Le mythe isolationniste américain

par Abdelhak Benelhadj*[1]

« L’histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies. » Alexis de Tocqueville, Extrait de L’Ancien Régime et la Révolution.

Urbi et Orbi. Face au monde dangereux d’aujourd’hui, peuplé d’une multitude de différences illisibles, intraduisibles, menaçantes qui prolifèrent aux marches du monde civilisé, les Européens sont soumis à un modèle que les Grecs et les Romains n’auraient pas renié. Il exprime une angoisse récurrente : la peur que l’Amérique se replie sur l’espace de ses frontières et de ses intérêts et les abandonne livrés au désordre et au chaos extra-muros qu’aucun « Mur » ne saurait arrêter.[2]

Qu’ils se rassurent : il n’y a aucune chance que cela se produise. Tout simplement parce que les Etats-Unis n’ont nulle envie de quitter le moindre espace où se jouent leurs intérêts.

L’isolationnisme américain est un mythe régulièrement entretenu par les politiques et les médias de part et d’autre de l’Atlantique, servi à toutes les sauces depuis très longtemps, chacun selon son tempérament et les circonstances. Il fait partie de la panoplie des instruments pour rendre intelligibles et acceptables tous les ajustements destinés à éclairer les faits en sorte qu’ils demeurent continûment compatibles avec les rapports d’intérêts entre Américains et dans les relations entre l’Amérique et le reste du monde.

Comment peut-il en être autrement dès lors qu’une nation confie à l’industrie cinématographique le soin d’écrire son histoire et le reste du monde invité à en être le très fidèle spectateur.[3]

Les fables ont la vie dure. Quelques repères.

L’isolationnisme américain a été érigé en doctrine par le président James Monroe en 1823. Mais dès le départ, loin d’isoler les Etats-Unis du reste du monde, loin de garder distance à l’égard d’un monde qui a ostracisées et chassées les minorités réprouvées, recluses hors d’Europe, son principal objet était de soustraire l’Amérique Latine aux Empires coloniaux européens pour en faire une chasse gardée de Washington.

Le partage, la contrepartie « offerte » aux Européens (que les Yankees ne s’occupent pas de leurs affaires ailleurs) n’a pas vécu un siècle. Dès le début du XXème, les Etats-Unis reviennent en Europe avec un pied au Proche-Orient et en Asie.

Ainsi fut posé le destin mondial de ce qui allait devenir une «hyperpuissance» qui ne se reconnaît aucune «frontière» était déjà sur les rails.

1620. De Plymouth à Plymouth.

Chaque année, le quatrième jeudi du mois de novembre, les Américains fêtent Thanksgiving en mémoire du débarquement des « pères fondateurs » (les « Pilgrims Fathers ») des cales du Mayflower en 1620 dans la colonie de Plymouth (Massachusetts), fuyant la persécution du roi d’Angleterre Jacques 1er.

Le sort qui était le leur était pitoyable, menacés qu’ils étaient par toutes sortes de calamités auxquelles ils n’étaient pas préparés.

De nombreux colons succombent à la faim et à la maladie. Les autres n’auraient dû leur survie qu’aux dindes sauvages et au maïs fourni par les « Indiens ».

Dès 1621 (et officiellement depuis octobre 1789), les Américains commémorent ces événements pour remercier Dieu et les « Indiens » de leur avoir apporté assistance. Ils oublient que ces mêmes bienfaiteurs « Indiens » ont été submergés et méthodiquement exterminés par les descendants des colons et autres envahisseurs européens arrivés en grand nombre.[4]

Si les autochtones, à l’évidence très imprudents, au lieu de venir au secours des puritains anglais, s’étaient appliqués à les occire, ils se seraient épargné bien des malheurs et la face du monde en aurait sans doute été changée.

Dans le passage de Plymouth (Grande Bretagne) à Plymouth (Etats-Unis), ce « nouveau continent » à peine découvert fut subsumé, digéré, effacé : l’« Amérique » est devenue une « autre » Europe, une nouvelle Europe transplantée ailleurs en une refondation qui a tout d’une nouvelle religion par laquelle les faits immanents se transforment en culte.

