attaques frontales contre l’ANP qui – selon des sources qu’elle était la seule à posséder pour provenir de milieux interlopes – prélèverait les aides médicales en provenance de Chine pour ne pas avoir à les partager avec le peuple algérien. Les bavettes, transportées dans les IL76 de nos forces aériennes, sont depuis distribuées gratuitement dans les rues du pays alors qu’elles ne sont disponibles qu’en échange de valeurs monétaires dans les officines pharmaceutiques de l’Hexagone. Premières remontrances officielles côté algérien, sourde oreille côté français… Puis en pleine page du Washington Post un encart de RSF dépeint le pays comme une succursale du Goulag russe, certainement pour faire bonne mesure auprès de l’opinion publique d’Outre-Atlantique avec l’objectif affiché de porter atteinte aux relations algéro-américaines. L’activisme, à Alger, de l’ambassadeur US la semaine qui suivit, indiqua clairement ce que l’on en pensait dans les couloirs du Département d’Etat. Crispations à Alger et provocations à Paris se regardent en chiens de faïence… Et maintenant un long reportage de plus d’une heure sur TV5, empruntant à la fiction ses scenarii improbables, en oubli des règles déontologiques de la profession du documentaire informé, dépeignant laborieusement le «Hirak béni» comme une révolte adolescents en mal d’une libération des mœurs qu’il appellerait de ses vœux. Levée de boucliers sur les réseaux sociaux, tollé unanime sur la toile qui a abattu ses filets d’acrimonie aussi bien sur TV5, chaîne du service public que sur le réalisateur franco-algérien en mal de professionnalisme et dont nous avons déjà oublié le nom. Rappel de l’ambassadeur algérien à Paris, comme on interroge un médecin en consultations pour tenter de comprendre, l’étrange maladie qui frappe la France depuis le 22 février 2019. Explications…

L’inculture du réalisateur du reportage « Algérie, mon amour » lui a été fatale. Nous mettons notre main au feu qu’il n’a pas lu les textes de Germaine Tillion, cette ethnologue de l’excellence. A peine le 1er Novembre 1954 déclenché, que cette résistante française est envoyée en Algérie, missionnée très officiellement par le gouvernement de l’époque pour rédiger un rapport d’expertise en observations des forces à l’œuvre dans la tribu des Aurès des Ouled Sidi Abderrahmane, pour mieux circonscrire, la détermination mentale des dispositions d’esprit en évolutions imperceptibles, que seule une intelligence supérieure était en mesure de saisir. Elle en conclue à «la clochardisation algérienne» comme nous ne pouvons que le constater de la profession du journalisme d’investigation en France. Germaine Tillion travaillait sur l’observation des mœurs en pays chaoui et si celui qui sert de réalisateur au reportage diffusé par TV5 avait un tant soit peu pris connaissance de ses travaux, il n’aurait certainement pas commis l’erreur fatale d’attaquer bille en tête une constante ancestrale chez les Algériens, la pudeur.
L’aliénation de la mémoire est d’abord à mettre sur le dos des énergies de dépersonnalisation au travail contre notre communauté algérienne en France – isolée en raison de la politique en renonciation par nos autorités, de notre immigration – pouvant difficilement se mesurer à la puissance culturelle française. Mais elle nous donne, à contrario, une parfaite idée de ce qu’il serait advenu de la personnalité algérienne si nos Chouhada n’avaient pas payé au prix du sacrifice de leurs vies la préservation de notre foi, de nos mœurs, coutumes et de nos qualités morales. Aussi nous ne pouvons véritablement en vouloir aux expressions manipulées, de journalistes à la découverte de leur nation les outils des sciences ethnologiques et anthropologiques de Germaine Tillion en moins. Nous ne nous attacherons donc pas à analyser les déclarations de jeunes gens crédules s’exprimant dans le documentaire de TV5, manipulés par des réflexions idéologiques supérieures aux objectifs désormais dévoilés dont nous tenterons d’expliquer les motivations profondes.
