Les Grandes Puissances dans les relations internationales

       Par Vladislav B. SOTIROVIĆ

La politique mondiale n’est en fait rien d’autre qu’une compétition historique constante entre les grandes puissances pour obtenir plus de pouvoir, de ressources et de territoire. Depuis le début du XVIe siècle, la signification du terme Grande(s) Puissance(s) (GP) dans la politique mondiale se réfère aux États les plus puissants et donc les plus influents dans le système des Relations internationales.

En d’autres termes, les grandes puissances sont les seuls États qui modèlent la politique mondiale, comme le Portugal, l’Espagne, la Suède, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne unifiée, les États-Unis, l’URSS, la Russie ou la Chine. Pendant la période de la guerre froide (1949-1989), il y avait des superpuissances [1] comme les administrations américaine et soviétique appelaient leur propre pays, et même un État hyper-puissant – les États-Unis, comme on l’appelle dans la littérature universitaire après la guerre froide [2]. Une caractéristique essentielle de toute GP est de promulguer son propre intérêt national (d’État) dans un cadre mondial (jusqu’à l’Europe du XXe siècle) en appliquant une politique « d’avant-garde ».

Le terme de politique globale (ou politique mondiale) est lié à des relations internationales qui sont de nature mondiale ou à la politique d’un ou plusieurs acteurs qui ont un impact, une influence et une importance au niveau mondial. Par conséquent, la politique mondiale peut être comprise comme les relations politiques entre toutes sortes d’acteurs politiques, qu’il s’agisse d’acteurs non étatiques ou d’États souverains, qui présentent un intérêt mondial. Au sens le plus large, la politique mondiale est synonyme d’un système politique mondial qui est « l’univers mondial d’acteurs tels que les États-nations, les organisations internationales et les sociétés transnationales, et la somme de leurs relations et interactions »[3].

À l’origine, au XVIIIe siècle, le terme GP se rapportait à tout État européen qui était, par essence, souverain ou indépendant. En pratique, il signifiait uniquement les États qui étaient en mesure de se défendre de manière indépendante contre l’agression lancée par un autre État ou un groupe d’États. Néanmoins, après la Seconde Guerre mondiale, le terme de GP a été appliqué aux pays qui sont considérés comme les plus puissants dans le système mondial des relations internationales. Ces pays ne sont que des pays dont la politique étrangère est une politique « d’avant-garde » et, par conséquent, les États comme le Brésil, l’Allemagne ou le Japon, qui ont une puissance économique importante, ne sont pas considérés aujourd’hui comme les membres du bloc des GP pour la seule raison qu’ils manquent à la fois de volonté politique et de potentiel militaire pour le statut de GP [4].

L’une des caractéristiques fondamentales et constante historique de tout État membre du club des GPs était, est et sera de se comporter sur la scène internationale selon ses propres concepts et objectifs géopolitiques. En d’autres termes, les principaux États-nations modernes et postmodernes agissent « géopolitiquement » dans la politique mondiale, ce qui fait une différence cruciale entre eux et tous les autres États. Selon le point de vue réaliste, la politique globale ou mondiale n’est rien d’autre qu’une lutte pour le pouvoir et la suprématie entre les États à différents niveaux, comme le régional, le continental, l’intercontinental ou le mondial (universel). Par conséquent, les gouvernements des États sont obligés de rester informés des efforts et de la politique d’autres États, ou éventuellement d’autres acteurs politiques, afin d’acquérir, si nécessaire, des pouvoirs supplémentaires (armes, etc.) qui sont censés protéger leur propre sécurité nationale (Iran) ou même leur survie sur la carte politique du monde (Corée du Nord) d’un agresseur potentiel (États-Unis). En concurrence pour la suprématie et la protection de la sécurité nationale, les États nationaux optent généralement pour une politique d’équilibre des pouvoirs par différents moyens, comme la création ou l’adhésion à des blocs politico-militaires ou l’augmentation de leur propre capacité militaire. Par la suite, la politique mondiale n’est rien d’autre qu’une lutte éternelle pour le pouvoir et la suprématie afin de protéger l’intérêt national autoproclamé et la sécurité des grands États ou des GPs [5]. Les grands États considèrent la question de la répartition du pouvoir comme fondamentale dans les relations internationales et ils agissent en fonction du pouvoir relatif qu’ils détiennent. Les facteurs d’influence interne aux États, comme le type de gouvernement politique ou l’ordre économique, n’ont pas d’impact fort sur la politique étrangère et les relations internationales. En d’autres termes, il est de la « nature génétique » des GPs de lutter pour la suprématie et l’hégémonie, indépendamment de leur construction et de leurs caractéristiques internes. C’est la même « loi naturelle » que ce soit pour les démocraties ou les types de gouvernement totalitaires, les économies libérales (marché libre) ou dirigées (centralisées).

