En deçà et au-delà de la guerre en Ukraine

       

 

Par Omar Benkriou


La terre n’a pas encore tremblé, mais on en sent les frémissements. Ce ne sont plus les bruits de bottes qui l’agitent, ce sont les cliquetis des claviers et des boutons qui font planer la menace…
La confrontation nucléaire se faisant à coups de mains. Telle semble être la nouvelle donne dans cette guerre qui se déroule sur le territoire européen, en Ukraine, à un siècle de différé par rapport à la Première Guerre mondiale.
Le jeu des pions, pour tous ceux qui ont feuilleté, même en diagonale, le Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinski, qui se déroule en cette fin du premier quart du XXIe siècle en Ukraine, ne constitue en rien une surprise. L’ancien conseiller à la sécurité à la Maison-Blanche ne l’avait pas seulement prédit, il l’avait appelé de tous ses vœux. Dans son livre phare, il a essayé de convaincre l’establishment US et le reste du monde du bien-fondé de sa vision quant à la meilleure manière d’en découdre avec la Russie. Ce géant oriental, frontalier à la Pologne de ses origines qui, à chaque soubresaut de l’histoire, lui a taillé des croupières avant que Yalta ne lui scelle définitivement son sort à travers deux lignes : les lignes Curzon à l’Est et Oder Neisse à l’Ouest. Il est utile de rappeler que les Russes, les Prussiens, les Hongrois et les Allemands, bien avant ladite conférence (de Yalta), se sont partagé, à différents moments de l’histoire, ce pays, allant jusqu’à son «effacement» de la carte géopolitique en 1795.
Objectivement, aucun autre pays européen n’a subi plus que la Pologne les conséquences du jeu de puissance, hier continentales, aujourd’hui intercontinentales, indépendamment des postures qui ont été les siennes ; ces faits historiques, qui nourrissaient, à l’origine, des considérations géopolitiques et religieuses auxquelles se sont greffées d’autres – notamment après la Seconde Guerre mondiale — d’ordre idéologique, n’ont eu de cesse d’exacerber une curiosité – si ce n’est une haine — envers l’URSS hier, qui se cristallise sur la Russie aujourd’hui en tant que légataire de sa puissance et… de ses torts.
Ainsi, lorsque le fils prodigue d’un pareil pays accède au rang de faiseur d’opinions et conseille la haute hiérarchie politico-militaire des USA, il ne pouvait que prodiguer des conseils allant de l’endiguement à l’encerclement de la Russie et à l’expansion de l’Otan, dont la Pologne fait désormais partie vers l’Est, en insistant sur la nécessité géopolitique et géostratégique d’y intégrer, prioritairement, les pays baltes – chose faite — … et l’Ukraine.

Quelques éléments de l’histoire
De la principauté de Galicie-Volhynie, jusqu’à la République d’Ukraine de nos jours, le balancier de l’histoire, sur lequel elle n’avait aucune emprise ayant davantage subi l’effet de puissance que l’exercer, a façonné ce pays au gré des perturbations qu’a connues le continent européen notamment depuis le XIIIe siècle. Déclarée comme République en 1918, fédérée à l’URSS en 1922, l’Ukraine a vu son territoire s’agrandir une première fois en 1945 par l’intégration des terres où l’on parlait ukrainien (la langue ukrainienne s’étant formée entre le XIIIe et le XIVe siècle), au moment où le pays était départagé entre Polonais, Hongrois et Lituaniens, et une seconde fois par le rattachement en 1954 de la Crimée par un décret de Nikita Khrouchtchev, lui-même ukrainien. Cette presqu’île a été annexée à la Russie suite aux guerres russo-turques à la fin du XVIIIe siècle, sous le règne de Catherine II la Grande, ce qui explique qu’il y ait à ce jour une population à majorité russophone.