L’Amérique, est, en cela une extraordinaire machine à produire du religieux dans toutes les dimensions et facettes de son quotidien, de l’économique au politique, du technologique au financier.[5]

Pour le souligner sans aucune ambiguïté, tous les lieux allaient être rebaptisés (le verbe s’impose) des noms de villes et de régions européennes affublés, pour certaines, du préfixe « new ». Il suffit de l’ajouter au nom d’une localité européenne, pour en faire une américaine (Georgie, Maine, Portland, Hampshire, Paris, Amsterdam, Montpellier, York, Jersey…). Et ce qui est vrai des Etats-Unis l’est aussi de tout le « nouveau » monde, en signe d’une ferme et appropriation.

La colonisation est aussi, certains l’oublient, une affaire de toponymie.

Cet épisode fut la première version d’une supercherie messianique, une légende bricolée au coup par coup au fil du temps.

L’Amérique est-elle venue au secours de l’Europe pour la libérer d’elle même ?

Woodrow Wilson a été élu président en 1912 et réélu en 1916 sur la base d’une pétition de neutralité qu’il a trahi en 1917 (la guerre en Europe fit 115 000 morts parmi les soldats américains et plus de 200 000 blessés)[6]. Il ira même, résidant plusieurs mois en Europe pour cela, jusqu’à être aux fondements de la Société des Nations auquel le Congrès lui refusa d’y joindre les Etats-Unis.

F. D. Roosevelt a accueilli secrètement comme une bénédiction le bombardement de Pearl Harbor lui permettant ainsi d’entrer en guerre et de lever l’obstacle que constituait le refus du peuple américain de participer à des conflits extérieurs. Sa politique intrusive et menaçante en Asie a poussé les Japonais à ce qui peut rétrospectivement être considéré comme une erreur de première grandeur, si l’on songe aux deux bombes lâchées sur eux en août 1945 et à tout ce qui s’ensuivit.

N’oublions pas par ailleurs que, suivant en cela l’autre membre de l’« Axe », c’est Berlin qui déclara la guerre à Washington et non l’inverse. Le 11 juin 1948, la question ne se pose plus : le Sénat des États-Unis adopte la résolution Vandenberg, qui autorise le gouvernement américain de conclure des alliances militaires en temps de paix, confirmant ainsi officiellement l’abandon de sa traditionnelle (et purement rhétorique comme on l’a vu) doctrine isolationniste.[7]

« La France a été traitée comme un paillasson », Charles de Gaulle.

Les Français commémorent régulièrement le débarquement le « 06 juin ». Mais c’est un hommage récent.

L’« Opération Neptune » a pris le nom de « Overlord » pour les atlantistes éperdus, pressés de reconnaissance. Une autre forme de « révisionnisme », c’est-à-dire de travestissement de l’histoire.

Le Général de Gaulle s’était toujours refusé de se compromettre dans ce genre de cérémonie destiné à contraindre à la reconnaissance des « alliés » pour la « libération » de leur pays.[8]

De Gaulle explique son refus entêté dans une conversation avec Alain Peyrefitte. « Le débarquement du 6 juin, ç’ a été l’affaire des Anglo-Saxons, d’où la France a été exclue. Ils étaient bien décidés à s’installer en France comme en territoire ennemi ! Comme ils venaient de le faire en Italie et comme ils s’apprêtaient à le faire en Allemagne !

« Ils se seraient conduits en pays conquis. C’est exactement ce qui se serait passé si je n’avais pas imposé, oui imposé, mes commissaires de la République, mes préfets, mes sous-préfets, mes comités de libération !

« Et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! Je veux bien que les choses se passent gracieusement, mais ma place n’est pas là !

« Et puis, ça contribuerait à faire croire que, si nous avons été libérés, nous ne le devons qu’aux Américains. Ça reviendrait à tenir la Résistance pour nulle et non avenue. Notre défaitisme naturel n’a que trop tendance à adopter ces vues. Il ne faut pas y céder ! » [9]

N. Sarkozy qui s’est occupé de remettre les forces armées de son pays sous commandement étranger, la ferveur cérémonielle a pris une tournure plus majestueuse encore.

Depuis, ses successeurs défilent sur les plages de Normandie où quelques fois ils se retrouvent en fâcheuse posture : comme F. Hollande reçu par B. Obama qui discourait comme chez lui en Normandie annexée dans une contrée américaine jouissant d’une prestigieuse extraterritorialité.

