Jaune, rouge ou vert: Les couleurs du «printemps» français

« S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche… ». Marie-Antoinette à la fenêtre du château de Versailles, devant le peuple parisien venu en octobre 1789 se plaindre de l’augmentation du prix du pain. La reine est guillotinée le 16 octobre 1793. 

En l’espace d’un mois et de quatre samedis, sans que personne ne l’ait prévu, la France s’est réveillée avec des émeutes et des violences extrêmes, rappelant les épisodes les plus tragiques de son histoire. Les métaphores et les analogies n’ont pas manqué. De la prise de la Bastille à Mai 1968. Naturellement, il y a aura toujours des observateurs prétendant l’avoir prévu sinon souhaité. Le fait est que ni l’Elysée ni Matignon ne l’ont vu venir et s’aggraver au point de réduire le Président à un silence pesant qui ne fut rompu que le lundi 10 décembre en une déclaration solennelle diversement jugée, selon que l’on est d’un bord plutôt que d’un autre. 

Les mesures annoncées (sur le SMIC augmenté de 100€, l’augmentation de la CSG annulée sur des retraites ou la défiscalisation des heures supplémentaires) parviendront peut-être à réduire le mouvement de contestation. 

Elles ne feront sans doute pas disparaître les causes profondes qui les ont engendrées et ne rétabliront pas l’image écornée du pays et de ses dirigeants, en France et à l’étranger. 

Un véritable gâchis dont il est encore trop tôt d’évaluer les conséquences. 

Tout a commencé, de manière presque anodine comme souvent commencent les désastres, par une augmentation de la taxe sur les carburants, prévue pour début janvier 2019. 

Deux aspects, parmi d’autres, ont révulsé les conducteurs : 

– Une mesure pro-cyclique qui cumule une taxe et une augmentation brutale du prix du pétrole. 

– la taxe affecte encore plus sévèrement de gazole dans un pays où les constructeurs et le gouvernement ont promu traditionnellement l’achat des voitures diesel. Comme l’a signalé un hebdomadaire, le diesel est la voiture du pauvre. 

Ce qui n’a pas été vu et anticipé c’était que ces mesures s’ajoutent à une longue dégradation de la qualité de la vie et du pouvoir d’achat des catégories sociales les moins favorisées, mais aussi celle des « classes moyennes inférieures » qui ont vu leurs conditions économiques et sociales érodées sévèrement depuis des décennies. 

Un sentiment de profonde injustice a déclenché, sans que même ses auteurs ne semblent en avoir conscience, un mouvement de contestation massif, sans que la violence qui a accompagné ses manifestations ne réduise le soutient de la majorité des Français. 73% d’entre eux soutiennent la cause des « gilets jaunes » révélait un sondage Elabe pour BFMTV, dès le 15 novembre.1 

Les justifications écologistes justifiant cette hausse de la fiscalité directe sur la consommation de carburant n’ont abusé personne : 

1.- Parce que les recettes générées ne seraient affectées à la lutte contre le réchauffement climatique qu’à la hauteur de 20%. Le reste des recettes est versé au budget de l’Etat pour en réduire le déficit. Ce qui explique, pour certains, la vraie raison de la hausse des taxes. 

Ce détournement de fiscalité n’est pas nouveau dans l’histoire des impôts français. 

Ce fut le cas par exemple de la Taxe sur les Transactions Financières initialement prévue pour financer les pays pauvres, le gouvernement français a détourné la taxe de son usage initial puisque le produit de cette dernière est tombé dans le budget général de l’État. De plus, créée avec un taux de 0,20% en 2012, son taux est passé à 0,30% (depuis le 1er janvier 2017) du montant des transactions. 

2.- Parce qu’une lutte contre les déséquilibres de l’environnement est globale et ne peut se limiter à la France. Ceci est d’autant plus préoccupant que : 

2.1.- la COP25 réunie à Katowice (en Pologne) ne prévoie pas la mise en oeuvre des mesures prises à Paris lors de la COP21 (en 2015). 

2.2.- Les Etats-Unis, après les avoirs approuvées (sous la présidence Obama) ont publiquement dénoncé les résolutions de Paris. Les protestations indignées de la France et d’autres pays, sont d’autant moins crédibles qu’ils eux-mêmes très loin d’en respecter les termes. 

