Opérations militaires dans le Haut-Karabagh et évolutions futures possibles

       Par Valentin Vasilescu

1 – Quel est le plan militaire de l’Azerbaïdjan ?

L’opération de l’armée azerbaïdjanaise vise à occuper toute la région du Haut-Karabakh. La configuration du terrain révèle une zone montagneuse ne comportant que trois gorges le long desquelles des actions offensives peuvent avoir lieu : une au nord et deux plus larges au sud. C’est pourquoi le dispositif de combat de l’armée azérie a été scindé en deux groupes de force, deux corps d’armée. Le 1er Corps d’armée est composé de 6 brigades mécanisées, et est renforcé par des unités du 5ème Corps d’armée (2 bataillons de chars, des lance-missiles et de l’artillerie, des unités aériennes, principalement des drones de recherche et d’attaque). La mission du 1er corps d’armée est d’occuper la moitié nord de l’enclave. Le 2ème corps d’armée est composé de 5 brigades mécanisées, renforcées par des unités du 5e Corps d’armée (bataillons mécanisés, bataillons d’artillerie et compagnies de drones), et a pour mission d’occuper l’enclave sud. En réserve se trouve le 2e corps d’armée.

Le plan opérationnel de l’armée azerbaïdjanaise était divisé en deux étapes. Dans l’étape 1, l’objectif proposé est de pénétrer les lignes de défense de l’armée arménienne, dans plusieurs zones et dans plusieurs directions. Grâce aux couloirs aménagés dans la défense arménienne, l’Azerbaïdjan introduit les forces et les moyens nécessaires pour envelopper les éléments de première ligne du dispositif ennemi (régiments mécanisés, infanterie motorisée, bataillons d’artillerie et forces d’opérations spéciales), afin de les encercler. L’étape 1 est considérée comme achevée avec le contrôle du seul réseau de communication nord-sud, situé parallèlement à la ligne de front, par l’armée azerbaïdjanaise.

Dans la terminologie militaire, cette voie de transport est très importante. Elle s’appelle voie de contournement et permet le transfert de forces et de matériel d’une zone stabilisée vers un secteur où la défense a été percée par l’ennemi. Le transfert de troupes sur la voie de contournement vise à lancer des contre-attaques, avec l’aide de ces forces supplémentaires, suivies de la restauration des positions initialement perdues.

 

 

2 – Rythme initial de l’offensive azerbaïdjanaise

En raison de la configuration du terrain, cette étape 1 s’avère difficile, car au niveau de la ligne de contact, les deux armées ont créé des obstacles anti-blindés et des bunkers en béton, autour desquels les sous-unités peuvent soutenir une défense durable. Comme l’initiative appartient à l’armée azérie, le rythme de son offensive est limité, afin de réduire les pertes. La première étape aurait déjà pu être franchie si l’armée azerbaïdjanaise n’avait pas été confrontée à un facteur extérieur, comme la détérioration du contexte international initialement favorable. Dans cette situation, l’armée azerbaïdjanaise aurait été contrainte de recourir massivement aux troupes aéroportées, dans une grande manœuvre verticale, afin de bloquer, dès le départ, la route arménienne. Le ratio des hélicoptères de transport aérien est supérieur à 5/1 (65/12) en faveur de l’Azerbaïdjan. Les hélicoptères azéris Mi-8/17 pouvaient transporter dans la première vague environ 2 bataillons d’infanterie et en 8 à 12 heures, 2 brigades entièrement équipées.

Cependant, l’état-major azerbaïdjanais sait qu’une opération aéroportée, menée en l’absence de moyens sophistiqués de brouillage pour neutraliser les défenses antiaériennes arméniennes, aurait entraîné des pertes importantes. D’autant que, en termes quantitatifs, la défense aérienne arménienne est sensiblement égale à celle de l’Azerbaïdjan.

Même s’ils sont plus âgés, les moyens sont efficaces et sont servis par des soldats arméniens bien entraînés.

3 – Les drones d’attaque assurent le succès des Azéris dans la première phase de l’opération

C’est pourquoi les vidéos postées sur les réseaux sociaux montrent que depuis le début du conflit du Haut-Karabakh, la priorité de l’état-major de l’armée azérie a été l’utilisation de drones de recherche et d’attaque. Les drones sont de petites tailles et ont un revêtement fait de matériaux composites, avec une empreinte radar réduite, la distance de détection étant plusieurs fois plus petite que dans le cas des avions multi-rôles. Lorsqu’ils sont détectés sur radar ou visuellement / infrarouge, les drones sont faciles à abattre, car ils ne sont pas très maniables et ont une vitesse maximale de 220 km / h.