Le pouvoir diffère beaucoup d’un État à l’autre et, d’un point de vue historique, diffère beaucoup au sein d’un même État. En général, les États les plus puissants jouissent de l’impact le plus important sur les affaires internationales, qu’elles soient régionales ou mondiales, et contrôlent la majorité des ressources du pouvoir dans le monde. En pratique, seuls quelques États ont une influence réelle sur les relations internationales mondiales, tandis que les autres États peuvent avoir une influence juste au-delà de leur localisation immédiate. Dans le système international des relations inter-étatiques, ces deux catégories d’États sont appelées les grandes puissances (GPs) et les puissances moyennes (PM)[6]. Le statut de PM peut être attribué de manière officielle et peut être attribué à certaines structures supranationales comme le Concert de l’Europe au XIXe siècle ou à l’ONU, l’OTAN et le Pacte de Varsovie au XXe siècle.

Néanmoins, la division fondamentale des États du monde en fonction de leur impact sur les affaires mondiales se résume à deux catégories basiques :

  1. La catégorie des GPs (plusieurs États très puissants).
  2. La catégorie des non-GPs (PMs et États peu ou pas influents).

Une GP est un État qui est considéré comme membre du groupe d’États le plus puissant et le plus influent dans un ordre hiérarchique du système étatique mondial. Aujourd’hui, ce terme est lié à l’État qui est considéré comme faisant partie des États les plus puissants dans le système politique mondial [7].

La question la plus problématique dans la catégorisation des États au sein du système étatique mondial est celle de l’application des critères. Néanmoins, les critères qui définissent un État comme étant ou non une grande puissance sont généralement, au moins du point de vue académique, conditionnés par les dix points suivants :

  1. Une GP est un État qui se situe au premier rang du pouvoir militaire, ayant la capacité réelle de protéger, maintenir sa propre sécurité et influencer la politique d’autres États ou d’autres acteurs dans les relations internationales.
  2. Une GP est un État qui ne peut être vaincu militairement que par un autre membre du club des GPs ou par une alliance de certains des États issus de ce club.
  3. Un État membre du club des GPs est, du point de vue économique, un État puissant. Cette condition est nécessaire mais, dans certains cas (comme aujourd’hui au Japon ou aux États-Unis à l’époque de leur période de politique étrangère isolationniste), elle n’est pas une condition suffisante pour obtenir le statut d’État GP. Il s’agit d’une condition quantitative pour le statut de GP. Les autres conditions quantitatives sont un certain niveau de PIB, de PNB ou de RNB[8] ou la taille de ses forces armées. Les conditions économiques peuvent être de nature qualitative, comme un niveau élevé d’industrialisation ou la capacité à fabriquer et à utiliser des armes nucléaires.
  4. Une GP a des sphères d’influence et d’intérêt plutôt mondiales, pas seulement régionales ou continentales. Cela signifie qu’une GP est un État qui possède, exerce et défend ses propres intérêts dans le monde entier.
  5. Une GP doit être au premier rang en ce qui concerne sa puissance militaire et doit donc bénéficier de certains privilèges et devoirs en matière de paix et de sécurité internationales.
  6. La caractéristique la plus importante des GPs est probablement qu’elles adoptent et appliquent une politique étrangère « de pointe » ayant un impact réel, et pas seulement potentiel, sur les affaires internationales et sur d’autres États ou groupes d’États. Cela signifie pratiquement qu’une GP ne peut pas adopter une politique étrangère d’isolationnisme [9].
  7. Les membres du club des GPs ont tendance à partager une vision globale fondée sur leurs intérêts nationaux loin de chez eux.
  8. Les GPs disposent des forces militaires les plus puissantes et des économies les plus fortes pour soutenir leur statut [10].
  9. Les GPs ne peuvent pas facilement perdre leur statut dans les relations internationales, même après une lourde défaite militaire, en raison de leur taille, de leur population et de leur potentiel économique à long terme.
  10. Les GPs forment des alliances avec des États clients alignés plus petits et plus faibles [11].

