Algérie / Plaidoyer pour un projet culturel

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Par Naget Khadda (*)


Le soulèvement du 22 février a révélé au grand jour les aspirations révolutionnaires du peuple, longtemps maintenues sous le boisseau. Une forte aspiration démocratique s’est manifestée, et quelles que soient les différentes conceptions que le vocable «démocratie» recouvre pour les uns et les autres, cette revendication porte en elle un besoin irrépressible de liberté de pensée et d’expression. Mais comment accéder à cette liberté ? La construction d’une société libre passe par la mise en place d’un État de droit où la loi garantit à chaque citoyen ses droits et lui assigne ses devoirs. Accéder à la liberté, c’est bénéficier du droit fondamental à l’éducation et à la culture. Parce que l’éducation et la culture fournissent au citoyen la pleine capacité d’exercer sa citoyenneté. Parce que l’éducation et la culture développent l’esprit critique nécessaire à l’exercice des libertés individuelles et collectives ; nécessaire au choix des gouvernants et à l’évaluation des politiques mises en œuvre ; nécessaire, en somme, au bon fonctionnement démocratique de la société.
Malheureusement, force est de constater que les préoccupations concernant l’éducation — et encore plus la culture — occupent une place dérisoire, sinon nulle, dans les programmes des partis politiques, les faisant passer après le droit au travail, au logement, à la santé, au pouvoir d’achat… Certes, une hiérarchisation des besoins est tout à fait légitime quand les populations manquent de l’essentiel pour mener une vie décente ; pour autant, elle ne saurait concerner qu’une période transitoire, sinon elle devient une conception de courte vue. Et, de fait, l’ambition d’acquérir une solide formation intellectuelle et technique, de bénéficier pleinement de pratiques culturelles telles que la littérature, le cinéma, le théâtre, la peinture, la musique… dans leurs meilleures manifestations, de participer aux débats d’idées, de s’ouvrir au monde et aux autres… n’a jamais été un luxe, mais une nécessité !  Exclure le peuple de la richesse culturelle relève d’une stratégie de confiscation de ses bienfaits au profit d’une minorité. 
Et cette vision «élitiste» (qui conçoit l’élite non pas selon des dispositions ou des qualités intrinsèques de l’individu, mais selon une appartenance sociale) convient parfaitement aux régimes autoritaires parce qu’elle leur facilite le maintien en état de subordination des masses populaires et qu’elle leur permet de monopoliser, pour leurs enfants, l’accès aux hautes études et à la «grande» culture, souvent par une formation à l’étranger. 
Ce qui, par voie de conséquence, leur assure — avec l’accumulation des richesses matérielles — la perpétuation de leur statut de privilégiés et leur ouvre les portes du pouvoir. Ainsi l’éducation et la culture qui sont des activités propres à former des esprits libres, à développer le sens critique des citoyens, à assurer l’épanouissement des individus et le développement de leur humanisme, deviennent des instruments de sélection et d’exclusion qui faussent la pratique démocratique et la gestion des affaires de l’État. 
Aujourd’hui, notre société souffre d’une grave carence culturelle. Ce qui restreint ses capacités d’intervention sur les scènes sociale et politique, et hypothèque ses relations avec les autres nations. Le nombre d’intellectuels et de créateurs dans notre pays est, certes, appréciable et de bonne qualité, mais nettement insuffisant. Plus gravement, leur travail est entravé par toutes sortes de difficultés structurelles et souffre d’une quasi-absence de diffusion et de valorisation. Et ce dédain institutionnel trouve écho dans le mépris que certains jeunes cultivent pour les études, censées n’apporter ni gratification sociale, ni avantages matériels. 
Dès lors, la tentation est grande pour nombre de nos talents de s’expatrier afin d’être reconnus à leur juste valeur, afin aussi d’évaluer leurs compétences et de les développer. Au même moment le gros des troupes est maintenu dans un obscurantisme programmé puisque peu de dispositions sont prises pour dénoncer les pensées rétrogrades, pour combattre les comportements archaïques, les préjugés et les superstitions qui saturent le discours social jusqu’au sein du corps enseignant.
Il est impérieux de prendre la mesure du retard culturel collectif que nous accusons et d’y remédier si nous voulons promouvoir une société moderne et harmonieuse ; une société qui ne dédaigne ni son héritage ancestral ni les évolutions de l’Histoire. Il est impératif d’inscrire dans l’agenda de la révolution en cours d’audacieuses dispositions de politique culturelle si nous voulons sortir la société des propos démagogiques et des conceptions étriquées qui réduisent la culture à des manifestations folkloriques.
La culture est, par définition, ouverture et confrontation avec les autres ; elle exige une perpétuelle remise en question. Elle ne se développe que par appropriation constante de nouvelles découvertes, par participation au débat d’idées que génère la marche de l’Histoire, par transformation et enrichissement des inventions qui lui viennent d’ailleurs ; en somme, par une présence permanente et active dans l’arène de la réflexion et des échanges. 
L’Histoire de l’humanité est faite de la circulation des idées autant  que de celle des hommes et des marchandises. Les civilisations se nourrissent – se sont toujours nourries – du geste de donner et de recevoir. Elles ne s’étiolent et meurent que lorsqu’elles refusent les confrontations fécondes et se replient sur elles-mêmes, sur leurs illusions d’intégrité, d’autosuffisance ou de supériorité.
La belle Révolution que nous sommes en train de vivre est portée par une jeunesse merveilleuse qui a résisté aux pires décérébrations programmées par «le système» ; une jeunesse dynamique, audacieuse, partageuse, miraculeusement consciente politiquement, tournée vers un avenir qu’elle veut de liberté et d’égalité sociale. Ne lui laissons pas croire que la transformation politique qu’elle appelle de ses vœux peut se construire sur un socle d’inculture. Pour sortir du marasme dans lequel notre pays se débat depuis des décennies, il faut songer à consolider ses fondations culturelles, s’attacher à promouvoir les arts et les lettres, à vulgariser les sciences et les techniques, à créer une multitude d’universités populaires en lieu et place de ces pseudo-universités du pays profond qui dispensent un savoir au rabais, à réhabiliter les Maisons de jeunes, à démultiplier les Centres culturels municipaux… 
Certes, le redressement de la qualité de l’enseignement, la dynamisation de la culture  sont des tâches de longue haleine, nécessairement ardues et assidues ; elles exigent le rejet de tout dogmatisme, elles imposent de sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier et d’être d’une intransigeance absolue sur le principe de rigueur scientifique. J’oserai même affirmer qu’il est plus urgent — et plus vital pour notre société — de s’atteler à résorber son retard intellectuel et culturel, à secouer et à moderniser ses structures mentales, que de lutter pour de nouveaux acquis politiques ou matériels. 
Ce faisant, on œuvrera, sans conteste, pour l’édification d’une société mature, d’une société où les citoyens s’investissent dans le développement national et la compétition internationale, d’une société qui ne vouera plus sa jeunesse à végéter dans l’oisiveté et la médiocrité, qui ne la condamnera plus à un destin inique, qui ne la poussera plus au sacrifice suprême du naufrage effectif dans la Méditerranée ou à celui, symbolique, de l’exil. 
N. K.
* Professeure des universités. Cellule de réflexion «Silmia-démocratia/ensemble».


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