 

Grâce au soutien reçu d’Israël et de la Turquie, l’Azerbaïdjan est de loin supérieur à l’Arménie, c’est pourquoi les drones ont remplacé l’avion piloté pendant de la première étape. Plus de 30% des missions de drones azéris ont consisté à localiser et frapper des radars de détection et de guidage, des systèmes mobiles de missiles antiaériens et d’artillerie arméniens, situés près de la ligne de contact, sur le territoire de l’enclave et même en Arménie.

 

L’Azerbaïdjan devrait augmenter considérablement le nombre de missions, même si cela signifie épuiser le stock de drones suicides. Simultanément à la neutralisation de la défense antiaérienne arménienne et à la création de quelques couloirs aériens sûrs, les avions multi-rôles prendront progressivement la place des drones azerbaïdjanais. Les avions multi-rôles peuvent emporter à bord une charge de combat plus importante que les drones et peuvent attaquer des cibles beaucoup plus diverses, au sol ou dans les airs, à des distances beaucoup plus grandes. Dans le même temps, une opération aérienne massive de l’Azerbaïdjan pourrait être lancée dans l’enclave.

Comme nous l’avons vu dans les vidéos sur les réseaux sociaux, même les véhicules blindés ou les pièces d’artillerie automotrices sont vulnérables aux munitions cumulatives de précision lancées depuis des avions. Ainsi, 50% des missions des drones azéris visaient à découvrir et à frapper les blindés et l’artillerie arménienne classique et lance-missiles en première ligne. Selon mon estimation, l’Arménie a jusqu’à présent perdu environ 80 chars T-72, 70 véhicules blindés de transport de troupes ou MLI, 50 pièces d’artillerie, obusiers propulsés et lance-missiles, 20 radars et systèmes de détection antiaériens, ce qui représente 25 à 30% des moyens qu’elle a en dotation.

 

 

4 – Drone d’attaque, arme imbattable ?

L’Arménie paie maintenant le prix de la fraude électorale de 2018, lorsque la révolution « colorée » a imposé de force le gouvernement pro-occidental dirigé par Nikol Pashinyan. Il visait à rejoindre l’OTAN et à renoncer aux achats militaires en Russie. Si l’Arménie avait acheté le système russe de contre-mesures passives SHTORA, ses véhicules blindés auraient été moins vulnérables aux coups de drones azerbaïdjanais.

Fondamentalement, l’équipement est une protection antimissile anti-char, mais le sous-système d’alerte, ainsi que l’émetteur de brouillage infrarouge et laser, sont efficaces contre le capteur électro-optique (FLIR) des drones suicide Harop utilisés par l’Azerbaïdjan. Contrairement aux autres drones, Harop ne lance pas de munitions mais frappe la cible, ayant une ogive de 20 kg dans le fuselage. Bayraktar TB2, le deuxième type de drone d’attaque utilisé par les Azéris est fabriqué en Turquie et utilise également un appareil électro-optique pour rechercher et découvrir des cibles. Le drone possède 4 points d’attache et est armé de munitions MAM-L, guidées sur le faisceau laser. Chaque munition a une ogive cumulative de 7 kg. Simultanément au brouillage, le système SHTORA lance des grenades aérosols, générant en quelques secondes un rideau de fumée opaque, d’un rayon de 50-70 m, impénétrable pour le capteur électro-optique des drones et pour le faisceau laser marquant la cible.

 

 

5 – Étape 2 de l’opération offensive azerbaïdjanaise

Au 19 octobre, la première étape de l’offensive azerbaïdjanaise n’était pas encore terminée mais de nombreux objectifs avaient été atteints. Comme prévu, deux percées ont été réalisées : une petite au nord et une plus grande au sud (hachurées sur la carte). Le 1er Corps d’armée et le 3ème Corps d’armée avancent de manière convergente sur la voie de contournement pour faire la jonction. Ce n’est un secret pour personne que les dispositifs de défense sur la ligne de contact sont constitués des unités de l’armée les mieux entraînées et les plus dotées. Une fois la zone de défense de l’Arménie percée, la progression devient plus facile à réaliser. Le grand nombre et la mobilité des véhicules blindés azéris commencent à devenir décisifs, car dans les dépressions intramontagnardes, l’espace de manœuvre correspond à leur rythme offensif accru.

En fait, la 2ème étape de l’offensive arménienne a déjà commencé après le retrait de l’armée arménienne, suivant le schéma de l’armée russe en Géorgie en 2008. L’armée arménienne peut, cependant, mettre en place des lignes de contre-attaque, depuis les profondeurs à l’ouest de l’enclave, mais il lui sera difficile d’arrêter le chaos créé par la chute du principal dispositif de défense. De plus, il devra organiser le déploiement de ses réserves en Arménie sous les frappes aériennes azéries. Ces unités militaires arméniennes fraîches, transportées sur le théâtre d’actions militaires, ont peu d’expérience de combat, d’entraînement et ont une dotation inférieure à celles de première ligne. Dans ce cas, les chances d’arrêter l’armée azerbaïdjanaise d’avancer plus loin et même de traverser la frontière en Arménie sont minimes.