Depuis, l’URSS ensuite la Russie ont fait de la Crimée un bastion pour à la fois protéger leur sud-ouest et sécuriser leurs débouchés sur la mer Noire et surtout sur la Méditerranée, d’où l’importance stratégique accordée à la base navale de Sébastopol dont la Russie, après l’éclatement de l’URSS, disposait au titre d’un bail qu’il lui aurait été extrêmement difficile, voire impossible d’en espérer la prorogation si l’Ukraine devenait membre de l’Alliance atlantique. Autant dire que la rétrocession de cette base par la Russie relevait de l’utopie et aurait été géostratégiquement mortelle pour elle. C’est à travers ces aspects qu’il conviendrait d’interpréter le rattachement au forceps de la Crimée à la «mère patrie» qui, dans certains sens, devait mettre fin à la valse à plusieurs temps qui a concrétisé l’histoire de cette presqu’île et depuis son annexion en 1784 par la Russie, passant temporairement entre les mains des Français et des Anglais suite à la guerre de Crimée de 1853 à 1856 avant de devenir autonome et socialiste soviétique en 1921, intégrée à la Fédération de Russie de 1945 puis l’Ukraine en 1954.

Aspects géostratégiques
Par l’annexion de la Crimée en 2014, nonobstant les aspects historiques et les formes mises pour ce faire, les Russes ont fait montre de résolution pour «marquer leur territoire» et signifier aux Américains qu’ils sont décidés à le défendre. Ces derniers autant que les autorités de Kiev s’étaient vraisemblablement mépris sur les intentions du locataire du Kremlin et de sa détermination à barrer le chemin à l’expansion de l’Otan vers l’Est, l’enjeu géopolitique et géostratégique est de taille. C’est en effet en regardant la carte de près qu’on s’en rend compte.
Raisonnablement, la Russie ne pouvait en aucune manière accepter socialement d’être amputée de la fenêtre stratégique que représente Sébastopol.
Ce promontoire hautement stratégique qui fait figure de porte-avions pour toute projection de forces vers divers axes stratégiques, de la à voir les Américains s’y installer et d’une certaine manière y contribuer serait un suicide pour la Russie. L’Ukraine dans l’escarcelle de l’Otan aurait permis une percée de l’Alliance sur quelque 1 500 km vers l’Est avec pour conséquence au Sud son contrôle quasi absolu des mers Noire et d’Azov et au Nord une avancée périlleuse pour Moscou qui se retrouverait à quelque 500 km de portée à partir des frontières nord de l’Ukraine. Comme l’appétit vient en mangeant, gageons qu’une fois ce pays engrangé, le tour de la Biélorussie viendra et, un jour, qui sait, celui du Kazakhstan qui, au début de l’année 2022, a vécu des émeutes annonciatrices peut-être d’un autre «printemps» à l’instar de ce que Kiev a vécu en 2012. Chat échaudé craint l’eau froide, la Russie commençait à réaliser d’avoir commis une faute grave en ayant fait montre d’une passiveté mortelle pour son système de défense et sa sécurité.
Ce serait en effet faire preuve de naïveté que de croire que les Russes ont agi intempestivement.