Le statut de GP d’un État peut être officiellement reconnu par la communauté internationale, comme ce fut le cas de la Société des Nations dans l’entre-deux-guerres ou de l’Organisation des Nations unies (ONU) après la Seconde Guerre Mondiale (cinq États membres permanents du Conseil de sécurité ayant le droit de veto – la Chine, la Russie, la France, les États-Unis et le Royaume-Uni). Le statut de GP de ces cinq membres « extraordinaires » du CSNU est garanti par leur pratique de l’unanimité. En d’autres termes, le concept d’unanimité des GPs prévoit que sur toutes les résolutions et/ou propositions devant le CSNU, un veto de l’un de ces cinq États (privilégiés) peut être utilisé, ce qui signifie concrètement qu’une GP peut bloquer la poursuite des travaux du CSNU sur une question donnée. [12]. Il ne fait aucun doute que l’une des caractéristiques essentielles de toute GP est sa projection de puissance au-delà des frontières de l’État, exerçant une influence considérable, par la force ou non, que les pays moins puissants ne pourraient pas égaler (par exemple, l’agression militaire de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie en 1999, menée en fait par les États-Unis).

Les GPs sont interconnectées au sein d’un système de grande puissance qui est l’ensemble des relations spéciales entre et parmi ce club privilégié des acteurs mondiaux les plus puissants dans les relations internationales. Ces relations spéciales sont régies par leurs propres règles et modèles d’interaction, car les GPs ont une façon très extraordinaire de se comporter et de se traiter les uns les autres. Cette façon spéciale n’est cependant pas appliquée aux autres États ou aux autres acteurs de la politique mondiale et du système des relations internationales.

À suivre

Vladislav B. SOTIROVIĆ

Source Oriental Review

Traduit par Fabio, relu par Hervé et Marcel pour le Saker Francophone

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[1] Le terme de superpuissance fut inventé à l’origine par William Fox en 1944, pour qui un tel État doit posséder une grande puissance suivie d’une grande réactivité du pouvoir. À l’époque, il soutenait qu’il n’y avait que trois États super-puissants dans le monde : les États-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni (les « trois grands »). En tant que tels, ils ont fixé les conditions de la reddition de l’Allemagne nazie, ont joué un rôle central dans la création de l’ONU et ont été les principaux responsables de la sécurité internationale immédiatement après la Seconde Guerre mondiale (Martin Griffiths, Terry O’Callaghan, Steven C. Roach, Relations internationales : The Key Concepts, deuxième édition, Londres-New York, Routledge, Taylor & Francis Group, 2008, 305) ↩

[2] La Chine, avec son énorme potentiel économique et humain, suivi de sa capacité militaire croissante, va bientôt devenir la plus influente des GP dans la politique mondiale, dépassant le rôle d’une seule hyperpuissance, les États-Unis. Le XXIe siècle est déjà un siècle chinois, mais pas américain comme le XXe siècle. ↩

[3] Richard W. Mansbach, Kirsten L. Taylor, Introduction to Global Politics, Seconde édition, London−New York: Routledge, 2012, 577. ↩

[4] Israël est la seule exception à cette définition car cet État a pour « Cisjordanie » les États-Unis. En d’autres termes, lorsque nous parlons des États-Unis dans les relations internationales, nous parlons de facto d’Israël et du lobby sioniste aux États-Unis. ↩

[5] L’Union Européenne, avec son moteur central, l’axe franco-allemand, est devenue une nouvelle GP dans la politique mondiale. Par conséquent, les États-Unis ne sont plus en mesure de dicter et de mettre en œuvre des politiques mondiales comme à l’époque de la guerre froide. Après la création de l’UE, l’administration américaine cherche à mener une action multilatérale avec l’UE dans plusieurs zones de conflit en Europe, comme l’ex-Yougoslavie ou l’Ukraine. ↩

[6] Aujourd’hui, le statut officiel de GP est accordé aux États-Unis, à la Russie, à la Chine, à la France et à la Grande-Bretagne, tandis que le statut de moyenne puissance est accordé au Canada, à l’Italie, au Brésil, au Japon, à l’Allemagne, à l’Argentine, à la Turquie, à l’Inde et/ou à l’Iran. Cependant, si l’on considère les États-Unis comme une Cisjordanie d’Israël, ce dernier est la seule superpuissance au monde ↩