6 – Quel pourrait être le dénouement de l’opération ?

Au niveau stratégique, à travers la guerre du Haut-Karabakh, la Turquie souhaite un changement de rapport de force en sa faveur dans le Caucase du Sud. Au détriment de la Russie et de l’OTAN. C’est pourquoi les grandes puissances portent un si grand intérêt au déroulement des actions militaires au Haut-Karabakh grâce à la surveillance aérienne.

Par exemple, l’avion de reconnaissance radioélectronique Bombardier Challenger 650 ARTEMIS appartenant à l’US Air Force et basé à Mihail Kogalniceanu en Roumanie, a effectué des vols quotidiens depuis l’espace aérien géorgien, à 100 km au nord de la zone de conflit de Nagorno Karabah.

D’autre part, selon le site « bulgarianmilitary.com« , le 7 octobre, dans les premiers jours après la guerre, dans la ville d’Agul au Daghestan, à la frontière russo-azerbaïdjanaise, les débris d’un missile 48N6E2 ont été découverts, lancés par la batterie S. 300PMU-2 Azérie au nord de Bakou. La cible de ce missile aurait été un avion de reconnaissance électronique russe qui a évité l’impact. Deux explications sont possibles : soit les opérateurs azerbaïdjanais du système S-300PMU2 ont ordonné à la dernière minute de désactiver l’ogive de proximité du missile, soit le système S-300PMU2 vendu à l’Azerbaïdjan par la Russie, a une puce secrète intégrée qui bloque l’explosion, dans le cas des avions militaires identifiés avec le code de la Fédération de Russie.

Plus tôt, j’ai déclaré que l’Azerbaïdjan n’était pas pressé de mener l’opération, en raison du contexte international favorable. Mais personne ne peut prédire combien de temps durera ce contexte favorable pour l’Azerbaïdjan. Si rien ne se passe de l’extérieur, à la première victoire décisive de l’armée azerbaïdjanaise dans la 2ème étape, l’armée arménienne, qui a jusqu’à présent combattu avec courage et calme, sombrerait dans le chaos. Le gouvernement d’Erevan est désespéré par l’inactivité de l’Occident, vers laquelle il s’est tourné stratégiquement, au détriment de la Russie, car il ne sait pas si l’armée azerbaïdjanaise s’arrêtera au Haut-Karabakh ou poursuivra l’offensive en Arménie.

De son côté, l’Azerbaïdjan a fait ses calculs, estimant que ni l’Occident ni la Russie n’interviendront en faveur de l’Arménie pour ne pas risquer un conflit avec Erdogan, qui a poussé par derrière le dirigeant de Bakou dans cette aventure militaire. Peut-être que la Russie, se servant des Azéris, veut donner une leçon aux Arméniens, en leur montrant que c’est la conséquence de leur orientation vers l’OTAN. Mais peut-être la Russie vise-t-elle au-delà, cherchant la prise de conscience du public à Erevan des conséquences de la grave erreur commise par les Arméniens en acceptant la fraude électorale de 2018. Et elle veut d’abord que le peuple arménien corrige son erreur. Je crois que la Russie ne serait disposée à renouer avec l’Arménie que si les forces politiques de l’opposition arménienne sont en mesure de forcer le gouvernement pro-occidental d’Erevan à assumer l’échec de la campagne militaire en démissionnant. Alors, et alors seulement, la question du Haut-Karabakh sera résolue exclusivement par la Russie, soit à partir se la situation telle qu’elle se présentera, c’est-à-dire aussi par des moyens militaires, soit par des négociations dans le format dicté par Moscou.

Avec tout le soutien substantiel apporté par la Turquie, je pense que l’Azerbaïdjan ne devrait pas se gargariser de sa victoire sur l’Arménie, mais devrait exécuter les ordres de Moscou « ad-litteram », même si cela signifie le retrait partiel du Haut-Karabakh. Parce le 1er , 2ème, 3ème et une partie du 5ème corps d’armée de l’armée sont stationnés dans l’ouest du pays, étant engagée dans la guerre du Haut-Karabak. Le 4e corps d’armée est isolé dans l’enclave de Nakhicecan, à l’ouest du Haut-Karabakh. Aujourd’hui, Bakou, une ville située sur la côte de la mer Caspienne, est la capitale la plus mal défendue au monde. L’Azerbaïdjan a une frontière nord-est avec la Russie, avec Bakou à 100 km au sud de la frontière. La marine azerbaïdjanaise est presque inexistante, alors que la flotte russe de la Caspienne est forte et a la capacité de soutenir une opération de débarquement maritime sur la côte azerbaïdjanaise, près de Bakou. Comme les Russes l’ont déjà démontré, les batteries de missiles antiaériens Azéris S-300PMU2 sont inefficaces contre les avions russes.

Valentin Vasilescu

Traduit par Avic pour Réseau International


 

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