France / 8 mai 1945 : Sétif, ces massacres qui préfiguraient la guerre d’Algérie

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Source : Métro News, Florian Bardou, 08-05-2016

MÉMOIRE – Le 8 mai 1945, alors que la France fête sa victoire sur l’Allemagne hitlérienne, un jeune scout musulman est tué pour avoir brandi un drapeau algérien. Des massacres de civils commencent à Sétif, Guelma et Kherrata, dans le Nord-Est de l’Algérie sous domination française. Ils se poursuivront jusqu’en juin 1945, entraînant la mort de dizaines de milliers d’Algériens.

On estime à 20.000 ou 35.000, le nombre d'Arabes algériens massacrés en sept semaines dans le Nord-est algérien entre mai et juin 1945 (sources françaises).

On estime à 20.000 ou 35.000, le nombre d’Arabes algériens massacrés en sept semaines dans le Nord-est algérien entre mai et juin 1945 (sources françaises).

C’est, pour la France, le pendant peu glorieux du 8 mai 1945. Ce jour-là, alors que la victoire sur l’Allemagne nazie est fêtée de part et d’autre de la Méditerranée, un jeune scout musulman, Bouzid Saâl, brandit un drapeau algérien lors d’un défilé où participent des nationalistes algériens à Sétif, dans le Constantinois, au Nord-est de l’Algérie. Il est tué d’une balle tirée par un commissaire de police, et d’autres coups de feu suivent.

C’est le début de sept semaines d’émeutes dans les villages du Constantinois (Gualma, Kherrata, Oued marsa, etc), réprimées par les autorités françaises, qui se termineront en juin 1945 après avoir entraîné la mort de 20.000 à 35.000 Arabes algériens (sources françaises). “C’est un mouvement spontané d’autodéfense et non une insurrection, comme on l’a prétendu”, analyse pour Le Monde Jean-Louis Planche, historien spécialiste de l’Algérie et auteur de Sétif 1945.

Un climat de “psychose”, pour inaugurer la guerre

Mais comment comprendre que l’Algérie et les autorités françaises s’enfoncent alors soudainement dans la violence ? “La guerre a épuisé l’Algérie. Et la rumeur de la “révolte arabe” tourne dès l’été 1944 à la psychose”, explique Jean-Louis Planche. Todd Shepard, historien américain spécialiste, lui aussi de l’histoire de l’Algérie française, va plus loin. Dans Regards, l’auteur de 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France analyse la violence au regard du contexte post-Seconde Guerre mondiale : “S’il ne faut pas nier l’aspect colonial et raciste de ces massacres, il faut rappeler qu’ils adviennent dans un contexte historique marqué par une violence incroyable, celle de la Seconde Guerre mondiale où, de fait, chacun est encore prêt, habitué à utiliser la force de manière massive et destructrice”.

Pour les historiens, les événements de Sétif sont donc “un tournant majeur”, qui sans tomber dans une lecture a posteriori, ont préfiguré la guerre d’indépendance qui débutera officiellement en 1954, pour s’achever avec les accords d’Evian et l’indépendance algérienne en 1962. “A partir de 1946, des attentats éclatent sporadiquement dans toute l’Algérie. Afin de ne pas affoler les Européens, ils sont maquillés en accidents par les autorités. Pour beaucoup d’Algériens, il n’est désormais plus possible d’accepter la colonisation”, estime Jean-Louis Planche. “Dans le récit national algérien, Sétif est évidemment un événement inaugural, commente Todd Shepard. Pour la conscience et l’historiographie algérienne, la guerre d’Algérie commence donc en mai 45”.