[7] Richard W. Mansbach, Kirsten L. Taylor, Introduction to Global Politics, Seconde édition, London−New York: Routledge, 2012, 578. ↩

[8] Le produit intérieur brut (PIB) est la somme totale des biens et services produits par un État au cours d’une année donnée, à l’exclusion des biens et services produits à l’étranger par des particuliers ou des entreprises du pays. Le produit national brut (PNB) est la valeur totale de tous les biens et services produits par un pays au cours d’une année, que ce soit à l’intérieur des frontières de l’État ou à l’étranger. Le revenu national brut (RNB) mesure la valeur marchande des biens et services produits au cours d’une certaine période (généralement au cours d’une année civile) et fournit une estimation de la production agricole, industrielle et commerciale totale d’un État. ↩

[9] Martin Griffiths, Terry O’Callaghan, Steven C. Roach, Relations internationales : The Key Concepts, deuxième édition, Londres-New York, Routledge, Taylor & Francis Group, 2008, 134-135 ; Andrew Heywood, Global Politics, Londres-New York : Palgrave Macmillan, 2011, 7. Sur les GP, voir plus dans (Paul M. Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, Lexington, Mass. : Lexington Books, 1987). Sur le rôle historique des GP dans les relations internationales, voir dans (Bear F. Braumoeller, The Great Powers and the International System : Systemic Theory in Empirical Perspective, New York : Cambridge University Press, 2012). ↩

[10] Toutefois, leur statut économique le plus solide est garanti par la combinaison de plusieurs facteurs interdépendants : 1. leur grande population, 2. la richesse de leurs ressources naturelles, 3. la technologie la plus avancée, et 4. une main-d’œuvre hautement qualifiée (Joshua S. Goldstein, International Relations, Fifth Edition, New York : Longman, 2003, 95). ↩

[11] Dans l’Antiquité, les deux exemples les plus marquants d’alliances client-système ont été l’Alliance dirigée par Athènes et celle dirigée par Sparte. Ces deux alliances politico-militaires ont mené à la guerre du Péloponnèse de 431 à 404 et à la victoire finale de Sparte, avec le soutien crucial de la Perse (Alan Isaacs et al (eds.), Oxford Dictionary of World History, Oxford-New York : 2001, 486). Dans l’histoire contemporaine, les deux alliances officielles les plus importantes pour dominer la scène de la sécurité internationale ont été l’OTAN dirigée par les États-Unis (1949) et le Pacte de Varsovie dirigé par l’URSS (1955) pendant la guerre froide. L’OTAN était une expression claire de l’impérialisme mondial américain de l’après-guerre, lorsque les États-Unis avaient « plus de 300 000 soldats en Europe, avec des avions, des chars et d’autres équipements avancés » (Joshua S. Goldstein, International Relations, cinquième édition, New York : Longman, 2003, 105). Son rôle impérialiste s’est poursuivi après la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991 et la fin officielle, mais non essentielle, de la guerre froide. ↩

[12] Steven L. Spiegel et al, World Politics in a New Era, Third Edition, Belmont, CA: Wadsworth/Thomson Learning, 2004, 696. ↩

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Histoire

Historiquement, l’époque des grandes puissances a commencé au XVIIIe siècle, lorsque cinq États européens les plus puissants – le Royaume-Uni, la France, la Prusse, la monarchie des Habsbourg et la Russie – étaient en concurrence les uns avec les autres. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le club des grandes puissances était exclusivement réservé aux États européens[1], tandis qu’après 1918, deux États non européens ont rejoint ce club – les États-Unis et le Japon.

Après la guerre froide, la Chine s’est fortement intégrée dans le concert des grandes puissances mondiales. L’existence d’un système de grandes puissances exige que le système international des affaires étrangères soit de nature multipolaire, ce qui signifie en fait qu’il doit être composé d’au moins trois acteurs majeurs de la politique internationale. Une grande puissance (GP) ne peut pas dépendre d’un autre État pour les questions de sécurité et doit être militairement et économiquement plus fort que les autres pays qui ne sont pas membres de ce système. En fait, toute question de sécurité de ces autres États dépend d’un ou de plusieurs États, membres du système des grandes puissances.