Aux cotés de B. Obama à Colleville, François Hollande bafouille en juin 2014 : La France « n’oubliera jamais ce qu’elle doit aux Etats-Unis ».

Pourtant, à aucun moment les Etats-Unis n’avaient eu pour but de libérer quelque pays que ce soit.

Leur principal souci était de conquérir l’espace le plus lointain possible vers l’Est pour contrer l’avancée irrépressible de l’Armée Rouge qui déferlait à grande vitesse vers l’Ouest.

Mais c’est le drapeau rouge qui sera hissé sur le Reichstag en 1945, pas la bannière étoilée.

La France était un obstacle opérationnel, un enjeu géostratégique, pas une nation à libérer.

Après la défaite allemande, elle est devenue comme tous les autres pays européens le produit d’une Pax Americana dont la principale préoccupation était de les soustraire à l’influence soviétique et d’en contrôler l’ordre économique et politique soumis à la puissance américaine. Sinon pour quel autre dessein le Plan Marshall (une reconstruction économique confié à un général, le message est limpide), l’OTAN et la Communauté Européenne (conçue dès le départ comme une Europe américaine) avaient été inventés ?

Depuis 1990, l’Union Soviétique et le Pacte de Varsovie ont disparu.

L’OTAN est toujours là.

Non seulement, comme le craignent certains Européens, l’OTAN n’a pas quitté le continent, mais il a au contraire étendu ses missions jusqu’en Afghanistan et à l’Est, absorbant au passage tous les ex-PECO[10], à quelques exception, l’Ukraine, la Georgie ou la Biélorussie.

C’est donc que son objet est ailleurs…

Tout le reste relève des fables contées aux potaches, aux téléspectateurs et aux consommateurs addicts aux longs et courts métrages hollywoodiens.

Barak Obama et le « leading from behind »

Du fait de sa naissance à Hawaii, selon certains commentateurs experts en « américanologie », Barak Obama ajouterait aux fantasmes nationaux des inclinations personnelles.

En cela, ils versent dans une conception de l’histoire des nations entièrement déterminée par les personnalités et les caractères strictement individuels, celle des rois, des empereurs, des self-made-man, des hommes providentiels…

De Jules César à Donald Trump, en passant par A. Hitler et W. Churchill, sans oublier Bill Gates, Akio Morita et Carlos Ghosn… Cette conception de l’histoire Hollywood avec ses péplums en a fait, comme on l’a signalé plus haut, grand commerce.

Barak Obama n’aurait eu que peu d’intérêt pour les relations transatlantiques en déclin. Toute son attention aurait été portée sur les relations transpacifiques, avec les pays asiatiques qui bordent cet océan, sur la Chine en particulier. Cela aurait été conforté par le déséquilibre commercial et économique entre les Etats-Unis et l’Asie.

Même la géoéconomie intra-américaine est mise à contribution, à observer le déplacement des activités industrielles décadentes des rives Est-américaines vers les activités de services à très haute valeur ajoutée qui se multiplient sur la côte Ouest.

Cette idée est reprise à propos de la présidence D. Trump. Par exemple par Dominique Schnapper, sociologue et politologue, directrice d’étude à l’EHESS.[11]

« L’Europe est une puissance commerciale mais elle a beaucoup de peine à être une puissance politique extérieure. Et, d’une certaine manière, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, elle avait accepté cette situation de remettre aux Etats-Unis la défense extérieure, ce dont l’Allemagne est l’exemple privilégié. On faisait du commerce et on avait la protection américaine. »

[Comme si cela allait de soi, en un pacte mutuel librement consenti.]

« La protection américaine on ne l’a plus. Avec Monsieur Trump ce qui se passe en Europe n’est pas au cœur de sa politique extérieure. Son problème c’est de s’affirmer comme le chef du monde en face de la Chine. L’Europe devrait prendre conscience de la nécessité d’une certaine politique extérieure. Et pour l’instant on a l’impression qu’il n’y a que notre président de la République qui en a conscience. Et ça, c’est inquiétant ».

Pas un mot sur les circonstances de cette situation et des controverses auxquelles elle a donnée lieu, en 1945 et après 1958, notamment de la part des Communistes et des Gaullistes français. Tout cela est passé sous silence : la France et l’Allemagne, c’est pareil.

