LIVRES / ÊTRE ET NE PAS ÊTRE ?

        par Belkacem Ahcene-Djaballah 

                                                                    Livres

L’illusion de l’identité. Essai de Malika Challal (préface de Mohamed Koursi). Editions Médias Index, Alger 2021. 123 pages, 500 dinars

Malika Challal est une Algérienne qui ne se pose plus de questions en matière d’identité. En tout cas, elle a décidé de ne plus la chercher car elle l’avait, grâce aux événements et aux circonstances vécues «soigneusement préparés par la providence» trouvée : «Désormais, je la vivais, je suis ce que je suis, je fais partie de la Kabylie, de l’Algérie, du monde arabe, du monde tout entier et je n’ai pas besoin de vivre avec l’hostilité envers quelqu’un ! Je préfère, par contre, aimer, aimer les autres qui me ressemblent. Ils me ressemblent tous en fin de compte». C’est tout dit !

A travers ce petit grand livre, avec des mots simples et des phrases claires, elle nous raconte sa vie, son vécu, ce qui est, faut-il le dire, assez rare dans notre paysage éditorial, les autres préférant raconter les autres et s’«oublier» : son enfance et la pratique de la langue maternelle qu’est le kabyle ainsi que celle de l’arabe dialectal (eddaridja). Pour communiquer en famille qui transmet les émotions de femmes, les souvenirs et les enseignements de la vie. Pour communiquer avec les filles de son âge, le boulanger ou l’épicier du quartier, les voisines, les camarades et les maîtres d’école. «Deux langues, pour deux mondes peu différents, séparés juste par la porte de notre appartement». Il y a aussi, dans l’Algérie postindépendance, jusqu’à la fin des années 60, une «vie à la française», avec une certaine joie de vivre. Avec le temps, il y a la «redécouverte» de l’identité berbère. Idir Aït Menguellet, la JSK puis le temps de «la réconciliation avec la culture arabe» : grâce à Abdelhalim Hafez, Faïrouz, Oum Keltoum, Khalil Gibran, Tewfik el Hakim, Benhadouga et surtout l’amère réalité, la guerre au Liban et le martyre de la Palestine, l’occupation sioniste, Sabra et Chatila.

Puis, les années 90. Années qui ont fait perdre pour longtemps (pour toujours ?) la joie de vivre d’antan.

Le reste est le temps du «grand leurre» avec ses révolutions technologiques, aboutissant, en réalité, à une fausse «citoyenneté du monde» et même, à partir de 2011 au début d’une «ère du chaos» : des révolutions «prometteuses» (Tunisie, Egypte, Yémen, Libye, Syrie, Irak), finalement détournées au profit de l’Occident qui a profité des «sales guerres».

Et, enfin, le Hirak, à partir du 22 février 2001. Ah, il manque («évitement» ?) un récit d’importance, celui de la vie durant l’ère «Bouteflika» : Qu’étions-nous devenus ?

L’Auteure : Enseignante en sciences physiques au secondaire, retraitée depuis 2010, éditrice depuis 2014.

Extraits : «L’identité est en Algérie un sujet qui enchaîne et déchaîne. Il crée des tensions, des divisions et parfois même de la haine» (p 15), «Depuis les événements du cinq octobre de l’année quatre-vingt-huit du siècle dernier, l’Algérie n’a plus retrouvé sa joie de vivre d’avant !» (p 59).

Avis : Ni analyse politique, ni analyse sociale, ni une œuvre académique, tout simplement une libre expression citoyenne algérienne. «Un essai trempé dans l’encre de la sincérité» (Mohamed Koursi, préface) et qui se lit d’un trait.

Citations : «L’art tisse des liens entre les peuples, et comme par magie, il pénètre au fond des âmes apeurées pour les apaiser, il efface les hostilités et ouvre les cœurs» (p 43), «L’homme n’engendre pas seul sa propre pensée et ses convictions, il y a toute cette magie, ces interférences; ces rencontres, ces coups du hasard, mêlés à sa propre chimie, son empreinte personnelle, qui font de lui et de sa pensée, ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent et ce qu’ils seront» (p 55), «Le mariage, c’est aussi celui des idées» (p 101).