Maintenant qu’ils en sont victimes peut-être que cette leçon de choses démocratiques leur permettra-t-elle de mieux poser, pour eux-mêmes, la question de la liberté d’expression en encadrements de règles morales bien comprises de la vie en société qui ne pourront jamais se soumettre aux failles des règles de droit. Qui ne se souvient du silence de la diplomatie française tout au long de l’année 2019, au prétexte de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures algériennes ? C’est, que tenu à distance du mouvement social, par des négociations complexes autour des cessions des actifs d’Anadarko à Hassi-Messaoud que Total convoitait, le gouvernement de Paris faisait des efforts méritoires pour ne pas afficher d’opinion trop tranchée sur les évènements en développement en Algérie. Cette neutralité difficilement contenue, tant la diplomatie française est de tradition bavarde, avait l’avantage d’un gain de temps en appréciation intellectuelle d’un mouvement social qu’elle lui était difficile de décrypter au point d’en comprendre les avantages qu’elle pouvait en tirer en exploitation politicienne de court terme, sans parfois en mesurer suffisamment les conséquences directives de long terme.

La désorientation française
Parce que le « Hirak béni » fut un mouvement de la soudaineté stratégique pacifique, il désorienta les tenants de la bande à la tête de l’Etat mais aussi leurs alliés desquels la France était au premier rang. Rappelons-nous du premier soutien du Président Macron au Président Bouteflika lors du voyage qu’il effectua à Djibouti. Dans le second temps du regretté chahid Gaïd Salah, la France apporta son support diplomatique, par l’entremise d’une résolution votée par le Parlement européen, sous l‘instigation de députés français, aux fractions algéroises du « Hirak béni », dont elle se sentait proche sur le plan idéologique. Dans un troisième temps, celui de la Conférence de Berlin, au lendemain de l’investiture du Président Si Abdelmadjid Tebboune, Paris découvrit stupéfaite une autonomie en affaires étrangères retrouvée et pris la mesure de ce qu’impliquait sur le temps long le mouvement social en développement en Algérie, pour dépêcher en toute urgence de pragmatisme, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, à Alger.
Le communiqué publié à cette occasion, qualifié de «commun» qu’en raisons d’usages protocolaires, n’a pas résisté longtemps aux premiers coups d’accélérateurs en janvier 2020 de la signature d’une raffinerie de traitement de 100.000 barils/jour à Hassi-Messaoud par un consortium sud-coréen et à l’annonce de transformations de matières pétrochimiques dites intermédiaires pour l’usage qui en est fait d’intrants en aval de procédés industriels divers. Les tam-tam de la guerre médiatique résonnèrent d’autant que le ministre de l’Energie Mohammed Arkab ne faisait plus mystère du droit de préemption qu’il exercerait en cas de cessions des actifs d’Anadarko. L’ouverture du Président Si Abdelmadjid Tebboune en un temps très court vers d’autres partenariats saoudiens, qataris, turcs, chinois, russes, américains dans divers domaines d’importance finit de convaincre la France que l’ère de la coopération privilégiée était révolue et que celle de la défense pied à pied de ses intérêts débutait.
Sauf qu’entre temps et depuis le 22 février 2019, l’Algérie ne se vit plus seulement comme Etat-National organisé autour d’une administration centrale mais aussi comme un mouvement social en éclosion irrévocable d’une nouvelle société. Si les fractions désormais dirigeantes au sein de l’appareil d’Etat ont su, pour une partie d’entre elles, prendre la mesure des avantages qu’une telle situation d’innovation historique pouvait présenter pour la conduite des réformes à l’intérieur du pays et aux redéploiements de ses influences à l’extérieur de ses frontières ; cette nouvelle réalité algérienne d’ordre sociale, heurta frontalement les confortables influences culturelles de la puissance économique dominante dans notre région.
