Noam Chomsky : Notre rôle de citoyen va bien au-delà du vote

      Joe Biden est le vainqueur de l’élection de 2020. Pourtant, si Trump a perdu, les démocrates n’ont pas réussi à concrétiser la vague bleue que certains attendaient – et Trump s’en est très bien sorti en dépit de la pandémie. Dans cette interview exclusive, Noam Chomsky partage certaines de ses idées quant à la popularité persistante de Trump et ses perspectives sur ce que la gauche doit faire dans les années à venir, en soulignant que le vote n’est jamais une fin en soi – seulement un début.

C. J. Polychroniou : Bien que Biden ait gagné les élections, les Démocrates n’ont pas réussi à concrétiser un déferlement de la vague bleue, et il est clair que nous continuerons à faire face à un trumpisme à grande échelle. Étant donné que vous avez été extrêmement sceptique dès le premier jour, qu’est-ce qui, selon vous, a contribué à la participation massive en faveur de Trump, alors même que Biden a bénéficié d’une mobilisation encore plus massive ? Ou, pour formuler ces questions différemment, pourquoi près de la moitié du pays continue-t-elle à soutenir avec une ardeur aussi frénétique un dangereux leader, véritable charlatan ?

   Noam Chomsky : Le fait même qu’une personne puisse être considérée comme un candidat sérieux après avoir tout bonnement provoqué la mort de dizaines, voire de centaines de milliers d’Américains en raison d’une réaction désastreuse à la Covid-19 est une victoire extraordinaire pour Trump – et une défaite pour le pays, pour le monde et pour tout espoir d’un avenir meilleur.

Certaines des victoires de Trump sont très révélatrices. Un reportage sur NPR (NdT : National Public Radio) a parlé de sa victoire dans un comté de forte tradition démocrate à la frontière du Texas et du Mexique avec de nombreux Latinos pauvres qui n’avaient pas voté républicain depuis un siècle, depuis Harding. L’analyste de NPR attribue l’échec de Biden à sa célèbre «gaffe» (NdT : en français dans le texte) lors du dernier débat, dans lequel il a déclaré que nous devons agir pour empêcher la destruction de la civilisation humaine dans un avenir relativement proche.

Ce ne sont pas ses mots, bien sûr, mais c’est là le sens de sa déclaration : nous devons prendre des mesures pour nous affranchir des combustibles fossiles, or ces derniers sont au centre de l’économie régionale. Qu’on trouve là la justification du revirement radical des votes, ou que celui-ci doive être attribué à un autre de ces cuisants échecs organisationnels démocrates, le fait que ce qui en résulte soit attribué à la gaffe est en soi révélateur de la détérioration de la culture dominante. Aux États-Unis, oser laisser entendre que nous devons agir pour éviter un cataclysme est [considéré] comme une sacrée «gaffe».

Les travailleurs pauvres de la zone frontalière ne votent pas en fonction des conséquences prévisibles de la course de Trump vers le désastre. Ils ne peuvent qu’ être sceptiques quant aux prévisions de la science. Soixante pour cent des républicains conservateurs (35 % des républicains modérés) sont convaincus que l’activité humaine ne contribue «pas trop/ pas du tout» au réchauffement climatique. Un sondage publié dans Science a révélé que seulement 20 % des républicains font confiance aux scientifiques «dans une large mesure… pour faire ce qui est bon pour le pays». Pourquoi alors croire aux prédictions alarmistes ? Après tout, voilà les messages que la Maison Blanche et sa chambre d’écho médiatique leur martèlent quotidiennement.

Les travailleurs du sud Texas ne sont peut-être pas prêts à sacrifier aujourd’hui leur vie et leurs communautés sur la base des affirmations des cercles d’élite alors qu’ils ont été formés à ne pas leur faire confiance. Ces tendances ne peuvent être imputées à la seule malignité de Trump. Elles remontent à l’échec du parti démocrate à présenter au public un programme sérieux pour parer à une catastrophe environnementale tout en améliorant la qualité de la vie et l’emploi – non pas que de tels programmes n’existeraient pas, en fait ils existent. Mais parce qu’ils ne sont pas du gré des néolibéraux clintoniens qui dirigent le Parti démocrate et sont motivés par les donateurs.