On peut présumer qu’une opération militaire ukrainienne d’envergure dans l’est du pays avec la bénédiction des Américains était sur le point d’être déclenchée ou bien qu’un impair dans le processus d’intégration en douce de l’Ukraine à l’Otan, telle que l’imminence de la signature, aurait joué le rôle de catalyseur dans la suite des événements jusqu’au déclenchement de la guerre. Si tel était le cas, on serait enclin à avancer que les Russes se seraient trouvés face à un choix cornélien. Ne pas réagir les aurait placés devant une situation de fait accompli avec toutes les conséquences, sur le double plan géopolitique et stratégique qui en auraient découlé telles que la présence US aux frontières immédiates de la Russie. Réagir n’était pas aussi sans leur rappeler que les Américains auraient réussi une première fois à les jeter dans la fosse aux lions affamés. Est-ce à dire que les Russes ont récidivé sans tenir compte du précédent afghanistan ? Le doute est permis tant, hormis «l’agresseur», le décor géopolitique et géostratégique est différent et l’enjeu cette fois est de taille. La Russie de Poutine n’étant pas l’URSS de Bréjnéve et le monde n’étant plus le même. L’enjeu paraît ne plus être seulement un territoire ou un régime politique mais l’ordre mondial en tant que tel. Cet ordre, héritage de la Seconde guerre mondiale, devenu unipolaire après l’éclatement de l’URSS et de l’EST, ou les États-Unis, n’admettant pas de compétiteur avaient sans ménagement aucun corseté à l’État la Russie et s’apprêtait à l’enserrer davantage par l’élargissement de l’OTAN à ses dépens. Ce ne sont pas les déclarations des officiels américains qui pouvaient contribuer à apaiser leurs appréhensions par rapport à leur appétence géostratégique, bien au contraire. Le 25 mai 2019, à l’occasion de la sortie de promotion de l’académie militaire de Westpoint, le vice-président Make Pence avait publiquement et d’une manière on ne peut plus claire déclaré qu’il faudrait s’attendre «à de nouvelles guerres partout dans le monde : en Afganisthan, en Irak, en Corée du Nord, mais aussi en Chine et en Russie». Il ne s’agit plus de mettre la puce à l’oreille des compétiteurs potentiels par déclaration interposée, tant certaines mesures coercitives telles que les sanctions de toute nature étaient là pour convaincre ces derniers qu’il faille les prendre au sérieux et agir avant qu’il ne soit trop tard.
Paradoxalement, en la matière, ce sont les USA qui ont montré la voie à suivre pour ce faire. En effet, en envahissant l’Ukraine, les Russes n’ont fait que faire leur la doctrine américaine de «la guerre préventive», comme quoi, même à ce niveau, on n’est jamais à l’abri de l’effet boomerang.
À cette confrontation, tout semble indiquer que les Russes s’y préparaient d’une manière minutieuse depuis l’ascension de Vladimir Poutine au pouvoir.

Cette préparation a porté sur trois axes : militaire, économique et financier.

Sur le plan militaire : par une mise à niveau sur le plan organisationnel, logistique de la formation et de la préparation au combat, une modernisation du potentiel de combat par la mise au point d’armement conventionnel et nucléaire technologiquement avancé. Ces derniers se caractérisant notamment par leur miniaturisation et leur grande vélocité (hypersonique) ; la mise sur pied d’une armée estimée selon des sources occidentales à 300 000 haquets.
– Sur le plan économique : par un redressement spectaculaire de l’économie russe, en mettant à profit la hausse des prix des hydrocarbures. Et paradoxalement, ce sont les embargos à répétition imposés par l’Occident qui ont poussé la Russie à accélérer le processus de monter en puissance et de modernisation de son industrie et de son agriculture.
– Sur le plan financier, la Russie s’est attelée depuis quelques années à augmenter ses réserves en or évaluées à quelque 2 300 tonnes. Et recourir au paiement en monnaie nationale avec certains pays tels que la Chine et l’Iran, comme elle a vendu quasiment la totalité des bons de Trésor américain qu’elle avait en sa possession.
La Russie a par ailleurs mis en place des instruments techniques pour réduire sa dépendance vis-à-vis du dollar américain et s’affranchir des risques liés aux virements internationaux via le système de paiement Swift. Les Russes se sont dotés de leur propre système de paiement SPFS.
Ce président Russe, pour avoir pratiqué quatre présidents américains, s’est fait une idée quant à la constance de la politique US pour maintenir leur leadership mondial et à leur conviction par rapport à leur exceptionnalisme qui tire son essence et ses origines des recommandations des pères fondateurs des États-Unis qui voulaient conférer à leur nation la mission d’incarner «la définition de la liberté et de la démocratie pour toutes les époques et pour tous les peuples». (Voir R. Kagan In Dangerous Nations). Il a compris que si les Américains avaient combattu le communisme, ce n’était pas tant pour édifier un monde sans idéologie, mais pour asseoir celle de l’impérialisme qu’ils s’attellent à édifier en s’en tenant, pour ce qui concerne la Russie, pour une grande part, aux prescriptions de l’auteur «du Grand Echiquier qui énonce les trois grands impératifs de la stratégie impériale, qui sont d’empêcher la collision et de maintenir la dépendance sécuritaire parmi les vassaux, de garder les Etats tributaires en état d’obéissance et de protection et d’empêcher les barbares de s’unir».
