Où sont les intellectuels algériens ? (opinion)

La situation de la vie intellectuelle dans les médias algériens 

La situation en Algérie est compliquée et complexe. Elle est compliquée parce que l’Etat et les Algériens des élites ne s’autorisent pas les moyens de comprendre et ne brisent pas les limites des lectures inutilement traditionnelles ou intellectuelles, comme celles qui font références aux anciens (jdoudna galoue) ou celles qui reprennent sans distanciation des théories principalement occidentales sans vérifier leurs applications utiles et efficaces sur des réalités algériennes. En effet, nous assistons depuis quelque temps à la publication d’articles truffés de références ou de références sous-entendues (références adjectivées par le nom de leurs auteurs, comme de dire selon les propos deleuziens) qui n’apportent pas grand-chose aux domaines de la compréhension. Bien au contraire ça ne fait qu’augmenter le mystère du sujet auprès d’un public qui souhaite comprendre. Bien sûr je n’ai pas l’intention d’accuser les élites algériennes, dont je fais partie, de défaillantes mais je pense que nous avons tout intérêt de considérer notre séparation, notre externalisation intellectuelle des sociétés algériennes que beaucoup, y compris des architectes, continuent à minorer et uniformiser discursivement. Ce n’est pas pour rien que l’université reste en dehors de l’actualité. Les universitaires, chercheurs, dont une partie s’est affirmée en France par exemple et par conséquence en Algérie, n’ont pas fait grand-chose pour impliquer l’université dans le débat public. Au contraire, ils ont même fait acte d’allégeance au système pour en obtenir des avantages et un prestige national. Tout le monde bien sûr joue au jeu, parce que tout le monde aspire à regarder tout le monde de haut. La répression est intra universitaire et intra milieu intellectuel. Le constat que je fais n’est pas une spécificité algérienne en soi, seulement elle dure depuis quarante ans et plus, et n’est en réalité que le reflet du miroir des archaïsmes qui dominent y compris dans le milieu intellectuel ou ce qu’il en reste. D’autre part elle est complexe parce que les segments intellectuels n’arrivent pas ou ne savent pas réaliser une jointure intellectuelle. Du coup, même s’il y a accumulation d’informations, de données scientifiques à la base, les remontées sont quasiment impossibles pour en faire bénéficier l’ensemble des segments intellectuels. Ces derniers sont frappés par une forte épidémie de narcissisme. Tout le monde veut exister sans l’autre. Nous sommes en plein « intellectuello-centrisme ». Cela ne fait que démontrer que si l’université algérienne existe, l’esprit n’y est pas encore, d’autant plus qu’il y a eu suffisamment d’articles portant sur la politisation de la dérive qui concerne depuis les années 1960 les milieux universitaires algériens et la déformation de l’intellect en général. 