LA FÊTE DES KABYTCHOUS (Préface de Mahmoud Sami-Ali. Postface de Khalida Toumi). Une œuvre mémorielle de Nadia Mohia. Editions Achab, Alger 2009. 219 pages, 440 dinars (Fiche déjà publiée)

Un livre étonnant, détonnant même. Etonnant en ce sens qu’une jeune femme raconte la vie intérieure d’une famille, sa famille, ainsi que les derniers instants d’un «grand frère» célèbre, un exilé, un écorché vif, un rebelle «total». Voilà qui va à l’encontre de tout ce qui s’est fait jusqu’ici, les auteurs s’arrêtant toujours au seuil de la maison familiale. Chez les Berbères en général et les Kabyles en particulier, c’est encore plus strict. Croire le contraire, c’est verser dans la réflexion facile.

Détonnant, parce que le travail présenté fait œuvre de psychothérapie (l’auteure est de formation ethno-anthropologue et elle a beaucoup travaillé dans sa Kabylie natale et chez les Indiens de la Guyane française et de l’Ontario, c’est vous dire !) à l’endroit des Kabyles, ce que Abdellah Mohia (poète, écrivain et dramaturge algérien décédé à 54 ans, un bel âge chez les intellectuels) appelait, affectueusement, faut-il le dire, les «Kabytchous», en dénonçant, en bien de ses passages, le berbérisme et ses «brobros» («la culture, ce n’est pas la fourche», disait-il). Cela n’a d’ailleurs pas été du tout apprécié par certains intellectuels kabyles, qui y ont vu là «un malin plaisir à crucifier encore du kabyle» et la presse n’a pas beaucoup «parlé» du livre.

Il est vrai qu’on ne sait plus, à partir d’un certain moment, l’auteure n’arrivant pas, en vérité, à surmonter sa douleur et ses ressentiments, à démêler les vrais dits du héros de la conclusion personnelle de la «psy» (qui a l’air d’en vouloir beaucoup aux «ornières coutumières»). N’empêche, c’est dit et c’est écrit ! Voilà qui peinera (un peu, car à Mohia, si grand, si simple, si emporté, si universel, si anti-ghetto, on pardonne tout : les quatre, les cinq et les six vérités, toujours fraternelles et bien intentionnées) bien des militants «amazighistes» et qui, certainement, «fera plaisir» à ceux qui ne les aiment pas.

Heureusement que ces derniers ne sont pas portés sur la lecture des ouvrages en français !

Si le préfacier a bien saisi le contenu, «qui semble avoir été écrit dans l’urgence, sous le coup d’un ébranlement émotionnel extrême», la post-facière, une ministre, donc une «officielle», affirme, pour sa part, presque le contraire : ce livre n’est pas, pour elle, «un concentré d’émotions livré comme une affaire purement personnelle; il nous place au cœur du tourment vécu par un peuple tout entier, auquel l’histoire n’a pas fait de cadeaux». C’est dire la complexité et la force de l’œuvre, la complexité et la force de l’homme.

Avis : A lire, bien sûr. Par les «Kabytchous» comme par les «Arabes». Même si nous sommes tentés, de temps en temps, d’arrêter la lecture en raison des jugements bien souvent (trop) tranchants et exagérés. Il faut aller jusqu’au bout de sa lecture pour bien comprendre l’humanisme radical de Mohia et la colère, la douleur et le talent de l’auteure.

Extraits : «Rigide, roide, droit comme un pieu en acier trempé (physiquement et moralement), obstiné, opiniâtre, buté, immuable, sans concessions et il voulait que le monde autour de lui fut également droit, parfait, limpide, sans mensonges ni trahisons. C’était son monde» (p 83).


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