En outre, ces autres États dépendent généralement aussi politiquement, financièrement et économiquement d’un ou de plusieurs États du système des grandes puissances. Les calculs de sécurité d’une GP ne peuvent être menacés que par un ou plusieurs autres États membres du système des grandes puissances qui peuvent le contester politiquement et/ou militairement. Il est généralement admis que pour jouer un rôle de GP, un État a besoin d’un territoire et d’une population importants, suivis d’une armée et d’un système militaire bien organisés, ce qui n’est pas possible sans une économie forte, fonctionnelle et surtout performante.

L’expérience historique montre clairement que le fait de ne posséder qu’un seul des attributs nécessaires d’une GP signifie que l’État ne peut maintenir son influence sur la scène internationale pendant une très longue période. C’est précisément le cas aujourd’hui, par exemple, de la diminution de l’influence internationale et de la puissance intérieure des États-Unis. La Suède a perdu son statut de GP européenne au XVIIIe siècle principalement en raison de sa faible population ou la Hollande au XVIIe siècle principalement en raison de son territoire plus petit par rapport à la France voisine, suivie par la suprématie anglaise dans le commerce d’outre-mer. Au contraire, un État qui possède tous les atouts nécessaires à une grande puissance est en mesure d’exercer avec succès ses propres influences politiques, économiques, militaires, etc., sur les autres pendant une période plus longue. Le processus de passage de l’isolement régional au statut de GP européenne est bien visible dans l’exemple de l’Empire russe au XVIIIe siècle. Au début du siècle, le pays était isolé et sous-développé, mais grâce aux progrès généraux réalisés tout au long du siècle, la Russie a finalement été reconnue en 1792 par le traité de paix de Jassy avec le sultanat ottoman et en 1795 par la troisième partition de la Pologne-Lituanie [2] comme membre de leur club par les autres grandes puissances européennes. En conséquence, la Russie a été, dans la période suivante de 1798 à 1815, directement impliquée dans les jeux des grandes puissances européennes concernant l’affrontement de la Révolution française et des armées révolutionnaires de Napoléon Bonaparte [3].

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Néanmoins, au fur et à mesure que le XVIIIe siècle avançait, la Russie devenait progressivement plus forte et influente dans les relations internationales en raison de trois facteurs essentiels : la taille du territoire, son énorme population et la richesse de ses ressources naturelles. Tous ces facteurs ont directement participé au processus de création de la puissante force terrestre militaire russe qui, en 1815, est devenue la plus puissante d’Europe continentale. Cette année là, l’armée russe est entrée à Paris en traversant toute l’Europe et en remportant des batailles de Leipzig (1813) à Waterloo (1815).

Contrairement au cas russe, le Royaume-Uni à la fin du même siècle est devenu une grande puissance mondiale principalement en raison de sa puissante marine [4] qui était soutenue par sa forte économie qui était largement fondée sur l’exploitation directe des colonies britanniques d’outre-mer. Au cours du siècle suivant, les Britanniques ont réussi à établir un vaste empire d’outre-mer et à devenir un acteur majeur de la politique mondiale à l’époque de la reine Victoria [5], mais en grande partie grâce à leur position géopolitique de « nation insulaire » dont la sécurité et l’expansion coloniale étaient bien protégées par une puissante Royal Navy qui jouait pratiquement le rôle de mur de protection autour du Royaume-Uni.

Plusieurs théories de la guerre froide soutiennent, comme la théorie dite du « congélateur » par exemple, que pendant cette période historique, les conflits nationaux et internationaux étaient le produit de la concurrence des superpuissances dans la politique mondiale. Cependant, lorsque la concurrence a pris fin en 1989, les histoires locales et/ou régionales ont intégré ces conflits et les ont transformés en conflits territoriaux et en guerres ouvertes entre les puissances régionales pour régler leurs comptes historiques. Les meilleurs exemples sont probablement le conflit du Haut-Karabakh, la destruction de l’ex-Yougoslavie, les conflits d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie ou la crise ukrainienne. Tous ces conflits, de l’Adriatique au Caucase, ont été à la fois les facteurs de déstabilisation et les défis de l’intégration européenne et de la sécurité continentale [6]. Pour les réalistes, les conflits de l’après-guerre froide dans un nouveau contexte de pouvoir ne font que ramener les relations internationales à la réalité géopolitique normale de la politique mondiale en tant que politique de puissance incontournable. Après la guerre froide, le système international est redevenu le système des grandes puissances basé sur l’« ordre westphalien« , car les États du bloc des grandes puissances sont toujours les facteurs et les acteurs clés tant dans leur propre domaine intérieur que dans la politique internationale, comme ce fut le cas de 1648 à 1945.