La lente reconnaissance des massacres de Sétif

Pour autant, les massacres de Sétif sont longtemps occultés en France. En 2005, soixante ans après les massacres de Sétif, alors que les travaux d’historiens se multiplient, l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, qualifie pour la première fois les deux mois de massacres de “tragédie inexcusable”. Le 8 mai 2005, il est rejoint par Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, qui, dans un entretien au quotidien El Watan, soulevait que “pour construire un avenir commun [il fallait arriver à] examiner ensemble le passé afin d’en surmonter les pages les plus douloureuses pour les peuples français et algérien”. Sept ans plus tard, pour son premier déplacement en Algérie en décembre 2012, c’est autour de François Hollande, alors président de la République de reconnaître “les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a eu les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata, qui, je sais, demeurent ancrés dans la mémoire et dans la conscience des Algériens, mais aussi des Français”. Un pas de plus.

Le 19 avril 2015, pour la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie, un représentant du gouvernement français, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’Etat aux anciens combattants, se rendait à Sétif pour rendre hommage aux victimes des massacres du 8 mai 1945. Mais “nommer le crime sans le caractériser, sans l’identifier comme crime contre l’humanité, c’est ne faire que la moitié du chemin”, estime le réalisateur Mehdi Lallaoui sur Mediapart. Car “les demandes de reconnaissance solennelle et officielle en France des crimes de 1945 sont à ce jour restées vaines”. M’hmed Kaki, membre de l’association Les Oranges, au cœur du collectif L’autre 8 mai 1945, interrogé par Jeune Afrique, explique son combat en ces termes : “Il ne peut y avoir de démocratie si on occulte une partie de l’histoire de France. Sétif, c’est l’histoire de France”. Ce que Benjamin Stora, grand spécialiste de l’histoire de la guerre d’Algérie, écrivait déjà en 2008 sur son blog : “Pour tourner la page, sans l’effacer, la connaissance, la reconnaissance des crimes commis est indispensable. C’est la condition pour affronter sereinement l’avenir, et calmer les mémoires blessées”.

Source : Métro News, Florian Bardou, 08-05-2016

Algérie 8 mai 1945 : Sétif, Guelma, Kherrata.

Source : Youtube, 28-05-2009

Au lendemain de la fin de la 2eme guerre mondiale, la France commet un des plus grands massacre de son histoire d’une violence inouie contre des Algériens ne réclamant a l’époque plus de décence et de dignité.

Source : Youtube, 28-05-2009

Jacques Verges, à propos des massacres de Guelma, Sétif et Kherrata

Source : Youtube, 02-06-2010

Me Jacques Vergès, en tant que juriste, comment nous expliquez-vous ce qu’est le génocide culturel, identitaire ?


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A Sétif, un autre 8 mai 19458

La guerre d’Algérie a commencé à Sétif

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national.

Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi (1). Trop peu et trop tard : ces miniréformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…

L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ».L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque (2). Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste (…) le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer (3). La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles (4». Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens (5) continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales (6), convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.

Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de«provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.

Source : Mohammed Harbi, historien, auteur, avec Benjamin Stora, de La Guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, (Robert Laffont, Paris, 2004), pour Le Monde Diplomatique, en mai 2005.

(1) André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.

(2) C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.

(3) Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.

(4) Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I,L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.

(5) Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger,1987,et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.

(6) On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.


Sétif, Guelma, l’autre 8 mai 1945

Rappel des faits, par Hassane Zerrouky. Le 8 mai 1945, les premiers tirailleurs algériens qui débarquent du croiseur Gloire font une entrée triomphale à Alger. La presse coloniale fait sa une sur la défaite du nazisme. Le jour même, débutent les manifestations organisées par le PPA à travers les principales villes algériennes. Brandissant des drapeaux alliés, y compris celui de la France mais aussi l’emblème algérien, scandant des mots d’ordre revendiquant l’indépendance de l’Algérie, portant des gerbes de fleurs devant être déposées devant les monuments aux morts, plusieurs centaines de milliers d’Algériens répondent à l’appel du PPA.