Rapporté à la situation actuelle, il s’agit pour les USA d’empêcher la collusion entre la Russie et la Chine, de maintenir la dépendance sécuritaire de l’Occident du parapluie américain, de garder les Etats de l’ex-bloc de l’Est et de l’extrême Orient en état d’obéissance et de protection et d’empêcher les barbares…, qu’on devine de s’unir. En d’autres termes, la multipolarité à laquelle appelle et œuvre Poutine et répond Xi Jinping ne fait pas partie de l’agenda américain. Tout au plus, les Américains admettraient la Russie et la Chine en tant qu’actionnaires responsables. Comme quoi, dans la basse-cour «monde», il n’y a de place que pour le coq américain et ses intérêts en Europe pour son gaz GNL.

Genèse d’une guerre
C’est dans les plis de l’histoire que parfois, si ce n’est souvent, on trouve les réponses aux questionnements du présent.
En 1981, l’URSS avait lancé le projet du gazoduc de l’Europe en passant par le Sud, précisément par l’Ukraine. Ce projet, s’il a fait à l’époque frotter les mains des Européens, heureux qu’ils étaient de pouvoir désormais faire le plein d’énergie chez leur grand voisin de l’Est, a fait rugir le grand frère de l’Ouest, l’Oncle Sam, qui était loin d’apprécier ce rapprochement.
Le président Reagan, à l’époque, avait vivement réagi en imposant aux entreprises participant à la réalisation de ce projet de lourdes sanctions au motif que les USA ne consentaient pas à voir l’Occident remplir la tirelire soviétique — le régime n’étant pas démocratique.
Depuis, un deuxième projet de gazoduc reliant les champs gaziers de Sibérie à l’Allemagne fédérale, le North Stream, a été lancé pour n’être mis en service qu’en… 2012 et non sans difficultés. Les Américains y ont vu une parade russe pour éviter le territoire ukrainien. Les incidents survenus d’ordre commercial en 2006 et 2009 qui étaient à l’origine des interruptions d’approvisionnement en gaz des partenaires européens par le Sud leur avaient servi de bons prétextes pour jouer des trouble-fêtes au Nord et les bons samaritains au Sud, en Ukraine.
Le troisième projet gazier russe, le North Stream2 (jumeau du premier), qui devait approvisionner l’Allemagne et l’Europe à hauteur de 55 millions de m3 par an, a eu moins de chance. Si, techniquement, il a été achevé malgré moult difficultés créées et assumées par les Américains, il n’a pu être mis en application pour défaut de certification de la part des autorités allemandes. Il devait être mis en service vers le mois de juin 2022. Devant l’inéluctabilité de la mise en service de ce gazoduc qui aurait indéniablement impacté la donne géopolitique en consacrant pour une grande part la dépendance énergétique des pays de l’Europe du gaz russe, il n’est pas exclu que les Américains aient recours en dernier ressort aux mesures extrêmes pour donner le coup de grâce à ce projet, en attisant le feu qui était en latence en Ukraine.
Il est en effet objectivement impensable de penser que les Russes aient opté pour la guerre de bon cœur, tant les deux nations ukrainienne et russe ont tout en partage, slaves, orthodoxes et un cheminement historique où la fusion l’emporte de loin sur la séparation qui ne date que de 1991.