Jeu à somme nulle

Le premier principe d’organisation des relations internationales et de la politique globale est redevenu après 1989 le « sacro-saint » principe de la souveraineté des États [7] qui n’est valable que pour les grandes puissances mais pas pour les États ordinaires – les « petits poissons » – comme pour la Serbie en 1999 ou la Libye en 2011. Le modèle, centré sur l’État, de la politique internationale qui est actuellement à l’ordre du jour de la politique mondiale est connu en théorie sous le nom de « modèle des boules de billard », qui suggère que les États, du moins ceux ayant un rang de GP, sont des boules de billard intouchables [potentiellement, NdT] et des acteurs autonomes. Le modèle indique que les GPs s’influencent mutuellement par le biais de pressions extérieures, soit par la diplomatie, soit par une action militaire directe. La survie est la première préoccupation de tout État, mais la lutte pour le pouvoir sur la scène mondiale ne concerne que les États considérés comme des GP. Le « modèle de la boule de billard » de la politique mondiale a deux implications fondamentales :

  1. La différence nette entre politique intérieure et politique internationale.
  2. Les conflits et la coopération en politique mondiale sont principalement déterminés par la répartition du pouvoir économique, politique et militaire entre les États [8].

Les caractéristiques essentielles de l’état d’une GP contemporaine sont les suivantes :

  1. Maintenir l’ordre et appliquer des règlements à l’intérieur de ses propres frontières uniquement par lui-même, sans interférence de l’extérieur – ex. la Russie et les rebelles tchétchènes dans les années 1990 – ce qui est une caractéristique essentielle d’un véritable statut de souveraineté [9].
  2. Promouvoir sa propre politique d’intérêts dans les relations internationales par tous les moyens « autorisés » prouve un véritable statut de GP en terme de relations internationales.

Par conséquent, il est, en substance, inévitable que le système étatique de la politique et des relations internationales fonctionne dans un contexte d’anarchie ; ce qui signifie que la politique extérieure fonctionne comme un « état de nature » international [loi de la jungle, NdT].

Un principe de base de tout État dans le club des GP est le principe d’auto-assistance, qui signifie autant que possible la dépendance à l’égard de ses ressource, qui sont considérées comme la raison essentielle pour laquelle l’État donne la priorité à la survie et à la sécurité par rapport au monde extérieur. Par conséquent, l’établissement et l’exploitation de toutes sortes de colonies ou/et d’expansion territoriale de la mère patrie afin d’obtenir des ressources naturelles, de la main d’œuvre, un marché ou de meilleures conditions de sécurité sont considérés comme des pratiques impérialistes tout à fait nécessaires. Si l’État / GP est incapable d’établir sa propre hégémonie mondiale, continentale ou régionale, il cherche à activer un concept d’équilibre des pouvoirs qui est une condition dans laquelle aucun État n’a de prédominance sur les autres, ce qui tend à créer un équilibre général et à empêcher les ambitions hégémoniques d’autres États.

Néanmoins, dans le cas où les relations internationales des GP travaillent sur la base d’un principe d’auto-assistance, l’inclination d’un État à rechercher le pouvoir est le résultat de tendances concurrentes dans d’autres États. C’est exactement comme cela que nous pouvons expliquer la raison de la politique d’inclinaison économique, militaire et politique de la Russie au niveau mondial pendant la présidence de Vladimir Poutine comme une réaction atavique à la politique américaine sans scrupules et russophobe d’hyper-hégémonie mondiale dans les années 1990 après la dissolution de l’URSS et la disparition du monde bipolaire de la guerre froide [10]. Malheureusement, le plus souvent, dans de tels cas de système de relations internationales, des conflits et même des guerres directes sont inévitables entre les grandes puissances, comme le montrent clairement les exemples des deux guerres mondiales.

