Pandémies, monnaie, dépossession, contrôle social, surveillance et guerres au sein et contre les populations

13.05.2020

   par Mohamed Belhoucine *

«Ce que l’on ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie (Code de l’indigénat), les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique (Code noir)».

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950), Paris, Présence Africaine, 2011, p.14

[Il faut savoir que l’Etat français colonial donnera pour sa part un cadre «juridique» aux guerres de races avec le Code noir en Martinique et Guadeloupe (1685) et le Code de l’indigénat exclusivement dirigé contre les Arabes d’Algérie (1881)].

L’accumulation primitive est une condition d’existence qui accompagne sans cesse le développement du capitalisme et de sa principale dimension, le capital financier. Accumulation primitive ou accumulation par dépossession sans elle le capitalisme ne peut survivre. La «civilisation des peuples» est bâtie sur le Surplus (Toynbee et Braudel l’ont mis en évidence et théorisé dans leurs remarquables travaux), n’est autre que l’accumulation du capital. Le capital financier transmet l’illimité (de sa valorisation) à la guerre perpétuelle en faisant de cette dernière une puissance sans limite (la guerre totale). Production illimitée pour la guerre illimitée [à lire la vision exaltée de la guerre totale, un chef d’œuvre de stratégie par Erich Ludendorff, Général en chef des armées allemandes (1916-1918), La Guerre totale (1935) Flammarion ; et aussi le travail pionnier de l’historien Léon Daudet, La Guerre totale, librairie nationale, Paris, 1918]. L’accumulation des grandes richesses ne se fait pas uniquement en exploitant autrui dans les manufactures, les usines et la société entière (travail physique et cognitif) mais également par l’expropriation, l’escroquerie, le pillage et la prédation des nations les plus pauvres. La prise de l’accumulation primitive ne vient pas seulement «au début» du capitalisme, elle s’exerce également, y compris sous ses formes les plus «moyenâgeuses», dans le capitalisme le plus développé. L’accumulation par dépossession se poursuit dans toutes ses formes d’expropriation d’une accumulation continuée, de nos jours, alors les guerres de classes, de races, de sexe, de subjectivité (04 concepts que j’emprunte à Michel Foucault, La Biopolitique) sont perpétuelles Sans Fin et Sans Répit. Ceux qui relèvent de la subjectivité sont : les traditions, les institutions, les coutumes, les codes, les esprits, les monuments historiques, les langues et surtout les banques…Le colonialisme est la vérité et la matrice historiques de l’ensemble de ce procès qui, rappelons-le, est celui de l’accumulation primitive continuée dans le «capitalisme industriel» en gestation militaire, où la force armée n’a jamais cessé de s’exercer aux dépens des nations les plus faibles et les plus colonisables. Protection militarisée des richesses de l’accumulation, la sécurité intérieure devient militariste (la police en France est dotée de plus en plus d’armes de guerre en face du prolétariat intérieur (gilets jaunes) et de la population endocolonisée, stigmatisée et précarisée des banlieues dans le feu roulant de sa projection à l’extérieur). La guerre et la course aux armements sont à la fois conditions du développement économique et de l’innovation technologique et scientifique depuis le début du capitalisme. La violence sans limite du capitalisme, un mode de production bâti sur le pillage et la violence aveugle sous couvert de «valeurs universelles», notamment, par ses guerres contre le prolétariat intérieur, au centre (Les pauvres et les femmes en Europe) et le prolétariat extérieur, à la périphérie (les peuples colonisés racialisés ou néo-colonisés). La guerre au sein de la population dans les métropoles impérialistes à recours à l’instrumentalisation de la race et de la liberté des femmes sur le dos de la population endocolonisée (le musulman, l’étranger, le migrant, le réfugié, la femme voilée), c’est à travers ce champ superficiel limité de connaissance que se construit toute la vulgate zemmourienne qui se fait une fixation exclusive sur les endocolonisés. La transformation des enjeux politiques en conflits religieux et en guerres de civilisation faisant fond sur la «question raciale» est sciemment poursuivie par le capital via tous ses dispositifs médiatiques (zemmour) et de pouvoir, plus particulièrement en France. La pacification obtenue par tous les moyens «sanglants» et «non sanglants», est le but de guerre du capital comme «relation sociale». La monnaie et la guerre constituent la police militaire du marché mondial. Sans l’exercice de la guerre à l’extérieur, et sans l’exercice de la guerre civile par l’Etat à l’intérieur des frontières, jamais le capital n’aurait pu se constituer.