C’est dire que les Russes sont allés en guerre contre les «leurs», c’est qu’ils disposaient de données les ayant poussés à agir au plus vite…
N’ayant pas parachevé la préparation à la confrontation à laquelle ils ne s’attendaient pas, non pas avec l’Ukraine, mais avec les USA qui ont fait leur la stratégie du Grand Echiquier et qui aurait beaucoup de profit à tirer d’une tension dans les relations russo-européennes dont le placement du GNL américain sur le marché européen, auquel l’aboutissement du projet North Stream2 aurait barré le chemin n’est pas des moindres… «Pousse-toi de là que je m’y mette» de l’Ukraine et du marché européen s’entend, semble-t-il faire comprendre aux Russes.
À qui profite cette guerre ?
Sûrement pas aux Ukrainiens qui en sont les victimes premières, non plus aux Russes qui ont envahi un territoire qui n’est pas le leur. Et, quelque part, endosser la qualité d’agresseur. De là à dire que les Russes se seraient jetés pieds joints dans le piège que les USA leur auraient tendu en Ukraine serait se méprendre sur leurs capacités de renseignement et d’analyse et sur leur intelligence, tant les mailles de la nasse étaient on ne peut plus grossières. Les Russes, à cette guerre, sont allés contraints mais non sans calculs et arrière-pensées.
Une certitude, le sabotage du projet North Stream2 comme les entraves au North Stream1 et les difficultés au trans ukrainien de 1981 n’ont pas été entrepris pour les beaux yeux des Européens. Il s’agit d’un jeu d’intérêts géopolitiques aux incidences géostratégiques certaines où, malheureusement, les Européens font figure de second rôle, ceci est aussi valable pour la ténacité si ce n’est l’acharnement russe pour étendre et consolider, autant que faire se peut, sous maillage de l’Europe et de l’Asie ses gazoducs pour répondre au seul besoin énergétique des uns et des autres.
Derrière ces gestes de bons samaritains américains et russes se profilent des desseins d’un tout autre ordre. C’est lorsque les courbes ascendantes des intérêts des uns et des autres se heurtent que le choc survient.
Ce qui semble être le cas. Il s’agit d’appréhender ce conflit non pas comme une guerre classique où quelques territoires seraient en jeu. Il convient de l’apprécier sous l’angle de la confrontation entre deux visions de l’ordre mondial. Celle, d’une part, des USA qui en tant que grand gagnant de la Seconde Guerre mondiale œuvrent pour le raffermissement d’une unipolarité, qu’ils ont façonnée à leur mesure et celle, d’autre part, de la Russie et de la Chine qui s’attellent à remettre en cause cette Pax Americana dans les deux pays s’accommodent mal au point de ne plus en pouvoir. Telle est la logique qui régit les relations internationales où l’ordre mondial se structure autour des intérêts nationaux et l’indispensable puissance pour les défendre qui s’articulent autour des États et des alliances entre États.
Sérieusement dérangée par cette guerre impropre dans sa préparation à cette confrontation qu’elle savait inéluctable, la Russie va devoir avancer dans sa stratégie sous les feux nourris de l’Occident. Les Russes savent le faire, pour l’avoir déjà vécu. Résilients et patriotes farouches, ils sont animés par cette âme «russe» à la fois revêche et généreuse dont la désinvolture souvent aux limites qu’impose l’étiquette occidentale lorsque l’aisance est de la partie est en soi un piège pour ceux qui en ignorent ou sous-estiment cette face cachée.
Par ailleurs, tout indique que la Russie ne sera pas seule. Nonobstant les formes, elle pouvait agir en tandem avec la Chine. Nécessité fait loi. Les deux pays sont soumis aux pressions intenables et multiformes des États-Unis et par-delà ces considérations, on n’est pas sans relever l’existence d’éléments de similitudes géopolitiques et géostratégiques objectifs à la Crimée, on peut opposer Taiwan à l’Ukraine, la mer de Chine à la mer Noire et aux détroits du Bosphore et du Dardanelle, le détroit de Malacca. Cette énumération est loin d’être exhaustive. Quant aux forces militaires en présence aux alentours de la Chine, outre les bases permanentes qui parsèment le Pacifique en plus de celles se trouvant au Japon et en Corée du Sud, les Etats-Unis sont en cours de montage d’une nouvelle alliance militaire avec deux autres pays anglo-saxons.