L’une des règles fondamentales de la vision réaliste de la politique mondiale et des affaires étrangères est que tout gain, notamment territorial, d’un État ou d’un camp est équivalent à une perte pour un autre État concurrent ou un bloc ennemi. C’est ce que l’on appelle le « jeu à somme nulle », car si l’on ajoute les gains du gagnant et les pertes du perdant, le total est égal à zéro. C’est le cas, par exemple, de l’indépendance au Kosovo en 2008 – victoire des États-Unis et perte de la Russie – liée à la réintégration de la Crimée en Russie en 2014 – gain de la Russie et défaite des États-Unis, de l’OTAN et de l’UE.

États non reconnus

Néanmoins, dans une lutte mondiale pour le pouvoir, la Realpolitik [11] est un instrument inévitable pour la réalisation des objectifs nationaux ce qui signifie que l’utilisation du pouvoir, même de la manière la plus brutale, est tout à fait nécessaire et compréhensible car c’est un moyen optimal pour atteindre les objectifs de la politique étrangère. Cela a été clairement exprimé, par exemple, en 1999 lors de l’agression de l’OTAN contre la Serbie et le Monténégro – du 24 mars au 10 juin.

Avenir

Toutes les guerres d’agression impérialistes américaines de l’après-guerre froide avaient la même justification idéologique formelle qui était composée d’un mélange d’éléments tirés de l’époque de la guerre froide – « violations communistes des droits de l’homme » – et d’après. Le cliché était et est toujours que les États-Unis, en tant que leader d’un « monde démocratique libéral », se battent contre les « nouveaux Hitler » et tous les autres « dictateurs » et « bouchers », de S. Hussein à V. Poutine, pour « libérer » le reste du monde qui ne peut pas progresser sous la coupe de dirigeants aussi monstrueux [12]. Les variations régionales des explications de la politique impérialiste américaine après 1945 sont visibles, par exemple, dans le cas de l’Amérique latine – « Guerres contre la drogue » – ou dans le cas du Moyen-Orient et du monde arabo-musulman en général  – « Guerre contre la terreur ».

Cette politique étrangère américaine a cependant créé de nombreuses attitudes ambivalentes envers l’empire américain de la part de nombreux États, mouvements, partis ou individus dans le monde entier, y compris le sentiment d’embarras ressenti par les autres GP qui doivent être essentiellement dépendantes des États-Unis. Par exemple, de nombreux Européens sont convaincus que les États-Unis ne peuvent plus être actifs dans la politique mondiale comme ils l’étaient à l’époque de la guerre froide, car ils doivent opérer en étroite collaboration avec les autres. Aujourd’hui, il semble peu probable que les États-Unis puissent conserver leur statut d’hyperpuissance et de gendarme mondial de l’après-guerre froide. Il est certain que d’autres grandes puissances deviendront plus fortes et influentes dans les relations internationales et la politique mondiale, principalement la Chine et la Russie. Il reste seulement à voir s’ils coopéreront ou non de manière à promouvoir ou à miner l’ordre mondial.

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[1] L’Italie et l’Allemagne sont devenues membres du système des grandes puissances après leurs unifications en 1861 et 1871 respectivement

[2] Depuis 1795, la Lituanie a fait partie de l’Empire russe pendant plus de 100 ans (Giedrė Jankevičiūtė, Lithuania : Guide, Vilnius : R. Paknio Leidykla, 2016, 8)

[3] Georges Castellan, Histoire des Balkans de Mohammed le Conquérant à Staline, New York : Columbia University Press, 1992, 213.

[4] Sur la marine britannique, voir Paul M. Kennedy, The Rise and Fall of British Naval Mastery, deuxième édition, New York : Humanity Books, 1983

[5] Иванка Ћуковић Ковачевић, Историја Енглеске. Кратак преглед, Београд: Научна књига, 1991, 64 ; Alan Isaacs et al (eds.), Oxford Dictionary of World History, Oxford-New York : 2001, 646-647

[6] Sur cette question, voir plus dans Славољуб Шушић, Пробни камен за Европу. Војно-политички коментари, Београд: Војна књига, 1999 ; Stefano Bianchini (ed.), De l’Adriatique au Caucase. Les dynamiques de (de)stabilisation, Ravenne : Longo Editore, 2001

[7] Le concept de souveraineté fait référence à un statut d’autonomie juridique (indépendance) dont jouissent les États, ce qui signifie en pratique que le gouvernement est le seul à exercer son autorité à l’intérieur de ses frontières et qu’il jouit des droits des membres de la communauté politique internationale. Par conséquent, les termes de souveraineté, d’autonomie et d’indépendance peuvent être utilisés comme synonymes