Les intellectuels des sensations intellectuelles 

J’ai déjà abordé le sujet dans un ou deux articles de Le Quotidien d’Oran. C’était sous forme d’allusions qui ont été parfois mal reçues dans les milieux intellectuels qui, en partie, prennent plaisir à déformer les idées par intérêts occultes ou à s’attarder sur des aspects stylistiques ou de rédaction comme pour ce qui est relatif aux néologismes1. J’évoquais ci-dessus le cas des intellectuels qui se font des « sensations intellectuelles » en abordant des choses simples mais de manières compliquées et dont la notoriété fonctionne parce qu’ils bénéficient d’une portance médiatique2 voire même politique et d’une caution parfois très forte des milieux scientifiques qui ont tendance à verser de plus en plus dans le sectarisme. En fait, l’oligarchie n’est pas que politique, elle est aussi intellectuelle et scientifique, littéraire, mais aussi journalistique, etc., elle est encline à la domination et l’exercice d’un pouvoir, et tend à maintenir les statuquos. Elle fabrique sa légitimité en s’appuyant sur les mécanismes les moins fiables des sociétés et active à les consolider autour de ses intérêts propres. D’ailleurs, il n’y a pas plus dangereux qu’un intellectuel qui œuvre à appuyer la focale sur sa renommée et qui n’admet pas l’évolution de la pensée. « Penser n’est pas construire des cathédrales ou composer des symphonies »3. Nos investigations très modestes nous ont amenés à constater que ce genre d’intellectuels existe bel et bien en Algérie et impose de par son existence un fonctionnement très formalisant des structures scientifiques. Ces intellectuels en plus de discréditer les apports des moins notoires, s’habituent à réanimer leurs positionnements plus qu’autre chose et à les présenter comme des vérités dans l’absolu. Cela transparaît dans leurs contributions journalistiques et scientifiques et leur manière d’exercer leur renommée. Ces intellectuels ce n’est pas qu’ils sont inefficaces, mais leurs contributions n’éclairent pas pour autant à cause de leur inadmission culturelle. Je crains que cet état de séparation des intellectuels des sociétés locales accentuent et renforcent les formes de déviances qui atteignent « La société algérienne ». Le recours des intellectuels à la presse je le vois personnellement comme étant une évidence, surtout dans la situation actuelle où la science est en crise d’existence et de représentativité sociale et politique. Il faut expliquer et dépasser comme pour ce qui concerne la société algérienne plurielle les limites des résultats, du senti et ressenti, et surtout permettre aux sciences humaines dont font partie l’architecture et l’urbanisme (en tant que disciplines passerelles) d’accéder au rang d’importance nationale qui est le leur dans un véritable processus de développement du pays4. Il ne faut pas hésiter à déconstruire les idées pour les mettre à la portée du grand public sans verser forcément dans le « popularisme » et le populisme. En d’autres termes la science n’a pas d’existence si elle n’est pas soutenue et intériorisée par une conscience sociale et un éveil populaire. 

Des sujets abandonnés aux intellectuels des médias 

La dérive des médias5 elle-même façonnée par la dérive politique à laquelle nous assistons (et à laquelle nous avons toujours assisté) a cautionné fortement l’explication des effets, des résultats que les faits en eux-mêmes. Combien de fois j’ai vu des sociologues tenter d’expliquer des conséquences d’un point de vue partisan, sectateur, et manœuvrer une énième manipulation de l’opinion publique. C’est le cas des islamisants politisés qui cherchent à élargir leur audience. Mais c’est aussi le cas d’auteurs de romans qui, on le voit bien, commercialisent des exposés de comportements sociaux à un marché plutôt international favorable à la marchandise idéelle qui lui est suggérée. Ces conquérants de l’espace public ou des espaces publics font plus dans l’agitation intellectuelle que dans la production intellectuelle. La fixation que font certains autour de la femme montre bien que nous ne construisons pas du tout un projet de société, mais que nous contribuons surtout à démonter ce qui reste du projet de société. Que les velléités à la suspicion, au contrôle des consciences et la réduction des libertés, sont plus fortes dans les discours des intellectuels médiatisés. Le fascisme n’a pas de sens précis ; il a la capacité de germer dans tous les espaces dès qu’il trouve les conditions adéquates. On peut penser qu’on défend une cause sans se rendre compte qu’on la dessert. Je crois que les intellectuels qui ont des choses à dire doivent se mettre à l’œuvre sans avoir peur de se tromper ou de la critique d’où qu’elle vienne. L’Algérie à mon sens vit une étape de son histoire qui permet de combler le vide que tentent d’occuper quelques intellectuels, qu’ils aient raison ou pas. Vaut mieux être nombreux sur la scène que quelques-uns. 

La richesse est dans la diversité et l’expérience du réfléchir. 


Benkoula S.M. El Habib, Universitaire 

Notes: 

1- Beaucoup d’Algérien ne se rendent pas compte qu’une langue non seulement change mais qu’elle s’adapte aussi à son environnement culturel. N’est-il pas temps de reconnaitre qu’il existe désormais un français algérien ? 

2- Entamer une recherche sur les intellectuels des médias en Algérie est intéressant à mon sens. 

3- Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Edition du Seuil, 1975, p. 06. 

4- Ce passage, je compte le développer dans mes prochains articles. 

5- La dérive du journalisme commence depuis que journaliste est devenu une carrière selon Emmanuel Todd. 

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