La Grande-Bretagne et l’Australie, cette alliance sœur jumelle de l’Otan est dédiée au contrôle de la Chine, à la sécurisation de leurs alliés dans la région et, au besoin, à l’asphyxie énergétique de ce compétiteur. Outre ces aspects militaires et énergétiques, la Chine est soumise à des pressions d’ordre technologique dont le cas de la 5G et le plus significatif, et commerciales telles que le TPP, le traité de partenariat transpacifique. Il s’agit d’un management commercial préférentiel réunissant 12 Etats du Pacifique, au sujet duquel Barack Obama a déclaré : «Nous devons nous assurer que ce soit les Etats-Unis qui dictent les règles de l’économie mondiale. Et nous devrions le faire dès aujourd’hui parce que, si nous n’éclairons pas les règles du commerce du monde entier – devinez quoi —, la Chine le fera.» La messe est dite et à bon entendeur salut.
Il est utile d’évoquer les contraintes auxquelles est soumise la Chine pour étayer la configuration énoncée de «tandem» géopolitique et géostratégique que pourraient constituer ces deux pays sur des bases on ne peut plus objectives. Pour l’avènement d’un monde multipolaire affranchi des pesanteurs de la Seconde Guerre mondiale.

Le tandem sino-russe
Nombre de choix technologiques, énergétiques, commerciaux et militaires impliquent que la Chine a choisi son camp. Sur le plan énergétique, pour parer à son éventuel étouffement par l’Est et le Sud-Est, la Chine s’approvisionne en gaz à partir de la Serbie grâce à un premier gazoduc Puissance-Siberie d’une capacité de 38 milliards de mètres cubes par an et un second devant transiter par la Mongolie d’une capacité de 55 milliards de mètres cubes est en voie de construction, sans compter les quantités de gaz provenant du nord de la Russie et des îles Sakhaline transportées par méthaniers.
Sur les plans technologique et militaire, outre les achats d’armes de pointe à la Russie telles que les chasseurs SU-35 et le système de défense anti-aérien S-400 amélioré et l’acquisition de technologie DUAL russe, la Chine s’est lancée dans un véritable partenariat stratégique avec son voisin pour la construction et la production de nouvelles armes telles qu’un avion à fuselage, un hélicoptère lourd, un chasseur de 5e génération qui serait supérieur au F35B américain.
Cela est en soi important mais il est un projet aux retombées géostratégiques radicales. C’est le système d’alerte précoce par satellite pour prévenir contre toute attaque balistique visant le territoire chinois. Ce système a été conçu autour du satellite Toundra et du radar terrestre Voronezh. Le nec plus ultra russe en la matière, il sera réalisé dans le cadre du partenariat stratégique entre les deux pays annoncé le 3 octobre 2019 par Poutine.

Il est tout aussi utile d’évoquer le duopole sino-russe qui est en train de s’instaurer sur les réacteurs nucléaires de 3e et 4e génération ainsi que sur le plan de la formation et de la préparation au combat. Ainsi en est-il des exercices conjoints entre les forces armées des deux pays qui vont de la lutte anti-terroriste tels que ceux de Smolint en 2016 et de Ningxia en 2017 aux manœuvres d’envergure telles celles de Vos Tok 2018. Parmi tant d’autres que l’option technologique est toujours à appréhender comme perdant principal de la sécurité des États.
Sur le plan financier, il est difficile de ne pas prendre en considération ce à quoi se sont attelées la Russie et la Chine depuis quelques années en matière d’achat d’or sur le marché international. Leurs réserves nationales ont atteint respectivement quelque 2300 tonnes et 10 000 tonnes (données selon Moneyweek du 16-12-2018) régionales. L’Inde et le Pakistan y ont adhéré en 2017. Il n’est pas exclu à terme que l’Iran y soit admis et d’autres encore. Verra-t-on sous peu un «club» de puissances nucléaires face à l’Otan et à sa sœur jumelle anglo-saxonne ?