La «guerre civile» est «l’état permanent» du capitalisme. C’est une guerre perpétuelle que se livre le capital contre le prolétariat intérieur (les pauvres en occident) et le prolétariat extérieur (la population pauvre mondiale).

La majorité des passages, suivis de mes commentaires qui vont suivre dans cette partie, ont été tiré in extenso de la lecture du Capital, quoique reformulés et adaptés en y mettant de l’ordre pour un texte d’emblée inaccessible, certes remplis d’idées pénétrantes mais composé d’un véritable fouillis qui découragera tout lecteur pressé ou démotivé. Seule l’approche d’une lecture systémique réussie et revisitée cent fois en d’incessants allers et retours (en empruntant et en faisant appel à un vaste champs de connaissances), va nous permettre à accéder et à distiller ce texte extrêmement difficile à lire, acéré et ardu. Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, livre premier : le procès de production du capital, trad. dirigée par J- Lefebvre, Paris, Presses universitaires de France, 1993. (Les numéros entre parenthèses qui suivront renvoient aux pages correspondantes du Capital).

Si vous voulez connaître une question, faites-en l’histoire. L’idée, selon Marx, que l’accumulation initiale (primitive) a eu lieu une bonne fois pour toute, dans un passé reculé, puis qu’elle a cessé d’avoir des effets significatifs, n’est pas exact. Les théories critiques marxistes récentes, Ernest Mandel ( les ondes longues du développement du capitalisme, édit. Broché, 1993), David Harvey (Le nouvel impérialisme Paris, Les prairies ordinaires, 2010, p.192) et celles inaugurées par Rosa Luxemburg au début du XXe siècle (L’accumulation du capital (ouvrage publié en 1913), Paris Maspero, 1967, troisième partie, chapitre 31) tendent à démontrer que le procès d’accumulation initiale est au contraire une constante de la géographie historique du capitalisme. Marx avait tort de reléguer l’accumulation initiale à la préhistoire du capitalisme, et, de limiter le processus d’accumulation initiale à une époque antédiluvienne (XVIe siècle). Le capitalisme aurait disparu depuis longtemps s’il n’avait constamment eu recours à l’accumulation initiale (primitive) ou de dépossession, et surtout à la violence impérialiste. Tous les aspects spécifiques de l’accumulation initiale décrits par Marx – la dépossession des populations paysannes ; l’exploitation coloniale, néocoloniale et impérialiste ; l’utilisation de la puissance étatique au profit de la classe capitaliste ; le clôturage (enclosures) des terres communales ; la privatisation des terres et des ressources appartenant à l’Etat ; le système international de la finance et du crédit ; sans parler du lucratif marché de la dette souveraine et du trafic d’être humains, en particulier des femmes et des enfants, qui s’inscrit dans la droite ligne de l’esclavage – aucun de ces aspects-là n’a disparu, et certains, comme le système de crédit, le clôturage et la privatisation ont même acquis une place prépondérante au cours des dernières décennies (voir mon papier sur El Watan du 02 janvier 2018, sur la dystopie néolibérale et le bradage de l’outil économique public de l’Algérie suivi par toute une série de mesures scélérates arrêtées par la conférence tripartite siégeant le 27 décembre 2017 sous la présidence de 3 principaux acteurs et instrumentateurs qui se retrouvent aujourd’hui incarcérés).