Ce biais est d’autant plus discutable que la « puissance économique européenne » à laquelle il est fait allusion n’est pas une qualité partagée également par tous les pays européens. C’est essentiellement à la « zone mark », l’industrie et le commerce allemand autour duquel gravitent les pays preneurs d’ordres (d’Est et d’Ouest), avec des comptes publics équilibrés, que l’Europe se pose en « puissance économique ».

Psychologie de bazar.

Le mythe de l’irrationalité, de l’égotisme et du caractère imprévisible du président américain. Cette image d’abord forgée et diffusée par la Maison Blanche et par les services américains (D. Trump la déclare ouvertement participer de sa stratégie), est reprise à peu près telle quelle par les élites européennes, comme on peut l’écouter ci-dessous sur France culture.

– « Il ne faut pas se raconter d’histoire. Il y a les intérêts américains. Mais il y a surtout la profonde irrationalité de cet homme qui a envie qu’on parle de lui dans la presse tout le temps » Daniel Cohen, Directeur du département d’économie de l’Ecole Normale supérieure.

– Dominique Schnapper, en rajoute une louche : « Trump est absolument imprévisible parce qu’il n’y a pas de rationalité dans son comportement. On est démuni devant un comportement qui est erratique et dont on ne voit pas la raison d’être. » CQFD.

Pourquoi les Etats-Unis resteront au Proche-Orient [12] pour une durée indéterminée ?

La domination de cette région et donc l’occupation serrée des pays qui la compose a une importance primordiale pour les Etats-Unis que ces informations biaisent. Expédions les évidences : La protection d’Israël, la proximité de la Russie ennemie d’hier et d’aujourd’hui (peu importe les raisons, mais toujours une proie, en raison entre autres de ses richesses naturelles) l’importance géostratégique liée aux échanges et aux transports internationaux.

Les différentes bases militaires et « flottes »[13] sécurisent le parcours de tous les porte-conteneurs qui circulent entre l’Extrême-Orient, le Proche-Orient et l’Europe, en passant par les différents océans, mers et détroits sous étroite surveillance. Et venons-en à l’essentiel.

Exemple in vivo de l’Irak. « J’y suis, j’y reste »

A la suite de l’assassinat par un drone américain du général iranien Souleimani le 03 janvier dernier, le gouvernement irakien a demandé aux forces armées US de quitter le territoire de son pays. Une lettre confusément rédigée par les autorités militaires américaines en Irak lui en avait donné acte, même si sa reconnaissance par Washington a été laborieusement niée.

Une situation similaire avait été observée dès 2004, une année à peine après le déclenchement de la guerre (mars 2003). Les Etats-Unis tergiversaient adoptant puis repoussant diverses positions opposées qui donnaient l’impression d’une grande incertitude sur les objectifs poursuivis.

En réalité cette attitude est une constance. La confusion n’est pas dans les objectifs des Etats-Unis, mais chez ceux qui les écoutaient. Paul Bremer, le proconsul nommé pour administrer l’Irak au nom de Washington, ne pouvait ne pas reconnaître que l’Amérique puisse ne pas être la bienvenue en Irak. « Il n’est évidemment pas possible de rester dans un pays où ne sommes pas les bienvenus », a-t-il déclaré devant des responsables irakiens, le 14 mai 2004.

Dans un sondage paru dans le Financial Times à la fin du mois de mai, près de 90% des Irakiens « considèrent les forces de la coalition dirigée par les Etats-Unis comme une force d’occupation ». Toujours selon ce sondage, « plus de la moitié des personnes interrogées se prononce en outre pour un départ des forces de la coalition stationnées en Irak, contre 20% en octobre dernier. » (Reuters, J. 20/05/2004, 11:04).

Mais avait-on vraiment besoin d’un sondage (crédibilisé par un quotidien financier « sérieux ») pour ne pas voir, comme l’a vu la majorité de la planète (peuples et hommes d’Etat confondus) que cette guerre était non seulement illégale, mais contraire à la volonté d’un peuple dont l’armée américaine a détruit les infrastructures, les villes, les institutions, les hommes et peut-être l’avenir ?