Si tel était le cas, d’autres pays ne manqueraient pas à la SCO, notamment ceux se trouvant sur le tracé des routes de la soie aussi bien en Asie, qu’en Europe ou en Afrique. Ces routes sont d’une stratégie capitale pour l’instauration d’une multipolarité à laquelle aspirent les perdants de l’ordre mondial en cours et ils sont nombreux. Elles portent en elles non seulement des espoirs mais les prémices pour l’avènement d’un monde plus équilibré, en cela, le conflit ukrainien aurait contribué à donner l’inflexion au cheminement de l’histoire.
Les Russes semblent en être conscients à tout le moins dans leur manière de gérer cette guerre, tant ils paraissent faire montre d’une «gestion» intelligente et avec management.
Il en est de même de l’engagement pris par les deux pays dans le cadre d’un accord bilatéral consacrant le paiement de leurs échanges commerciaux en monnaies nationales. Une façon de dédolariser progressivement leur économie et de la soustraire aux mesures coercitives américaines.
Le conflit ukrainien fera date dans l’histoire non pas par son envergure mais par ses incidences sur l’ordre mondial en tant que tel depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le monde est en train d’assister «en live» à une confrontation à nulle autre pareille en ce qu’elle pourrait impliquer, d’une part, l’Occident en tant qu’entité géopolitique et géostratégique et l’Orient euro-asiatique, de l’autre.
Il donnera vie et constance aux plateformes et aux organisations que Chinois et Russes ont, pour une grande part, contribué à leur création et à leur promotion telles que les BRICS et leur nouvelle banque de développement (NDB- BRKS), la banque des routes de la soie ATIB où la Russie s’est accordée le statut de membre asiatique et surtout l’Organisation de coopérations Shanghai (SCO). Cette dernière organisation a été créée en 2001 pour précisément renforcer la sécurité en cela, ils se départissent de la méthode du rouleau compresseur dont, à tort ou à raison, on les affuble. Ils ne seraient pas sans savoir que les Américains, à défaut de pouvoir s’engager d’une manière directe et franche, ne manqueront pas de «jouer» le temps. Plus les acquis attendus ne deviendraient hypothétiques.
Plus vite, ils y mettraient un terme et mieux ça vaudrait, tant les retombées d’ordre politique, stratégique, économique et social seraient énormes. Il en est notamment ainsi par rapport à leurs alliés potentiels dont l’apport, une fois la paix revenue, serait considérable tant leurs actions futures pour l’avènement d’un monde multipolaire seraient on ne peut plus efficientes.

Quelques enseignements en guise de conclusion
La variabilité géographique est à la géopolitique ce que la variabilité géométrique est à l’aviation.
L’une se déjoue des lois de la pesanteur, l’autre défie les frontières. Lorsqu’elle est consacrée comme fondement d’une politique ou d’une stratégie, elle devient un mythe porteur de menaces et de périls pour les États limitrophes, voire au-delà, ceci est valable aussi bien pour les États en tant que tels que pour les alliances. Les approches et les termes employés pour désigner la propension à l’existence géographique peuvent être différents, autant que les raisons invoquées, la finalité n’en demeure pas moins la même. Il s’agit, dans tous les cas de figure, de rattachement d’espaces territoriaux à une entité géopolitique (un Etat) ou géostratégique (une alliance militaire) par occupation, adhésion ou annexion. Les arguments pour ce faire sont souvent d’ordre historique, culturel, religieux ou sécuritaire d’intérêt national et, d’une manière sournoise, idéologique comme hier, libéralisme et démocratie aujourd’hui.
Le cas du Sahara occidental représente à lui seul un cas d’école où l’aridité des ressources croise les visées géopolitiques et géostratégiques continentales. L’espace a de tout temps constitué un enjeu.