À Sétif et Guelma, cependant, l’événement prend une tournure dramatique. Le matin du 8 mai, avant que ne débute la marche, les manifestants sont invités par les organisateurs à déposer cannes, bâtons et couteaux devant la mosquée de Sétif. Le cortège, précédé par des scouts, devait se rendre au monument aux morts de la ville pour déposer une gerbe de fleurs en hommage aux soldats algériens tombés face au nazisme. Mais c’était sans compter avec le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, qui a ordonné aux forces de police : « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. » Le commissaire de police Lucien Olivier ne se fait pas prier : il fait tirer sur les manifestants. Les colons, organisés en milices, participent à la répression.

De pacifiques, les manifestations deviennent violentes. Elles échappent au contrôle des nationalistes, tournent à l’émeute et embrasent tout l’Est algérien. Devant l’ampleur des cortèges de Sétif, mais aussi Kherrata et Guelma, l’administration coloniale fait intervenir l’armée. Légionnaires, tirailleurs sénégalais et même des prisonniers allemands et italiens sont engagés pour réprimer la révolte : manifestants fusillés sommairement par centaines, femmes violées… L’aviation mitraille et bombarde les villages de montagne. Le croiseur Duguay-Troin qui se trouvait dans la baie de Bougie bombarde les douars de la montagne kabyle. À Périgotville, près de Guelma, on fusille tous ceux qui savent lire et écrire. À Chevreuil, Petite Kabylie, c’est par groupes de vingt que des Algériens sont passés par des armes. Des prisonniers fusillés sont jetés dans les gorges de Kherrata. Parmi eux, Rabah Hanouz, membre de la Ligue des droits de l’homme, et ses trois enfants. À son frère Lounis, juste démobilisé à son retour de France, qui faisait partie du Comité pour l’amnistie des prisonniers, le ministre de l’Intérieur, André Le Troquet, lui demande d’oublier et de tourner la page. Les dizaines de milliers de manifestants qui ont été arrêtés seront libérés suite à une campagne du PCA qui avait pourtant condamné auparavant ce soulèvement populaire.

Officiellement cette répression a fait 1 500 morts algériens et 110 européens. Mais selon le général Duval qui a organisé cette répression, il y a eu 7 500 morts. Quant au général Tubert, membre de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ces événements, il avance le chiffre de 15 000. Mais selon les nationalistes algériens, elle a fait 45 000 morts. Au-delà de cette querelle des chiffres, le fait est que les manifestations du 8 mai 1945 ont été durement réprimées et que les auteurs de ce massacre relevant du crime de guerre n’ont jamais été inquiétés. Pis, le général Duval, qui a poussé le cynisme jusqu’à lire une prière à la mosquée de Constantine, déclare alors : « Je vous ai donné la paix pour dix ans. » Moins de dix ans après, le 1er novembre 1954, débutait la guerre d’Algérie !

“Ces événements-là resteront à jamais gravés dans sa mémoire. Lahcène Bekhouche avait dix-sept ans lors du soulèvement du 8 mai 1945 dans le Constantinois. « Des Algériens avaient participé à la libération de la France. En contrepartie, nous demandions la liberté et l’égalité des droits », raconte le vieil homme. Pour avoir pris une part active aux manifestations, il fut condamné à mort. Une sentence finalement commuée en peine de prison. Lahcène Bekhouche sera incarcéré pendant dix-sept ans, jusqu’à l’indépendance, en 1962. En Algérie, un 8 mai toujours à vif.”

Source : Hassane Zerrouky, pour L’Humanité.


Que s’est-il vraiment passé à Sétif en mai 1945 ?

A Cannes, et aujourd’hui encore à sa sortie, “Hors-la-loi”, le nouveau film de Rachid Bouchareb (“Indigènes”), est l’objet d’une polémique… En cause, quelques minutes au début qui évoquent le massacre de Sétif, perpétré par les forces françaises en mai 1945, qui a fait des milliers de morts et entraîné, plus tard, la guerre d’Algérie. Un sujet fort sensible, sur lequel nous avions tenté en mai d’apporter un éclairage historique. Rediffusion.

