La poudrière du Moyen-Orient

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par Reghis Rabah

Le jeudi 13 juin 2019, deux tankers, un norvégien et un japonais, ont pris feu dans le détroit de Hormuz, abandonnés par leurs équipages et à la dérive. 

Reliant le golfe persique à la mer d’Oman, le détroit d’Hormuz, long de 63 km et large de 40 km se situe entre l’Oman, l’Iran et l’Arabie Saoudite. 

Les conséquences ont été immédiates. Comme chaque jour, 18 millions de barils de pétrole, soit 20% de la consommation mondiale, transitent en effet par cette zone maritime stratégique, les cours du brut ont de suite grimpé de 4% peu après l’annonce des incendies à bord des navires, le prix du baril dépassant les 62 dollars. L’incident est d’autant plus inquiétant qu’il n’est pas le premier dans cette zone en première ligne des tensions persistantes entre l’Iran d’une part et les Etats-Unis et ses alliés arabes du Golfe de l’autre. C’est une escalade qui a commencé bien longtemps mais sans révéler le mystère de celui qui tire réellement les ficelles. En effet, en janvier 2008, cinq bateaux à moteur iranien armés se confrontèrent à trois navires de guerre de l’armée américaine, menaçant de les faire exploser. L’officier supérieur dans la région à l’époque, l’amiral Kevin J. Cosgriff avait alors qualifié les actions iraniennes »d’inutilement provocatrices». Le 22 avril dernier, à la suite des pressions exercées par les États-Unis, l’Iran avait menacé de suspendre le trafic maritime du détroit d’Hormuz.  Le 12 mai, au total quatre tankers étaient attaqués dans le golfe d’Oman, deux saoudiens, un norvégien ainsi qu’un émirati. Une investigation menée par les Émirats Arabes unis, publiée le 7 juin dernier révèle l’utilisation probable d’explosifs magnétiques attachés aux coques. Suite à l’incident, les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite avaient alors qualifié l’incident de « sabotage ». Les États-Unis avaient accusé l’Iran qui nie encore toute implication. 

Deux jours plus tard survient une attaque revendiquée par les rebelles houthis: des canalisations d’importance stratégique sont frappées par des drones, obligeant l’Arabie saoudite à suspendre momentanément ses exportations vers l’ouest du pays. 

Les attaques ciblées, dont on présume qu’elles sont d’origine iranienne, qui selon certains analystes pourraient mener à une nouvelle guerre hybride régionale devraient être discutées au prochain G20, prévu fin juin au Japon. 

Pour ce dernier incident d’hier, les choses n’ont pas évolué car chacun taquine l’autre sans en mesurer les conséquences qui pourraient attiser les nombreux conflits dans la région. Il faut préciser par ailleurs que les tensions dans la région vont au-delà des rivalités entre l’Iran et les États-Unis. De fait, l’Arabie Saoudite et l’Iran sont tous deux engagés dans une série de guerre proxy dans la région, notamment le Yémen. 

Ces dernières provocations surviennent durant la visite du Premier ministre japonais, Shinzo Abe, en Iran dans l’espoir d’apaiser les tensions. C’est une visite historique puisqu’aucun Premier ministre japonais ne s’était rendu en Iran depuis quarante ans. 

Proche allié des États-Unis et partenaire économique important de l’Iran, le Japon se positionne en tant que médiateur entre Téhéran et Washington donc muni d’un accord formel du président des Etats –Unis Donald Trump. « Personne ne veut une guerre. Le Japon souhaite jouer un rôle primordial dans sa capacité à atténuer les tensions, tel est l’objectif de mon voyage », a confié le Premier ministre japonais aux médias ce jeudi. Pour le chef suprême iranien Ali Khamenei, » S’il y a eu une montée des tensions dans la région, c’est à cause de la guerre économique américaine contre l’Iran. Quand cela s’arrêtera, nous assisterons à un changement très positif dans la région et dans le monde» assurait-il hier lors d’un immense rassemblement pour commémorer la mort de leur père spirituel Khomeiny. 

Il faut dire que le détroit d’Hormuz, par le manque d’alternatives d’acheminement, est l’étranglement le plus important au monde pour le transport maritime de pétrole, pétrochimie et gaz naturels. Bien que l’Arabie Saoudite bénéficie d’une route alternative composée de pipelines vers le port de Yanbu sur la côte de la mer rouge, ainsi que les Émirats arabes unis, les autres pays producteurs du golfe, Iran compris, dépendent du détroit, renforçant la nécessité de stabilité géopolitique. Un embrasement éventuel dans cette région fera grimper le prix du baril à plus de 200 dollars selon de nombreux analystes. 