2.3.- Il est ironique que ce soit la Pologne, grande consommatrice de charbon très polluant qui accueille un sommet destiné précisément à en limiter, voire à en interdire la production. 

2.4.- Le Brésil devant organiser la prochaine réunion (COP25) s’est déclaré non intéressé par cette question sous des prétextes fallacieux : le Brésil 8ème producteur de particules à effet de serre, a pour projet d’accroître la déforestation de l’Amazonie, poumon de la planète, la plus grande usine naturelle à capturer le carbone atmosphérique. 

3.- Parce que cette taxe augmente la proportionnalité des prélèvements, réduit leur progressivité (par tranches marginales d’imposition), et accroît par conséquent leur iniquité. Contrairement à ce qu’un matraquage médiatique et politique colporte et amplifie, les citoyens ne sont pas réfractaires à la fiscalité écologique. Mais sous (au moins) trois conditions : 

1.- Que les contraintes soient équitablement réparties 

2.- Qu’on leur en garantisse l’usage 

3.- Qu’on en précise les termes. 

Pour que la fiscalité écologique soit acceptée il faut : 

– Qu’elle soit progressive, c’est-à-dire équitable. Le coût des voitures au diesel représente 8% pour les plus pauvres, 4% pour les plus riches. 

– Qu’on donne le temps suffisant aux usagers pour se défaire progressivement de leur chauffage au fioul et de leur véhicule au diesel. 

– Qu’on leur offre des alternatives (transports collectifs vs transports individuels) 

D’une manière générale, le sentiment est que non seulement la fiscalité est détournée mais que le prélèvement envisagé et déjà entrepris, va vers la compensation des baisses d’impôts consenties aux plus riches (CICE, ISF, baisses de cotisations sociales…), sous contraintes budgétaires. 

En vérité, ce n’est donc pas le niveau de l’impôt qui pose le plus de problème. Le slogan « le pays le plus fiscalisé d’Europe… » a surtout servi à baisser les impôts sur le capital et les grandes fortunes (plus d’ISF, CICE=40Md€ en 2019…) sans conditions et sans garantie que ces baisses soient affectées à ce pourquoi elles ont été décidées. 

Au lieu de réfléchir à la portée d’un mouvement de révolte qui peu à peu commençait à prendre forme et revoir les dispositions prises, le président et son gouvernement, bardés de certitudes et de fermes résolutions, l’ont superbement ignoré. 

Obstination et aveuglement 

« … il faut arrêter de dire que c’est ‘le peuple’ quand il y avait 200 000 à 300 000 personnes. » minore un Daniel Cohn-Bendit, un ami proche de E. Macron, passablement amnésique, dans Le Parisien, D. 18/11/2018 

« En matière de fiscalité écologique, nous poursuivrons la trajectoire prévue. Ne pas le faire serait de l’inconscience », déclare le ministre de la Transition écologique et solidaire, François de Rugy dans une interview paru dans le Parisien (Reuters, D. 18/11/2018) 

Le ministre de l’Economie et des Finances sur la même ligne souligne sur Franceinfo que la liberté de circulation n’était pas « négociable dans une démocratie ». « Il y a un certain nombre de dérives dans ces manifestations, homophobes, racistes, il y a eu de la violence et ça n’est pas acceptable », a réagi Bruno Le Maire. « Moi je ne crois pas aux gestes, je crois à la constance d’une politique et à l’obstination d’obtenir des résultats pour les Français », a-t-il souligné alors qu’on lui demandait si le gouvernement allait répondre aux « Gilets jaunes ». « Le geste, qu’est-ce que ce serait? Ce serait de redonner un centime ici, deux centimes là? ». (Reuters, mardi 20/11/2018) 

« Le cap que nous avons fixé, il est bon et nous allons le tenir », a martelé le Premier ministre Édouard Philippe sur la chaîne de télévision publique France 2, après cette mobilisation inédite pendant tout le week-end. (AFP, D. 18/11/2018) 

« Droit dans ses bottes », il confirme le 04 décembre : « Nous avons discuté lundi soir autour du président de la République (des mesures annoncées mardi) mais il y a un cap qui est fixé, (…) qui est celui du respect de nos engagements européens, la réduction de la dépense, la réduction de la dette et la réduction des impôts », a-t-il déclaré en marge de l’Ecofin à Bruxelles. 