En réalité de tout cela l’Amérique n’avait que faire parce qu’elle était résolue à rester en Irak quoi qu’en pensent les Irakiens ou le reste du monde. Toute sorte de subterfuges allait être utilisée pour cela. Coûte que coûte, la soldatesque US était là et elle allait le rester.

Paul Bremer a évoqué la possibilité d’un désengagement américain en le conditionnant toutefois à une demande irakienne en précisant aussitôt qu’une telle demande ne serait vraisemblablement pas formulée. « Si le gouvernement intérimaire (qui sera chargé de l’Irak après le transfert du pouvoir le 30 juin) nous demande de partir, nous partirons, mais je ne pense pas qu’il le fera », a-t-il déclaré. (AFP, vendredi 14 mai 2004, 18h45)

Il ne tenait cette certitude sans doute que de sa propre résolution.

Cependant ajoute-t-il, « la disparition le 30 juin de l’Autorité provisoire de la coalition ne signifie pas que les Etats-Unis vont quitter l’Irak » et cette reconnaissance ne change rien à l’affaire. Washington n’est pas prêt de quitter l’Irak et fera tout pour que le prochain gouvernement irakien soit d’accord avec cette résolution.

Les gouvernements fantoches, comme dans de nombreux pays avant (et après) l’Irak se sont succédés à Baghdad.

Qu’à cela ne tienne. Le ministre irakien (kurde) des Affaires étrangères Hochiar Zebari en visite en Pologne le 19 mai 2004, explique lors d’une conférence de presse en présence du ministre polonais des Affaires étrangères: « Il est capital que les forces de la coalition nous épaulent pour le moment » « Si les gens veulent un Irak divisé, détruit, s’ils veulent voir une guerre civile, le chaos se répandre et une catastrophe humanitaire, tout cela pourrait arriver ». (Reuters, Me. 19/05/2004 16:40)

L’allocution prononcée par le président W. G. Bush le 25 mai ne laissera place à aucune ambiguïté : Les forces américaines resteraient en Irak après le transfert de pouvoir au 30 juin et les effectifs militaires américains dans ce pays – soit 138.000 hommes – seront maintenus « aussi longtemps que nécessaire ». Faisant référence aux insurgés qui le contestaient il ajoute : « Nous allons persévérer, et vaincre cet ennemi, et maintenir nos positions chèrement acquises au profit de la liberté ». (Reuters, mardi 25 mai 2004, 4h18).

A. Blair, Premier ministre britannique, comme l’ont fait dans des circonstances similaires tous ses prédécesseurs, lui emboîte le pas le 17 mai : « « Il n’y aura pas de soi-disant retrait rapide, nous n’allons pas plier bagages et partir. Nous continuerons jusqu’à ce que le travail soit terminé », lors d’une conférence de presse à Ankara après avoir rencontré le Premier ministre turc Tayyip Erdogan. (Reuters, L. 17/05/2004, 17:52)

C’est tout cela qu’endure le peuple irakien depuis 17 ans…

Le pétrole, arme stratégique multidirectionnelle.

Beaucoup d’informations concernant l’état des réserves, des technologies utilisées et le rythme de leur exploitation manquent pour formuler une hypothèse raisonnable sur l’avenir d’une ressource non renouvelable aussi stratégique. Certes, si l’on s’en tient à la situation actuelle :

1.- Les Etats-Unis sont devenus, grâce au pétrole de schiste, les premiers producteurs mondiaux de pétrole (suivis de l’Arabie Saoudite et de la Russie) ;

2.- Ils ne dépendent plus du pétrole saoudien ;

3.- Il y a une surabondance de pétrole sur les marchés.

Les hydrocarbures jouent un rôle important justifiant la présence américaine au Proche-Orient, mais pas pour les raisons avancées.

Comme d’habitude lorsque l’on veut leurrer, on ne montre que pour mieux cacher. Les objectifs sont cependant très clairs :

– Soumettre à embargo la Russie, le Venezuela ou l’Iran (le seul membre du continent de l’OPEP, avec ses gigantesques réserves de pétrole), pour tarir leurs ressources en devises et leur commerce extérieur ;

– Faciliter des coups d’Etat « légaux » en Equateur, en Bolivie ou au Brésil pour prendre le contrôle de leurs richesses naturelles exportables ;

– Compromettre la réalisation des gazoducs russes et peser sur les entreprises européennes[14] afin de les dissuader (comme l’avait fait Reagan au début des années 1980 avec la relance du COCOM) d’importer du gaz russe, de fournir des espèces pour les transactions commerciales russes, de leur permettre de disposer de technologies de pointes pour leurs industries et leurs armées et surtout de conférer une autonomie énergétique aux pays ouest-européens.