Ce que nous comprenons des rapports de force en cours de réaménagements diplomatiques peut se résumer en une confrontation des nécessités organiques du développement de maturations sociales inéluctables en cinétique d’expansion du côté algérien, alors que du côté français, il est recherché par tous les moyens de l’influence culturelle, la conservation de positions hégémoniques sur le plan économique. Non pas tant que les Algériens contestent dans le fonds la coopération avec la France mais ils la souhaiteraient bien plus efficace en investissements partagés et bien moins gourmande en commerces réservés.

La boussole du mouvement social
On ne pourrait comprendre le sens d’une obstination culturelle française à la guérilla médiatique contre le mouvement social algérien désormais perçu pour ce qu’il est, une puissance de reclassement des alignements diplomatiques, si on ne devinait pas également, pour établir une justice dans l’appréciation des tensions actuelles regrettables  entre les deux pays, le désarroi de Paris face à son long déclassement d’ordre scientifique et culturel qui ne peut cacher son impuissance matérielle vieillissante face à la jeunesse bouillonnante se déversant par millions dans les rues d’Algérie. Aussi, il ne sert à rien à l’habileté culturelle française de chercher à manipuler en coulisses les débats sur la Constitution qui se déroulent à Alger – du genre des niaiseries intellectuelles  de la supériorité du politique sur le militaire et de la plate-forme de la Soummam sur la déclaration du 1er Novembre 1954 – car elles n’empêcheront en rien les déversements volcaniques en cours tant la puissance du mouvement social algérien les frappe par avance de caducité mais rendront plus difficiles la redéfinition d’une politique de coopération efficace dans l’intérêt bien compris des deux parties.
En réalité, ce qui désormais prédestine aux relations algéro-françaises n’est pas plus entre les mains de la puissance publique française quelle n’est entre celles  de l’Etat algérien mais bien à portée de façonnage du «Hirak béni»,  dont la capacité à se soustraire des idéologies manipulatrices d’outre-Méditerranée n’a d’égale que sa propension à dénoncer fermement les tentatives de reprise en main du mouvement social par les fractions néo-rentières encore nichées au sein de l’appareil sécuritaire national.  Cette vigueur n’est pas due seulement à son origine indubitablement populaire autant qu’elle est à mettre au crédit de son mode d’expression civilisé et pacifique dont nous attendons une matérialisation constitutionnelle fructueuse et décisive. La vivacité du mouvement social est encore bien trop agile pour se soumettre à une caporalisation. Elle est en train de se défaire de carcans culturels qu’elle a mis du temps à briser tant l’empreinte de la splendeur intellectuelle française l’avait subjuguée.
Les maladroites offensives «d’agit-prop» ont désormais démonétisé cette fascination au petit écran de télévision du pays de Descartes pour faire place à une réflexion tâtonnante de l’autonomie dont nous souhaitons ardemment, quelle que soit son niveau de maturation, que le réceptacle en soit les débats autour de la Constitution, pris comme un moment de sincérité de nos authenticités plus que de vérités de nos personnalités. En se libérant de ses chaînes idéologiques pour retrouver le message premier et authentique des Chouhada du 1er Novembre 1954,  le mouvement social algérien contournera de la manière la plus efficiente qui soit le piège qui lui est patiemment tendu par ceux des fractions néo-rentières au sein de l’appareil d’Etat qui n’attendent qu’un moment de répit pour reprendre l’initiative de leurs directives intéressées.
L’exceptionnel sens pédagogique du Président Si Abdelmadjid Tebboune (c’est la signification profonde qu’il faut donner au rappel de l’ambassadeur algérien à Paris pour consultations) est à même de faire prendre conscience à ses partenaires internationaux ainsi qu’à son peuple, la délicate phase historique dans laquelle se trouve l’Algérie, c’est-à-dire, un moment de conscience rare, ou Nation, Société et Etat se dévoilent enfin pleinement les uns aux autres pour se découvrir en libération en première fois d’émotion sociale, d’une étreinte dont le souvenir martyrisé fut perdu dans la longue nuit coloniale.

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