Et ce n’est pas tout. Trump a fait preuve de génie politique en exploitant les courants toxiques qui coulent sous la surface de la société américaine. Il a habilement nourri et amplifié les courants de la suprématie blanche, du racisme et de la xénophobie qui ont des racines profondes dans l’histoire et la culture américaines, et sont aujourd’hui exacerbés par la peur «qu’ils» ne s’emparent de «notre» pays dont la majorité blanche est de plus en plus réduite.

Et les inquiétudes sont profondes. Une étude minutieuse du politologue Larry Bartels révèle que les républicains estiment que «le mode de vie traditionnel américain est en voie d’une disparition si rapide qu’il se pourrait que nous devions recourir à la force pour le protéger», et plus de 40 % d’entre eux s’accordent à dire «qu’un temps viendra où les Américains patriotes devront se faire justice eux-mêmes ».

Trump a aussi habilement exploité les réservoirs de colère et de ressentiment économique des classes ouvrières et moyennes qui ont été soumises à l’assaut néolibéral bipartite de ces 40 dernières années. S’ils ont le sentiment d’avoir été spoliés, c’est à juste raison. La Rand Corporation a récemment estimé le transfert de richesse depuis les 90 % inférieurs vers les très riches au cours des quatre décennies néolibérales : 47000 milliards de dollars, ce qui n’est pas rien. En y regardant de plus près, le transfert s’est fait principalement au profit d’une petite fraction des très riches. Depuis Reagan, les 0,1 % les plus riches ont doublé leur part de la richesse du pays pour atteindre le chiffre incroyable de 20 %.

Ces conséquences ne sont pas le fruit de principes économiques ou de lois de l’histoire, mais de décisions politiques délibérées. Si ce n’est plus le gouvernement qui prend les décisions («le gouvernement est le problème», comme l’a affirmé Reagan), elles ne disparaissent pas pour autant. Elles sont placées entre les mains du secteur des grandes entreprises, seulement guidées par la cupidité (selon le gourou économique néolibéral Milton Friedman). Avec de telles orientations, les résultats ne sont pas difficiles à anticiper.

En plus du vol de près de 50 000 milliards de dollars, l’économie internationale («mondialisation») a été structurée de manière à mettre les travailleurs américains en concurrence avec ceux des pays à bas salaires qui ne bénéficient d’aucun droit du travail, tandis que les très riches se voient protégés des lois du marché, par exemple par des droits de brevet exorbitants. Là encore, les effets de cette approche bipartite ne sont pas une surprise.

Il se peut que les travailleurs les moins instruits ne soient pas au courant des détails ou ne comprennent pas les mécanismes qui ont été conçus pour dégrader leur vie, mais ils en voient les résultats. Les démocrates ne leur offrent rien. Il y a longtemps qu’ils ont abandonné la classe ouvrière et ont été des complices à plein titre du racket. En fait, Trump fait encore plus de mal aux travailleurs qu’à l’opposition, mais il critique les «élites» – tout en servant servilement le secteur des super-riches et des entreprises, c’est ce que démontrent amplement son programme législatif et ses décrets.

Outre les mesures prises presque quotidiennement visant à dégrader l’environnement pourtant indispensable à la vie et à recruter de jeunes avocats d’extrême droite pour remplir la magistrature, le principal succès de l’administration Trump-McConnell a été l’escroquerie fiscale de 2017 : «Une augmentation fiscale différée déguisée en réduction d’impôts, explique l’économiste Joseph Stiglitz. L’administration Trump a un sale petit secret : elle ne prévoit pas seulement d’augmenter les impôts de la plupart des Américains.