La logique du « moins d’impôts » 

« Les riches vivent au-dessus de nos moyens » 

J.-L. Mélenchon, Marseille, 09 avril 2017 

Les idéologues du libéralisme ont abusé de la liberté. 

A la fin des années 1970, dans un large mouvement libéral (ou « ultra-libéral » pour reprendre un terme qui a beaucoup de succès médiatique aujourd’hui) imposé par Mme M. Thatcher et R. Reagan, formalisé par l’Ecole de Chicago, G. B. Laffer avait tracé une courbe qui a servi de slogan à une politique résolument anti-fiscal qui remonte au moins à J.-B. Say. Son slogan « trop d’impôt tue l’impôt » a fait fureur auprès des esprits mal préparés et des gouvernants peu scrupuleux. Toute la planète en hérita et en paie encore le prix. 

Il n’y a pas de nation sans impôt. C’est sur cette base qu’ont été fondées la « nuit du 04 août » et l’abolition des privilèges féodaux en 1789. L’égalité fiscale y a été inscrite dans le marbre sur proposition du duc d’Aiguillon. Encore faut-il – ce dont ont abusé les tenants de « l’optimum fiscal » – que l’assiette soit calibrée sur des critères très rigoureux, sans lesquels il est impossible de construire une collectivité apaisée et consentante aux prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) 

Les propositions du gouvernement et du patronat français à l’annulation des hausses de taxes ne peuvent se départir, en raison des intérêts qu’ils défendent, des contreparties libérales telles qu’on les observe en oeuvre dans des pays comme les Etats-Unis. 

Ainsi en est-il de la mesure de N. Sarkozy (annulée « maladroitement » par F. Hollande et reprise par E. Macron ce lundi) d’affranchir les heures supplémentaires de l’impôt et des cotisations (les « charges » dans le langage de ceux qui les combattent). 

Le net est quasi-égal au brut mais cet effet de richesse s’opère dans un jeu à somme sociale nulle. Cela ne va pas sans conséquences douloureuses pour les solidarités collectives. 

Moins d’impôts et moins de cotisations sociales c’est moins de services publics et moins de couverture sociale (retraites, santé, éducation…). Et plus d’endettement et moins d’épargne ainsi qu’on l’observe tendanciellement depuis les années 1980. 

Derrière les manifestations des étudiants français contre la forte augmentation des frais d’inscription infligée aux étudiants étrangers non communautaires, il y a la crainte de voir cette mesure généralisée à tous les étudiants. Une vieille technique des ministères des finances. 

L’anglosaxonisation de l’enseignement en France (et pas seulement de l’enseignement), dès l’école maternelle, ne porte pas seulement sur l’usage exclusif de la langue anglaise au détriment des autres langues étrangères, y compris le français. Seules les anciennes colonies sont maintenues dans le culte désuet et subalterne de la francophonie.2 

C’est tout le modèle qui est importé, dans toutes ses dimensions, y compris le financement des études, privatisées comme le reste. 

Le retour du peuple 

Internet, évoqué sans précaution par certains observateurs (avec bien d’idées derrière la tête), n’est pas un acteur. Ni en Tunisie en décembre 2010, ni en France en décembre 2018. Ni l’imprimerie, ni le téléphone, ni Internet n’ont jamais fabriqué de révolution. Ce n’est qu’un moyen, qu’un instrument qui formate et qui amplifie une volonté à même de donner aux contestataires le levier nécessaire, la labilité et la réactivité pour faire aboutir leurs revendications. 

C’est sans doute pourquoi des lois liberticides, prenant prétexte le terrorisme cherche à contrôler et à brider la contestation sociale sur quelques espaces qu’elle se manifeste. En vain. 

Paradoxalement, sans s’être concertés, le président et les gilets jaunes se retrouvent du même bord contre les corps constitués et la démocratie représentative. Chacun ses raisons. Chacun ses défiances. 