[8] Andrew Heywood, Global Politics, London-New York: Palgrave Macmillan, 2011, 6, 7f, 113, 215

[9] Les guerres de Tchétchénie des années 1990 ont été inspirées par le nationalisme religieux islamique et le séparatisme des extrémistes tchétchènes et ont été le premier test sérieux de l’après-guerre froide pour la Russie à prouver ou non son statut de grande puissance dans le nouvel ordre mondial créé et dicté par les États-Unis. Le nationalisme religieux est une doctrine politique dans laquelle religion et nationalisme sont synonymes. voir Jeffrey Haynes, Peter Hough, Shahin Malik, Lloyd Pettiford, World Politics, New York : Routledge, 2013, 52

[10] Un architecte idéologique de l’hyper-dominance américaine de l’après-guerre froide dans la politique mondiale était un russophobe extrême américain, Zbigniew Brzezinski, qui est un polonais d’origine juive (Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier : La primauté américaine et ses impératifs géostratégiques, New York : Basic Books, 1997). Son idéologie doctrinale de l’hyper-dominance mondiale des États-Unis est devenue le fondement de la « Doctrine Clinton », qui est l’initiative de politique étrangère des États-Unis sous la présidence de Bill Clinton (1993-2001), visant à promouvoir la démocratie et les droits de l’homme en utilisant des moyens diplomatiques mais, en réalité, des agressions militaires, des bombardements (République fédérale de Yougoslavie en 1999), des « révolutions de couleur » (Serbie en octobre 2000) et tous les autres moyens non démocratiques pour atteindre l’objectif politique crucial de Washington – la domination mondiale

[11] C’est un terme allemand qui s’est répandu à partir de l’époque du Chancelier allemand Otto von Bismarck. Le terme signifie dans les études de relations internationales un calcul froid des intérêts nationaux d’un État, indépendamment des aspects humains ou moraux de sa réalisation. Le terme est généralement compris comme une essence des théories du réalisme sur la politique mondiale basées sur « l’absence de pitié » (Jeffrey Haynes, Peter Hough, Shahin Malik, Lloyd Pettiford, World Politics, New York : Routledge, 2013, 713). Le réalisme est un point de vue politique qui opère avec le pouvoir comme point fondamental de la politique. Par conséquent, la politique internationale est essentiellement une politique de pouvoir derrière laquelle se trouve un principe de Realpolitik. Les partisans du réalisme affirment que la politique internationale est une lutte pour le pouvoir dans le but de priver d’autres États de la capacité de dominer. Par la suite, l’équilibre des pouvoirs est devenu un concept central des relations internationales développé par les réalistes. S’il y a un seul hégémon mondial, la politique internationale ne sera qu’une lutte de la grandes puissance cherchant à la fois la domination politique, militaire, économique, financière, etc. et en empêchant d’autres États ou acteurs de dominer (Tim Dunne, Milja Kurki, Steve Smith (eds.), International Relations Theories. Discipline et diversité, troisième édition, Oxford : Oxford University Press, 2013, 59-93)

[12] Ce cliché a été utilisé pendant la guerre froide, par exemple, contre le président égyptien Gamal Abdel Nasser, président de l’Égypte en 1956-1970, mais pas contre le véritable dictateur yougoslave et le « boucher des Serbes » d’origine croato-slovène, Josip Broz Tito, dictateur de la Yougoslavie en 1945-1980. La raison de cette politique américaine envers J. B. Tito est qu’il est devenu le politicien client des États-Unis, comme de nombreuxautres  dictateurs dans le monde, après 1948 et qu’il était donc simplement « indispensable » dans les affaires intérieures. Sur la biographie de J. B. Tito, voir dans (Перо Симић, Звонимир Деспот (уредници), Тито: Строго поверљиво. Архивски документи, Службени гласник: Београд, 2010; Перо Симић, Тито: Феномен 20. века, Треће допуњено издање, Службени гласник: Београд, 2011; Vladan Dinić, Tito (ni)je TITO: Konačna istina, Beograd: Novmark, 2013)

source:https://lesakerfrancophone.fr/les-grandes-puissances-dans-les-relations-internationales-2-2


 

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