L’accumulation initiale n’a pas disparu et a permis au capitalisme de survivre ; dans certains cas elle a même eu tendance à s’intensifier et à engendrer de violents conflits (en Inde les paysans sont expropriés pour créer des zones économiques spéciales, au Brésil les indiens sont expulsés de leur forêt pour la culture du soja pour nourrir le bétail des grasses prairies du Middlewest et Middleeast des Etats-Unis, y compris au Congo des populations entières sont transférées et entassées dans des bidonvilles, dépossédées de leur terre riche en métaux stratégiques (le cobalt (60% de l’offre mondiale), le colton, le germanium , le palladium, le molybdène etc..). En outre, la dette souveraine et le système de crédit, que Marx présente comme des aspects essentiels de l’accumulation initiale, ont désormais pris une ampleur démesurée, au point de devenir le système nerveux central qui régule le flux des capitaux. Aucune des pratiques présentées par Marx n’a donc disparu, et certaines se sont développées à un point que personne à son époque n’aurait pu imaginer.

L’accumulation par dépossession n’est que le prolongement de l’accumulation initiale, elle est devenue une composante significative de la consolidation d’un pouvoir de classe dans le capitalisme mondial. Il ne faut donc pas croire qu’elle relève de la préhistoire du capitalisme. Elle est omniprésente, et prend des formes les plus diverses intra territoriale et extraterritoriale – suppression de l’accès aux terres, l’appropriation des ressources de pays néo-colonisés et de leurs moyens de subsistance, disparition des droits à la retraite (mesures prises récemment en France), à l’éducation, à la santé, toutes chèrement acquises par d’âpres luttes de la classe ouvrière.

Il ne faut pas perdre de vue comment les fonds de placement privés se sont emparés des centaines d’entreprises publiques en Algérie (avec la complicité de l’Etat et de l’ancien régime), comment ils les ont dépouillées de leurs ressources, comment ils ont licencié autant que possible, puis empoché d’énormes profits sur les entreprises restructurées (Ex l’usine de Ngaous, la SNTA, les huileries, les meuneries, les câbleries, les cimenteries, gestion des ports et aéroports etc..). Autres formes d’accumulation par dépossession : le bio-piratage des sources d’eaux minérales dans notre pays, l’eau est un bien commun accaparé par les privés, une appropriation de la vie ; L’industrie du sucre entre les mains de deux familles, un scandale, ce produit stratégique de large consommation constitue une manne de plus-value financière considérable à l’échelle d’Etat de plus de 3,5 milliards d’euros / an, doit relever du bien commun de la nation (sans parler des achats à terme du sucre (RSA Londres) transformés en achats spot induisant une hémorragie et une fuite des capitaux considérable à hauteur du montant total acheté) ; le brevetage du vivant en occident ; l’appropriation de notre pool génétique, halieutique, agricole et animalier ; la disparition totale de tout notre pool génétique semencier ; L’apparition ex nihilo de tout une meute de promoteurs affairistes de l’immobilier toujours impunis ( beaucoup sont dans l’impossibilité de justifier l’origine des fonds et qui par précaution ont fait fuir leur progéniture à l’étranger), se sont accaparés le foncier urbi et orbi de nos villes avec la complicité d’une administration corrompue sous couverture politique (le cas d’Oran est illustratif, notamment sous les méfaits de deux ex Wali malfaiteurs devenus ministres et récemment incarcérés), à cela s’ajoute la gentrification sans aménagement du territoire et la production des sans-abris ; Le transfert de rente des revenus de nos hydrocarbures (ce transfert de rente est invisible et est subsumé par notre plan comptable national), se redéploie sous deux modes, d’une part par l’octroie d’indues subventions venant s’ajouter aux énormes profits des entreprises privées et d’autre part via la consommation de l’énergie quasiment gratuite au profit des industries de transformation des multinationales présentes en Algérie ; Les prédateurs de crédits qui cherchent à exproprier des familles d’agriculteurs et de pasteurs des hauts plateaux au profit de l’agrobusiness ; L’appropriation et la destruction de nos zones pastorales à l’ouest du pays et la culture agro-industrielle de la tomate (l’or rouge) centre de toutes les convoitises à l’est du pays en liaison directe avec les mécanismes bien rodés des fuites des capitaux en Algérie,etc.