En effet, s’il ne recèle pas en son sein directement des ressources, son appropriation, au-delà de la forme, pourrait en permettre l’accès. Source par excellence de conflictualité, l’espace, à la fois protège et menace.
Il donne à celui qui le maîtrise, comme il prive celui qui n’y a pas accès.
C’est une variable principale de la puissance des États et, bien sûr, des alliances. Les continentaux agissent pour son expansion par continent, les insulaires par alliance géostratégique.
Dans le jeu de puissance, l’analogie à la nature est de mise, le vide est vite comblé. Ce qui est advenu de l’espace de l’ex-bloc de l’Est en est une parfaite illustration. L’Otan a tout bonnement suppléé au pacte de Varsovie. Il lui manque une perle à son chaplet, et non des moindres, l’Ukraine, pour parachever le verrouillage géostratégique de la Russie en attendant d’apprivoiser certains pays d’Asie centrale.
Cette guerre, de par ses enjeux, les potentiels en présence, sa nature, l’espace sur lequel elle se déroule, ses desseins avoués ou latents et temporalité ne souffre aucune comparaison avec ceux qui ont eu lieu depuis la Deuxième Guerre mondiale. Elle est potentiellement de nature à reconfigurer la carte géopolitique et géostratégique du monde, en ce qu’elle met face à face, sans interposition, la Russie et les USA et par extrapolation l’Eurasie et l’Occident.
De son issue dépendra l’avenir du monde selon qu’il demeurerait unipolaire ou deviendrait multipolaire. Si la multipolarité à laquelle œuvrent Russes et Chinois est de nature à être acceptée par la majorité en ce qu’elle serait porteuse de facteurs d’équilibre, l’unipolarité, quant à elle, est mal vécue par ceux qui la subissent. Ils sont en effet nombreux à ne pas partager le principe qui l’amène, selon lequel ce qui est bon pour l’Amérique l’est pour le reste du monde (extrait du «The Project» for a new american century). Face à ce principe, Poutine semble opposer un autre «est souverain celui qui décide d’une situation d’exception». Au point où en sont les évènements, on n’est pas sans se rappeler l’épisode de la crise des missiles de Cuba en 1963, lorsque Khrotchev avait, par l’intermédiaire du directeur de Westing House, fait parvenir aux Américains le message suivant sur son intention de recourir à l’arme nucléaire si besoin est : «Je ne cherche pas la destruction du monde, ce sera votre choix si vous cherchez vraiment à ce que nous nous donnions rendez-vous en enfer.»
Quelle que soit l’issue de cette guerre, l’émergence de nouveaux pôles de puissance semble prévaloir sur le statut passé et actuel.
Les forces en présence dans le monde ne sont pas sans en souhaiter l’avènement, nul doute que la parité sur le plan militaire, la parité existe… La destruction mutuelle est assurée.
Il s’agit, au-delà de ces aspects, de vaincre les mythes induits par la puissance américaine qui ont pris dans l’imagination partagée de milliards d’individus tels que celui de la «destinée manifeste» qui avait chez les pionniers américains et celui du «rêve américain» chez les générations suivantes. Parmi ces mythes, celui du dollar, cette monnaie fétiche qui s’est substituée à l’or et à elle seule incarnait la puissance américaine ainsi que certaines valeurs telles que les droits de l’Homme, la liberté, la démocratie et la liberté d’entreprise qui, d’une certaine manière, ont exigé la «Green Card» en billet pour le paradis… sans lesquels que serait l’Amérique pourrait-on dire, c’est précisément à ces défis qu’on pouvait qualifier de soft power, que seraient confrontées la Chine et la Russie par de là l’issue militaire de la confrontation.
L’adhésion à ce nouvel ordre des milliards des laissés-pour-compte est à ce prix.
La question qui se pose est la suivante :
quels sont les pays éligibles, à des degrés, à cette répartition de puissance qui en découlerait ?
O. B.


 

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