E. Macron se retrouve ainsi face au vide qu’il a contribué -certes pas seul et pas depuis son élection- à créer. Et cela de deux manières parfaitement complémentaires : 

1.- Délégitimation traditionnelle des politiques 

« La trahison est une question de date » 

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. 

Depuis des décennies les majorités -surtout de droite- (pour lesquelles la politique est une profession réservée à une élite diplômée) qui se sont succédées à la tête du pays se sont appliquées à favoriser chez le peuple la suspicion à l’égard des opposants et des corps intermédiaires, qu’ils soient politiques ou syndicaux.3 

La décrédibilisation en particulier des opposants a pris diverses formes. 

Par exemple : F. Mitterrand pour demeurer au pouvoir, dès le début des années 1980, a favorisé indirectement le succès du Front National tout en mettant au défi la droite de faire alliance avec un « parti extrémiste, fasciste, antisémite… ». Le comportement de Jean-Marie Le Pen, son président, allait donner crédit à ces accusations. 

Rares sont les époques dans l’histoire de France où ni les partis d’opposition, ni des syndicats ne sont en mesure de menacer, comme aujourd’hui, sérieusement le pouvoir en place. Généralement, lorsque l’opposition instituée est démonétisée, l’anomie politique entraîne un changement de régime ou de République. 

Jusque-là, le jeu a été parfaitement maîtrisé par les gouvernants qu’ils s’affichent de gauche ou de droite. Ils connaissent bien leurs adversaires « d’en face ». Ce sont souvent leurs symétriques avec lesquels ils alternent. Quelques fois des « amis » ou anciens camarades de promotion de l’ENA, de l’ENS ou de Sciences Po. 

Au point que les alternances n’inquiètent plus un personnel politique à convictions variables et à certitudes adaptables. N. Sarkozy se flattait d’avoir été meilleur DRH que les socialistes en débauchant nombre d’entre eux (de J. Attali à B. Kouchner, Hubert Védrine, Jack Lang, Claude Allègre… en passant le pitoyable Eric Besson. 

En 1981, F. Mitterrand habillé de gauche n’a eu aucune peine à se couler dans les institutions de la Vème République qu’il a tant vilipendées, lorsqu’il était dans l’opposition.4 

Le déplacement des thématiques électorales vers la droite extrême de ce qui n’évoque plus que vaguement le gaullisme, n’a pu lui permettre de récupérer un électorat résolument « frontiste » (aujourd’hui RN de Marine Le Pen). Mieux, ce qui reste de la droite conservatrice, qu’elle se réclame ou non de ce qui reste du gaullisme) se rétrécie électoralement et n’accède plus au second tour des élections majeures. En dehors de quelques alliances de circonstance locales, jamais ces deux partis n’ont pu construire une stratégique électorale unifiée. Ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué. 

On se croirait revenu aux moeurs de la IVème. Il ya là plus qu’une métaphore… 

On comprend que les contestataires (« gilets jaunes ») aient du mal à se prêter au jeu de la représentation. Ils n’arrivent même pas à désigner ceux d’entre eux qu’attendait de rencontrer le Premier ministre, immédiatement frappés de suspicion.5 

Le Quinquennat est fini ? 

Le passage du septennat au quinquennat a reposé sur l’idée qu’il fallait harmoniser les scrutins présidentiel et législatif et aligner les cycles politiques sur le des cycles économiques financiers et technologique qui se raccourcissent rapidement. Ces décisions ont reposé sur deux erreurs d’analyse (délibérées ?) : 

1.- Tant que le président conserve le pouvoir de dissolution, le couplage du rythme des élections peut être court-circuité à tout moment. 

2.- C’est précisément parce que les autres cycles se raccourcissent que le politique doit disposer d’une visibilité à long terme au lieu de verser dans un jeu douteux de spectacle électoral permanent : à peine élu déjà en campagne, comme le montre la vie politique américaine (4 ans de mandat et un « mid-terme » qui ne laisse aucun répit à une Maison Blanche dont les pouvoir sont rognés, entre autres, par le Congrès, la FED et une multitude de lobbys plus ou moins légaux). 

