LIVRES / Slimane B. : le retour !

       par Belkacem Ahcene-Djaballah   

                                                                                          Livres

Le sein de ma mère. Récit autobiographique (Livre I : 1943-1963) de Slimane Benaïssa. Editions Dalimen, Alger 2022, 356 pages, 1.400 dinars

Ce n’est que le premier livre d’une série (annoncée) de quatre et déjà, le lecteur est pris par un récit qui nous plonge dans la vie «d’avant», celle habituellement assez vite oubliée par les descendants mais, en fait, toujours là, car ayant sinon modelé du moins infulencé nos comportements actuels.

Slimane Benaïssa, pour sa part, pour ne pas changer, ne prend pas de gants pour raconter sa famille, son enfance et sa prime jeunesse.

Il commence d’ailleurs assez fort, en décrivant les conditions de sa naissance, annonciatrices d’un devenir sortant de l’ordinaire. Sa maman assistait à une fête de mariage lorsqu’il décida de pointer le bout du nez. «C’est ainsi qu’à minuit, au moment où la mariée se dirigeait vers sa chambre nuptiale, accompagnée de baroud, de youyous et de chants, j’ai poussé mon premier cri au milieu de la foule des invités qui se demandait d’où je sortais». Selon sa grand-mère, «une naissance comique». Et, en avance sur son temps puisque «d’après le compte des Arabes, il est né en retard de trois semaines», et «d’après le compte des Français, il est prématuré» et comme dirait la voisine juive : «Si l’on compte l’un dans l’autre, il est né à terme».

Mère Chaouia, père Mozabite, ce qui déjà assez original pour l’époque, pour ne pas dire révolutionnaire, Slimane est né à Guelma, étudiera à Constantine puis à Bône (aujourd’hui Annaba). Un père assez sévère en matière de respect des traditions et de la religion (apprentissage «par cœur et sans explication» du saint Coran et «fallaka» à gogo) mais très ouvert sur les autres cultures du monde, assoiffé de justice, une mère poule, deux frères aînés insupportables (comme tous les frères aînés du monde), deux sœurs et, surtout, un oncle maternel très libéral et nationaliste agissant. Il décrit, dans ses moindres détails la vie du quartier, ses voisins Juifs et chrétiens, celle de la ville (tout en rappelant qu’une une partie de la population algérienne a été massacrée par les milices européennes après les manifestations du 8 mai 45), son entrée en religion, la grève des 8 jours de 1957 à Guelma, l’humour «hors magasin» de son père, son éveil sexuel, puis l’indépendance du pays et son entrée dans le théâtre (à Annaba)… toujours de manière détaillée et avec humour. Un récit qui plonge des presque octogénaires dans le monde d’ «avant», un monde aux multiples tragédies et douleurs subies surtout par les parents et les adultes mais pour les enfants des villes d’alors tout de même empreint d’une certaine douceur.

Cerises sur le gâteau «benaïssien», l’insertion dans le récit autobiographique (p 235 à 281, chapitre 73) d’une véritable pièce de théâtre : juste avant l’indépendance la tenue d’un Conseil de discipline suite à une rixe entre élèves (un pied-noir et un Algérien) internes du Collège technique.

L’Auteur : Docteur honoris causa de l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales)-Sorbonne le 23 novembre 2005, nommé membre du haut conseil de la francophonie par le président Jacques Chirac en 2000, lauréat du prix Société des auteurs et compositeurs dramatiques francophones (Sadc) en 1993, Slimane Benaïssa est celui qui a créé, en 1978, la première compagnie indépendante de théâtre en Algérie. Il a été, aussi, directeur du théâtre régional de Annaba (1977) puis, en 1979, responsable du théâtre au ministère de l’Information et de la Culture (avec Reda Malek comme ministre).

Natif de Guelma ayant longtemps vécu à Annaba (une ville ouverte sur la Méditerranée), excellent bilingue (arabe et français, en plus du mozabite), maîtrise l’arabe parlé à la perfection et c’est ce qui a fait ses premiers immenses succès avec Boualem Zid El Goudem (1967) et Babor Ghraq (1978), entre autres. Il est l’auteur (et aussi l’acteur quand il le faut) de plusieurs pièces de théâtre, de plusieurs scénarii de films et de cinq romans.