L’augmentation a déjà été signée, scellée et mise en oeuvre, camouflée dans les pages du Tax Cuts and Jobs Act de 2017». [La loi sur la réduction des impôts et l’emploi a été la plus grande révision du code des impôts en trois décennies. La loi crée un taux unique d’imposition des sociétés à 21 %. De nombreux avantages fiscaux mis en place pour aider les particuliers et les familles arriveront à expiration en 2025, NdT]

La loi a été minutieusement élaborée pour réduire les impôts au départ afin de  » berner  » les Américains en leur faisant croire que leurs impôts étaient en baisse, tout en mettant en place des mécanismes garantissant que les augmentations d’impôts «toucheraient presque tout le monde, sauf les personnes au sommet de la hiérarchie économique. Tous les groupes de contribuables ayant des revenus de 75 000 dollars et moins – soit environ 65 % des contribuables – feront face en 2021 à un taux d’imposition plus élevé qu’en 2019». C’est ce même dispositif que les républicains de George W. Bush ont utilisé pour vendre leur «réduction d’impôts» de 2001 – pour les riches.

Que se passe-t-il si Trump refuse d’accepter une victoire de Biden et cherche à obtenir un arbitrage devant la Cour suprême ? Et lorsque les avocats d’entreprise et les milices se mettent à faire leur truc, est-il possible, ne serait-ce que dans une faible mesure, que le pays se retrouve sous la loi martiale ?

Selon mon hypothèse non éclairée, je pense que nous n’en arriverons pas là, mais c’est une spéculation peu fondée et peu crédible. Trump a de bonnes raisons – et peut-être même son avenir personnel – de s’accrocher à sa fonction par tous les moyens possibles. Nous ne sommes pas à l’époque de Richard Nixon, qui, lui, avait de très bonnes raisons de mettre en doute la légitimité du vote lorsqu’il a perdu en 1960, mais qui a eu la bienséance de faire passer l’intérêt du pays avant ses ambitions personnelles. Ce n’est pas le cas de Donald Trump. Et l’organisation qui rampe à ses pieds n’est pas le parti politique d’il y a 60 ans.

Trump a encore deux mois devant lui pour lancer la boule de démolition qui a déjà affaibli les États-Unis, mis le monde à mal et gravement hypothéqué l’avenir. Sa tendance à détruire à tout prix tout ce qu’il n’a pas créé, quelque en soit le coût, est indéniable. Il pourrait tenter le tout pour le tout.

Quelles sont les prochaines étapes pour la gauche ?

Pour la gauche, les élections sont un bref intermède dans une vie de vraie politique, un moment où on peut se demander si prendre du temps pour voter vaut le coup – le plus souvent en contre. En 2020, le choix a été transparent, pour des raisons sur lesquelles il est inutile de revenir. Puis retour au travail. Une fois que Trump aura été complètement mis de côté, le travail consistera à aller de l’avant pour construire le monde meilleur qui est à portée de main.

Cette interview a été légèrement modifiée pour plus de clarté. Elle a été également mise à jour pour prendre en compte la victoire de Joe Biden sur Donald Trump lors des élections de 2020.

C. J. Polychroniou est politologue/économiste, il a enseigné et travaillé dans des universités et des centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Ses principaux intérêts de recherche portent sur l’intégration économique européenne, la mondialisation, l’économie politique des États-Unis et la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il contribue régulièrement à Truthout et est membre du Projet Intellectuel Public de Truthout. Il a publié plusieurs livres et ses articles ont été publiés dans divers journaux, magazines, revues et sites web d’information populaires. Nombre de ses publications ont été traduites dans plusieurs langues étrangères, notamment en croate, français, grec, italien, portugais, espagnol et turc. Il est l’auteur de «Optimism Over Despair : Noam Chomsky On Capitalism, Empire, and Social Change», une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiée à l’origine chez Truthout et rassemblée par Haymarket Books.

Source : Truthout, C.J. Polychroniou, 07-11-2020
Traduit par les lecteurs du site Les Crises


 

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