Désormais, élus en grandes pompes, les présidents français s’appliquent à trahir systématiquement leurs programmes et sont vidés comme des malpropres à la fin de leur mandat. 

Les tentatives de se maintenir au pouvoir ou d’y revenir par toutes sortes de procédés, de N. Sarkozy et de F. Hollande, ont lamentablement échoué. L’image de la fonction a été très vite et très gravement dégradée, par l’un ou l’autre, chacun à sa manière.6 

La question n’est pas de savoir si le président actuel est légitime ou non. Sa légalité, cela tombe sous le sens n’est pas en cause. Même si nombre de gilets jaunes appellent à un retour devant le peuple. 

Président-surprise élu avec un peu plus du cinquième du corps électoral (et avec seulement 18.2% des inscrits)7, il est rejeté de manière sans doute irréversible au bout à peine de 18 mois d’exercice. En réalité, dès le début de l’année 2018, son impopularité s’est peu à peu amplifiée. Même le succès de l’équipe de France de football n’a pu l’endiguer. 

Il pourra naturellement conserver sa fonction, mais il est à peu près certain qu’aucune initiative politique, notamment ses projets de réformes (retraite…), ne pourront être entreprises dans les formes initialement envisagées. 

Certes, il serait bien imprudent de tirer des conclusions définitives à partir d’une actualité aussi brûlante soit-elle. Aucun cas n’est désespéré. Il n’en demeure pas moins que bien des signes laissent penser qu’une rupture est consommée et que le quinquennat en cours est peut-être déjà terminé. 

Une vieille recommandation court le milieu des cabinets de conseils conservateurs : c’est dans les premiers mois d’une législature que l’exécutif doit faire la démonstration d’un certain « courage politique » et prendre les décisions « le plus difficiles » (généralement les plus impopulaires). 

Passé six mois un an, rien ne serait possible. 

J. Chirac (encadré par Marie-France Garaud, singulièrement discrète) a fait ses classes chez Pompidou. N. Sarkozy chez et contre Chirac, F. Hollande à Solferino, en acrobate arbitrant les courants. Rien de tel chez Macron. 

N’ayant aucune attache partisane, affranchi de tout réflexe d’apparatchik, imbu de valeurs technocratiques, mentalement et culturellement façonné par le milieu bancaire, E. Macron a surpassé ce conseil. Il est allé bien plus loin, dans cette direction, que tous ceux qui l’ont précédé.

Depuis son arrivée à l’Elysée, il n’a pas laissé de répit au corps social, à la société politique, aux institutions et même aux observateurs. Il s’est lancé dans une sorte de « Pyramide de Ponzi » à Bernard Madoff avec une succession de décisions rapides : à peine prise, une « réforme » est chassée par une autre, sans que personne n’ait eu le temps de souffler, d’évaluer, d’analyser ou de critiquer. 

Le « maître des horloges » est passé maître dans l’art du feu follet. Pris de vitesse, les Français n’ont pas eu le temps de mesurer les conséquences de la politique de leur président. 

Aujourd’hui, il est rattrapé par les événements. Les échecs s’accumulent et les résultats de sa politique, dans la continuité de celle de N. Sarkozy et de F. Hollande, étalent platement son bilan, aussi bien à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale. 

Toute cette aventure commence avec la même ritournelle servie au Français depuis des décennies (au moins depuis les plans « Barre I, II et suivants » sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing : les sacrifices qui leurs sont demandés exigent le temps nécessaire pour produire les profits escomptés. 

Pendant ce temps-là, les résultats tardent à venir et la situation du pays et de ses habitants ne cesse de se dégrader. La « fin des 30 glorieuses » est irréversible. Et pas seulement en France.8 

Quelques données simples : commerce extérieur structurellement déficitaire, endettements creusés, déficits budgétaires très difficiles à résorber, parts de marché extérieurs perdus, investissement limité, taux de croissance toujours trop faible pour réduire un chômage chronique…9 

Deux conclusions peuvent être tirées des manifestations et de la capitulation prévisible du gouvernement : 

1.- L’incapacité des gouvernements à mesurer le degré de rejet de leur politique par les citoyens et à anticiper leur ténacité, avec les coûts économiques et politiques considérables, sans compter les graves dommages portés à l’image de la France dans le monde. 