– Mercredi 16 novembre 2005, après plus de dix années d’exil, Slimane Benaïssa est revenu, pour la première fois, au pays, avec une conférence de presse au Centre de presse d’El Moudjahid. Pour lui, «il veut construire son retour».

– Depuis 1993, Slimane Benaïssa a créé, en France, plusieurs autres pièces de théâtre.

Mi- 2010, Alger, il enregistre sa pièce, créée en France en 1994, pour la seule télévision algérienne, «Conseil de discipline».

En 2010, il campe le personnage de Messali Hadj, le leader nationaliste algérien des années 50, dans le film long-métrage Ben Boulaïd du réalisateur Ahmed Rachedi, film diffusé aussi, en feuilleton, à la télévision durant le mois de ramadhan.

En 2011, et à partir de mai, Slimane Benaïssa présente son nouveau spectacle à grand succès, El Moudja Wellat (le retour de la vague) à travers l’Algérie. Un monologue qui se veut un double bilan sur la situation politique du pays, tout en chantant la liberté, le patriotisme, l’amour, l’immigration, le politique. «Un regard sur l’Algérie, région par région, période par période jusqu’à ce jour…»

Extraits : «Les peuples, rarement heureux, ont très peu de mots pour le bonheur, trop vaincus pour se l’avouer. La honte contraint la langue à se taire et elle s’atrophie. Elle se fait petite parce qu’elle reconnaît son impuissance à dire autant de malheur» (p 55), «J’avais compris que les orphelins avaient plus de chance : Moïse, père inconnu, Jésus, mystère biologique et notre prophète, orphelin avant la naissance. Dieu parle à ceux qui n’ont pas de père» (p 70), «C’est par la compréhension intelligente de la sourate qu’on construit la foi. Quand on lit et relit le Coran, ce n’est pas pour apprendre par cœur les mots et les redire, mais pour dévoiler ce qu’ils nous cachent et comprendre pourquoi ces mots qui disent déguisent le chemin vers la foi » (p 75), «Le peuple qui fut le plus difficile à unir, c’était bien le peuple arabe car il ressemblait beaucoup plus à des scorpions éparpillés à travers le désert qu’à une grappe de raisin» (p 123), «Le berbère est la seule langue qui te dit. Les autres te racontent, ou te traduisent. Et être traducteur est un sale métier, parce qu’il ramasse une langue et dépose la moitié d’une autre (…). Ce sont les petites langues qui nous sauveront des grandes impasses. Quand on arrivera sur les grands boulevards, on chantera dans toutes les langues» (p 145).

Avis : Facile à lire. Comme si vous étiez le spectateur unique d’une pièce de théâtre, le thépatre de la vie, de la vraie vie. Bien sûr, il y a la crise du papier mais le prix de vente est tout de même assez élevé… étant donné la qualité de l’impression.

Citations : «On a besoin des hommes mais on ne les subit pas» (p 19), «Les colons et leurs enfants, c’est les beaux et le reste, c’est la race» (p 47), «Quand tout est contagieux, il faut savoir protéger sa santé», disait ma mère, ce à quoi répondait mon père : «Quand les religions se mélangent, il faut savoir protéger la sienne» (p 52), «A la médersa, on t’enseigne la parole de Dieu, elle te servira après ta mort. Mais dans ta vie ici-bas, c’est la parole du diable qu’il te faut apprendre… et, pour cela, il n’y a même pas de livre…» (p 119), «Un homme en danger pense à la tribu. Un homme tranquille pense à une femme» (p 119), «Il faut d’un côté rester jeune pour rassurer les parents, et de l’autre suffisamment grand, pour les déresponsabiliser» (p 192), «Il y a des gens que tu sens, il y a des gens que tu entends. Il y a des salauds qui te font sentir ce que tu n’as jamais voulu entendre, et il y a des cons qui te font entendre ce que tu n’as jamais ressenti» (p 204), «La politique est un ensemble de forces dont la seule inconnue est la résultante» (p 322), «L’indépendance est une pénurie de petits chefs et pléthore de grands chefs» (p 339).


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