Les relations internationales s’écartent peu à peu du multilatéralisme 

Après les dernières révélations de l’enquête indépendante de l’ONU largement commentées à travers les medias du monde entier, on s’attendait à des réactions des pays qui composent cette organisation, des actions concrètes ne serait- ce que ce crime odieux ne restera pas vain et sans suite. En effet, selon le rapporteur spécial Agnès Callamard, l’Arabie saoudite est responsable de la « mort extra -judiciaire » de Kamal Khashoggi en octobre 2018 à l’ambassade saoudienne à Istanbul. 

Ce meurtre était, également selon elle, bien un acte prémédité. Qui peut encore nier, après l’accumulation de preuves, la possession de vidéos de surveillances côté turc, et la haine farouche connue qui existait entre le jeune prince et le journaliste d’opposition Khashoggi ? Pourtant, même le procureur général saoudien avait reconnu que la mort n’avait pas été accidentelle, et que la responsabilité semblait désigner tout droit la garde personnelle du Prince Héritier. Qu’en est-il des suites à donner ? Rien ! 

Pourtant cette liquidation, sur un sol étranger, ne semble pas déroger à la nouvelle règle du non-droit international qui prévaut chez les Occidentaux et leurs alliés qui n’arrêtent pas de glorifier multilatéralisme. 

Le retour de l’arbitraire comme celui du fait du prince pour principe politique et la liquidation pure et simple sans représailles juridiques, semble devenir une nouvelle règle dictée plutôt par un « bilatéralisme » fondé par sur intérêts stratégiques notamment d’ordre commercial. 

L’arrivée de Donald Trump renforce le bilatéralisme 

Depuis 2016, année d’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, les relations internationales ont pris un autre virage très « bilateraliste » : Ce Président américain a fini de balayer toute dernière la culpabilité de la communauté internationale face à son impuissance depuis des années. 

Au pire, on peut se passer des Nations-Unies, de l’OTAN, de l’UE, du droit international en faveur des shows musculaires. Il n’est plus besoin de passer par le système géopolitique et juridique issu de la Seconde guerre mondiale face à un Etat ou une personne. L’Etat de nature semble même vanté. Le retour à la justice punitive, comme la multiplication des Fake news, mais également le retour du bilatéralisme «d’homme à homme» semble faire petit à petit religion. 

Trump a décidé d’isoler seul l’Iran et c’est le monde qui pâtit tout comme Mohamed Ben Salmane, a décidé de blacklister le Qatar, et c’est toute la région du Golfe et du Conseil de Coopération du Golfe qui se vide d’une de ses missions premières : la stabilité et la sécurité. 

Ce n’est ni l’Amérique ni Trump qui souhaitent une guerre avec l’Iran 

L’Arabie Saoudite, avec ou sans Khashoggi, reste avant tout le premier allié des USA dans la région, le nouveau partenaire idyllique d’Israël, et le fer de lance de l’axe de résistance saoudo-émirato-israélo-américain contre le seul ennemi qui vaille selon eux : l’Iran. 

Depuis des mois, Riyad a cherché à détourner l’attention de sa guerre calamiteuse au Yémen, du blocus illégal du Qatar et de la mort du journaliste du Washington Post, en pointant du doigt Téhéran qui n’est pas tout blanc non plus. Et malgré une image désastreuse, une impunité totale, Mohamed Ben Salmane continue à être, avec son mentor émirati Mohamed Ben Zayed, le nouveau héros de Washington. 

La région dérive vers un risque d’embrasement majeur ou les Nations-Unies ne pourront bientôt plus rien, comme ce fut le cas en Syrie, que ça continue d’être en Libye, et que cela pourrait rapidement survenir au Soudan. 

Et la perspective de réélection de Trump en 2020 n’augure aucun changement en faveur de la démocratie et du droit international. Pire : tous les objectifs sont désormais braqués sur l’Iran, qui peut basculer demain dans une nouvelle guerre, pire que celle qu’il a connu pendant 8 ans en 1980 avec l’Irak que de nombreux pays occidentaux ont aveuglement soutenu. Et pire pour ces pays aussi, qui connaissent bien les risques en matière de sécurité énergétique mais également des Etats. 

*Consultant, économiste Pétrolier 

Photo mise en avant : Pétroliers traversant le détroit d’Ormuz © Reuters


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