2.- La contestation et ses résultats créditent l’idée que la violence est un mode incontournable de gestion des conflits politiques et qu’elle est le seul argument à même d’obtenir satisfaction. Que les « gilets jaunes » la condamnent (formellement, avec nuance et compréhension) ou non ne change rien à cette conclusion qui met à mal la démocratie. 

Sans douter qu’elle finira par le faire, toute la question est de savoir comment « la rivière va retrouver son lit ». 

Cela ne se fera pas sans problèmes. 

1.- Par exemple, contrairement à l’économie allemande, la désindustrialisation française (accompagnée d’un politique de privatisation systématique) organisée, programmée, entreprise depuis longtemps, dans le cadre d’une mondialisation orchestrée par l’OMC et les transnationales, a abouti à une situation préoccupante : il n’est plus possible aujourd’hui d’augmenter le pouvoir d’achat des français sans provoquer une aggravation du commerce extérieur, depuis plus de 20 ans structurellement déficitaire. 

A chaque augmentation de leurs dépenses, les Français augmentent leurs achats à l’étranger des biens de consommations (électronique grand public, électroménager, automobile, biens d’équipement industriels, textile…) qu’ils ont renoncé à produire chez eux. 

Même les éoliennes sont importées d’Allemagne et des Pays-Bas. 

L’économie de services non délocalisables promue en contrepartie, ne compense que très partiellement les inconvénients que connaissent des pays similaires : emplois temporaires à faible rémunération et faibles qualifications, à conditions de travail subies, dans de très petites structures, très peu syndiquées et protégés… 

Les services à très haute valeur ajoutée dans l’informatique, la culture, la recherche scientifique, la technologie… restent marginaux en termes d’emplois et d’impacts macro-économiques. 

2.- La contrainte extérieure 

En fait, il n’y a pas que la France qui fait face à ces difficultés. N’est-ce pas le cas de tous les pays de Eurozone qui ont signé les Accords de Maastricht (1992), d’Amsterdam (1997) et de Lisbonne (2007) ? 

C’est toute l’Europe qui voit jaune. 

Cela a commencé début décembre en Belgique (en Wallonie, où le pouvoir d’achat est en moyenne moins haut qu’en Flandre) où il n’y a plus de gouvernement du fait du retrait de la Flandre. 

Aux Pays-Bas, c’est l’âge de départ à la retraite, fixé à 67 ans, le prix des mutuelles ou l’immigration qui ont motivés les manifestants. 

En Allemagne, le premier rassemblement de Gilets jaunes a été organisé samedi 1er décembre devant la porte de Brandebourg à Berlin. 

Bien que dans un format qui ne peut se comparer à ce qui se passe en France, et même si l’objet de leur manifestations ne sont pas identique, les cortèges se colorent en jaune, en Serbie, en Bulgarie et même en… Irak. Les autorités européennes et les autres membres de l’Union observent avec acuité et sûrement avec inquiétude les événements en France. Bruxelles et l’Eurogroupe seraient-ils disposés à laisser la France prolonger ses écarts aux normes de Maastricht-Lisbonne, (3% de déficit et 60% d’endettement/PIB), pour cas de force majeure ? 

Paris ne serait-il pas tenté de profiter de la situation pour pousser ses avantages et élargir ses marges de manoeuvres ? 

Bruxelles et Berlin ont une longue expérience des entourloupes françaises : Paris n’en serait pas à son premier tour de passe-passe, engagements régulièrement et solennellement promis, régulièrement et subrepticement trahi. 

On peut deviner des tractations très dures dans les coulisses : Berlin est particulièrement remonté contre les pays du sud de l’Europe, en particulier de la France et de l’Italie, qui font peu de cas des Traités auxquels ils ont librement souscrits. 

Ces événements se produisent alors qu’ailleurs dans le monde des facteurs d’instabilité ne manquent pas : entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie. 