Que s’est-il passé le 8 mai 1945 ?

A l’occasion de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, à laquelle ont participé des dizaines de milliers d’Algériens, plusieurs manifestations pacifiques sont organisées par le mouvement nationaliste, dans l’Est de l’Algérie. A 300 kilomètres d’Alger, à Sétif, un cortège se dirige vers le quartier européen en portant des pancartes : « Nous voulons être vos égaux », « Libérez Messali »… (Messali Hadj, le chef du principal mouvement nationaliste, a été, peu de temps avant, arrêté et exilé au Gabon). En tête, un scout musulman brandit le drapeau algérien. La police se précipite. Un jeune homme de 26 ans, Bouzid Saâl, s’empare du drapeau et est abattu par un policier. Les forces de l’ordre tirent dans la foule, la manifestation dégénère, et les quelques milliers de personnes se retournent alors violemment et aveuglément contre les « Français » présents, en tuant une trentaine.

102 morts, côté français, seront dénombrés les jours suivants dans la région (Guelma, Kherrata, etc.). La répression, extrêmement brutale, lancée par les autorités coloniales va faire des milliers de victimes côté musulmans, jusqu’à la fin du mois de mai. Les autorités distribuent des armes aux colons, des milices sont créées. L’armée emploie les grands moyens et fait même donner l’aviation pour bombarder la zone. Un véritable massacre, s’accordent à dire les historiens, qui ont attendu une cinquantaine d’années pour faire de cette page terrible, ignorée par la République, un sujet de thèses.

La polémique sur le nombre de victimes algériennes (1 500 selon les sources officielles de l’époque, 45 000 ou plus selon les nationalistes algériens) ne divise plus guère les historiens aujourd’hui, qui, comme Annie Rey-Goldzeiguer, auteur d’Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers-El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, (La Découverte, 2001), note : « La seule affirmation possible, c’est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes et que reste dans les mémoires de tous le souvenir d’un massacre qui a marqué cette génération. »

Le véritable début de la guerre d’Algérie ? 
Ces massacres de mai 1945, alors que le général de Gaulle dirige à Paris le gouvernement provisoire de la République française, marquent un tournant – tous les historiens en sont d’accord –, qui engendrera radicalisation et préparation à l’insurrection des nationalistes algériens.
Les massacres de Sétif et leur cortège d’hallucinantes scènes de barbarie marquent ainsi les prémices de la guerre d’Algérie, qui démarrera vraiment le 1er novembre 1954 avec les actions armées de la « Toussaint rouge » et la création du FLN par les chefs indépendantistes, comme Ahmed Ben Bella, en rupture avec Messali Hadj, jugé trop modéré.

La bande-annonce de “hors-la-loi”.

Pour aller plus loin : les livres

Les premiers livres sur les massacres du 8 mai 1945, comme celui, orienté, de l’élu français d’Algérie Eugène Vallet, Le Drame algérien. La vérité sur les émeutes de mai 1945(Les grandes éditions françaises, 291 p.) paraissent dès 1948.
Hormis quelques articles et quelques chapitres, plutôt succincts, d’historiens, il faudra attendre une cinquantaine d’années pour que les massacres de Sétif entrent vraiment dans l’histoire.

– Yves Benot, Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, 1994 (édition de poche : 2001).
– Boucif Mekhaled, Chroniques d’un massacre. 8 mai 1945 : Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, 1995.
– Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers-El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2001 (édition de poche : 2006).
– Jean-Louis Planche, Sétif 1945, histoire d’un massacre annoncé (Perrin, 2006),
– Marcel Reggui, Les Massacres de Guelma. Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, La Découverte, 2006 (édition de poche : 2008).
– Jean-Pierre Peyroulou, Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale, La Découverte, 2009.

Source : Thierry Leclère et Sophie Lherm, pour Télérama, le 19 mai 2010.

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