Derrière le contrôle des pays du Proche-Orient il y a le primordial contrôle des pays consommateurs (Europe, Japon, Chine pour l’essentiel). La crise de 1973 le révèle à l’évidence.

En 1973, contrairement à l’intoxication médiatique universelle (qu’on retrouve encore aujourd’hui dans les manuels), à laquelle l’opinion a été exposée à haute dose, ce sont les Etats-Unis qui ont organisé la crise pétrolière avec la collaboration de leurs alliés proche-orientaux, notamment saoudiens. Les acteurs (enturbannés et révolutionnaires du Tiers-monde) ne sont pas ceux qu’on croit et les victimes désignées non plus.

Les Européens et les Japonais qui menaçaient réellement leur puissance économique et commerciale sont les vraies cibles [15]. Les défaits de la dernière guerre prennent leur revanche en silence sur le terrain économique et commercial.

Ce ne fut pas le cas de la seconde crise intervenue consécutivement à la chute de la dynastie des Pahlevi et la guerre Iran-Irak qui s’ensuivit.

Le marché des hydrocarbures relève des mêmes nécessités que celui des matières premières. C’est en partie pourquoi l’Afrique est devenue un enjeu lorsque la Chine, pour disposer de ressources autonomes, a mis en place ses propres marchés et logistique pour contourner les circuits commerciaux mis en place depuis le XVIème siècle sous les Empires coloniaux européens et repris en main par les transnationales américaines ou par leurs preneurs d’ordres.

L’Amérique ne s’isole pas. Elle tente d’imposer ses normes partout.

Tout au moins fait-elle tout pour s’en convaincre. Même si la puissance relative de l’Amérique aujourd’hui n’est pas comparable à celle qu’elle avait en 1945. Ses normes sont celles des empires : la langue, la culture (c’est d’ailleurs pourquoi les Etats-Unis n’ont pas de ministère qui lui est consacré), la technologie (et notamment les brevets et programmes informatiques via les GAFAM), le droit et la justice extra territorialisée, la défense (j’ai évoqué les « flottes » mais on peut y ajouter les bases [16]), la monnaie…

Le dollar, même s’il est en baisse [17], est l’autre facette de la puissance américaine imposée à la planète toute entière. Le commerce international est pour moitié libellé dans cette monnaie (100% pour le marché des hydrocarbures). Par ailleurs, 2/3 des réserves mondiales et 40% de la dette mondiale sont dollarisées avec toutes les implications sur les équilibres budgétaires publics et privés sur toute la planète.

Non seulement les Etats-Unis ne se retireront de nulle part, mais ils iront partout pour tenter de dominer et de s’imposer.

L’isolationnisme est un tour de passe-passe destiné à occuper les bavards et à distraire les oisifs.

Il ne s’agit pas seulement de l’Europe ou du Proche-Orient, mais de toute la planète, avec un cap désormais publiquement avoué : après avoir planté leur drapeau sur la Mer de la Tranquillité il y a 50 ans, c’est aussi dans l’espace extra-terrestre proche et lointain que l’Amérique entend faire régner et respecter un ordre strictement compatible avec ses valeurs et ses intérêts (cf. la composante spatiale de la défense des Etats-Unis qui s’ajoute à partir de 2018 à celles qui s’occupent des autres interfaces (Terre, air, mer, Marines et les garde-côtes).

Notes:

[1] * Professeur associé à la retraite. Université de Strasbourg.

[2] Certaines scènes du film « World War Z » (Marc Forster, 2013) illustreraient de manière adéquate cette représentation apocalyptique.

[3] Cf. Valantin J.-M. (2003) : Hollywood, le Pentagone et Washington. Autrement, 203 p. Gabler Neal (1988) : Le royaume de leurs rêves. La saga des juifs qui ont fondé Hollywood. Traduction Calmann-Lévy, 2005, 565 p.