Les sanctions américaines se multiplient contre de nombreux pays qu’ils prétendent hostiles à leurs intérêts, usant et abusant d’une justice extraterritorialisée, d’avantages issus de la dernière guerre mondiale ; notamment du dollar et de son poids dans les transactions commerciales et financières internationales. Ou encore de monopoles transnationaux privés représentés par les GAFA, dans des domaines essentiels de l’économie, des technologies et des relations internationales dont Washington s’affranchit en une posture unilatérale insupportable. 

Dans ce cadre les troubles français affaiblissent leur influence aussi bien en Europe que dans le monde. 

Cet affaiblissement qui ne date pas d’aujourd’hui s’aggrave et la France voit se multiplier le nombre des pays qui lui sont hostiles, à mesurer leurs réactions, plus ou moins discrètes, aux événements qu’elle connaît : les pays européens, tels l’Italie ou la Serbie, la Hongrie ou la Pologne, la Turquie, l’Iran, le Venezuela, la Bolivie… les médias allemands qui ne se le seraient sûrement pas permis il y a peu, s’émancipent et ironisent. 

On se souvient de la première page du Spiegel lors de l’élection de E. Macron qui fait référence à ce que la France coûte à l’Allemagne : « Ce très ‘cher’ ami »… 

Même D. Trump se gausse de son « ami » Macron en des termes à la limite de l’offense. 

Toute la question est de savoir comment leur gouvernement va dissuader les Français d’enlever leur gilet… 

Notes: 

1- Et même après les recules et concessions du gouvernement et du président français, 66% de l’opinion maintient son soutien au mouvement. 

2- Le président français a usé de toute son influence pour que ce soit une Rwandaise, Louise Mushikiwabo, dont le pays a renoncé à la langue française, qui soit désignée – par consensus – pour présider au destin de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), en octobre dernier lors du Somme de Erevan. 

Si elle manie un français parfait, Louise Mushikiwabo assure qu’il n’y a pas de contradiction entre la francophonie et ce choix de privilégier l’anglais. « C’est aujourd’hui la langue de la Silicon Valley, de la technologie, de la recherche, des réseaux sociaux. C’est une réalité et, par ailleurs, l’essentiel de l’activité économique du Rwanda se fait avec l’Afrique de l’Est », explique-t-elle au Monde. Une vision en accord avec celle du président français, qui se pose en héraut d’une « francophonie ouverte » aussi bien aux langues locales qu’à l’anglais, rapporte silencieusement le quotidien Le Monde du 12 octobre 2018. 

3- Lire : « Eloge de la politique » Alain Badiou. Flammarion, Café Voltaire. 2017, 140 p. 

4- F. Mitterrand : (1964) : Le coup d’Etat permanent. Plon, 285 p. 

5- La méfiance était si exacerbée que le seul « représentant » qui a accepté de rester à Matignon a demandé que les échanges soient filmés en direct. Ce procédé en fait annule l’idée même de représentation, puisque les Gilets Jaunes maintiennent le contrôle de la négociation et d’ôter toute possibilité aux autorités de tenter subvertir leur porte-voix. Evidemment, le Premier ministre a signifié son refus. 

6- N. Sarkozy commence son mandat aux Fouquet’s et le prolonge sur le yacht de son « ami »Vincent Bolloré. 

7- Avec moins d’un quart des suffrages la majorité présidentielle à l’assemblée se donne près des deux-tiers des députés (350/577). L’abstention au second tour en 2017, en moyenne de 25% –inédit sous la Ve République (de même que le nombre de votes blancs et nuls) –, a atteint 32% chez les ouvriers, 34% chez les personnes gagnant moins de 1 250 euros par mois et 35% chez les chômeurs. Lire : Jupiter à l’Elysée. La France entre minorité qui « marche » et majorité qui s’abstient. A. Benelhadj, Le Quotidien d’Oran, J. 22 juin 2017. 

8- Lire : « La troisième guerre mondiale est sociale », Bernard Thibault, Editions de l’atelier, 2016, 216 p. 

9- Lire : « Divergences franco-allemandes » A. Benelhadj. Le Quotidien d’Oran, J. 09 février 2017.


Abdelhak Benelhadj   /  Le Quotidien d’Oran 13.12.2018

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