[4] Dès 1622, les nouveaux venus sur le continent (côte Est des actuels États-Unis) se déterminent à punir collectivement des Indiens, voire à les massacrer, si un seul ou une poignée d’entre eux a menacé la survie ou même seulement l’expansion de la colonie, ou bien si le groupe a refusé de payer tribut et s’est rebellé. Les Powhatans de Virginie et leurs alliés subissent les foudres des colons. (Wikipedia)

[5] L’astronaute Frank Borman lisait les versets de la Genèse dans Apollo 8 en orbite lunaire en décembre 1968. Une conséquence imprévisible la gastro-entérite qui l’a handicapé tout au long de sa mission ? Les Français qui vouent un culte opportuniste à une autre divinité (le laïcisme) auraient du mal à saisir la nature intime de ces dévotions.

[6] Précision : la première guerre marquait un tournant géostratégique. Les rapports de forces à l’époque annonçaient ce qu’il en sera après la seconde : le PNB des Etats-Unis était déjà supérieur à celui des cinq principaux belligérants européens réunis et sa population surpassait celle de chacun d’entre eux.

[7] Je reprendrai en un prochain article une récapitulation historique de la situation géopolitique mondiale au lendemain de la guerre et reviendrai sur toutes les facettes de la puissance des Etats-Unis qui peu à peu vont s’éroder jusqu’à aujourd’hui.

[8] Travers d’époque : Plus le temps passe sur les événements, plus ceux qui n’y ont pas participé multiplient les rites commémoratifs et se prennent de cérémonies solennelles organisées en toutes occasions.

[9] A. Peyrefitte « C’était de Gaulle » Quarto Gallimard, édition 2002, pp. 674-675. Lire Abdelhak Benelhadj : « Johnny Hallyday. Symbole de l’atlantisme français. ‘La plus grande rock star dont vous n’avez jamais entendu parler’ (USA Today) ». Le Quotidien d’Oran, J. 14 décembre 2017.

[10] Pays d’Europe Centrale et Orientale en alliance avec l’Union Soviétique.

[11] « L’esprit public », France Culture, émission rituellement dominicale d’après messe, 30 juin 2019, 11h00-12h00.

[12] Proche-Orient est préférable à l’anglicisme inutile, dérivé de « Middle East ». Les pérégrinations savantes de Vincent Capdepuy sont instructives mais n’y changent pas grand chose (« Proche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East ». Revue L’Espace géographique 2008/3 (T.37), pp.225 à 238. La notion de « Levant », qu’il prétend à tort obsolète, de retour avec une certaine préciosité dans la lexicologie du pouvoir en France, renvoie à un passé colonial qui ne prend même plus la peine de masquer ses références historiques, notamment à l’égard du Liban.

[13] La Vème flotte (1995, basée à Manama, au Bahreïn) couvre l’Océan Indien, la Mer Rouge et les pays du Golfe, la VIème (1946, basée à Gaète, en Italie) s’occupe de la Méditerranée et la VIIème (1943, basée à Yokosuka au Japon) de l’Océan Pacifique Ouest.

[14] C’est le cas par exemple de l’entreprise suisse Allseas spécialisée dans la pose de pipeline avec le plus grand navire du monde, le Pioneering Spirit, a été contrainte sous pression américaine, de suspendre ses travaux sur Nord Stream 2, en décembre dernier.

[15] Les Etats-Unis l’ont reconnu publiquement. James Akins, alors haut fonctionnaire américain, conseiller du département d’État pour les affaires énergétiques puis ambassadeur en Arabie Saoudite, a joué un rôle-clé dans l’affaire. Lire l’excellente analyse de Paul Chamsol dans le numéro du Monde Diplomatique d’avril 1984, « Cette guerre que nul ne veut » pp. 26-27.

[16] En 2017, près de 200 000 hommes, soit 10% du personnel militaire américain, sont déployés à l’étranger dans 800 bases militaires implantées dans 177 pays. En sorte qu’un officiel américain peut faire le tour du monde et faire toutes les escales qu’il désire sans quitter une seule fois le territoire de son pays et avoir besoin de passeport.

[17] 25% des exportations chinoises se font en yuan (renminbi) mais cette monnaie ne représente encore que moins de 2% des réserves en devises.


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