L’extraction de la plus-value (sociale, physique et cognitive) est une forme d’accumulation par dépossession, puisqu’elle n’est rien d’autre que l’aliénation de la capacité du travailleur à produire de la valeur dans le procès du travail. En outre, pour que cette forme d’accumulation se développe, il faut mobiliser une population latente de travailleurs et offrir au développement capitaliste de nouveaux terrains et de nouvelles ressources. Comme, dans l’ensemble, le capitalisme mondial n’a guère réussi à générer de la croissance depuis les années 1970, la consolidation du pouvoir de classe a eu tendance à s’appuyer davantage sur l’accumulation par dépossession. Il faut bâtir une force pour contrecarrer les 2 formes d’accumulation, en rassemblant les deux dépossédés (dépossédés dans le procès du travail et les dépossédés de leurs moyens de subsistances, de leurs ressources ou de leurs droits) : tout cela participe de la dynamique du capitalisme, qui ne recule devant rien pour élargir la sphère du profit. Chose que Gramsci et Mao avaient fort bien comprise. Marx a eu tort sans doute de considérer que l’accumulation primitive et l’accumulation par dépossession appartiennent à la préhistoire du capitalisme.

Nous allons nous limiter stricto sensu au chapitre XXIV du livre premier du Capital, dans ce chapitre Marx entend tout d’abord raconter l’histoire de l’accumulation primitive (ou accumulation par dépossession qui se poursuit de nos jours) depuis le XVIe siècle et expliquer les raisons de ce processus. En filigrane aussi, il pose deux questions essentielles imbriquées dans le même raisonnement : comment la force de travail est-elle devenue une marchandise ? Ou, plus généralement comment la classe ouvrière est elle apparue ?

La pensée bourgeoise, en particulier celle de John Locke (philosophe, esclavagiste et grand propriétaire foncier) et Adam Smith, voudrait nous faire croire à cette histoire de contes de fées, que la transition du féodalisme au capitalisme s’est faite progressivement, sans douleur et en douceur (textes à l’appui, Marx reprend de longs passages des écrits de ces deux penseurs bourgeois, p.800 à 805). Marx s’inscrit en faux démontre que les choses ne se sont pas exactement passées ainsi.

«Le premier rôle est tenu par la conquête, l’asservissement, le crime et le pillage, en un mot, par la violence. Dans la suave économie politique, c’est l’idylle qui a toujours régné. Droit et «Travail» furent de tout temps les uniques moyens d’enrichissement, exception faite chaque fois, naturellement, de cette année» (p.804).

Au contraire :

«Elle est inscrite dans les annales de l’humanité en lettres de sang et de feu» (805).

Marx féru de lectures historiques, juridiques et encyclopédiques, décrit le processus réel de l’accumulation primitive (initiale ou accumulation par dépossession) comme d’une autre nature et qui consiste à déposséder par la force une classe entière du contrôle des moyens de production, d’abord par les moyens illégaux, et plus tard, grâce à l’action de l’Etat.

Marx cloue au pilori Adam Smith dans ses propres contradictions, notamment là où Smith reconnaît que l’accumulation du capital s’enracine dans l’appareil et le pouvoir d’Etat, alors pourquoi, rétorque Marx, préconiser le laisser-faire comme moyen primordiale d’accroître le bien-être individuel et national ? Smith comme d’autres économistes politiques, au risque de démolir sa propre argumentation a donc préféré ignorer le rôle joué par l’Etat dans l’accumulation primitive.

Marx reprend en conséquence avec une précision horlogère, en extension (mondial) et en intention (en rendant poreuse les frontières de transition entre le féodalisme et le capitalisme), le locus classicus de la description des guerres de l’accumulation à partir de ce moment où, entre le XVe et le XIXe siècle, les seigneurs de la terre et la bourgeoisie naissante déchaînent une guerre civile en Angleterre contre la paysannerie, les artisans, les travailleurs journaliers pour la privatisation des terres communes (la loi sur les ‘’ enclosures », en Grande Bretagne, entre 1727 et 1815, plus de 5000 lois furent votées qui autorisent les clôturages).

La destruction de la structure communautaire des villages et des foyers de production domestique, l’abandon des cultures vivrières et l’expropriation des fermes réduisent la population à la misère et contraignent à la mendicité et au vagabondage un nombre croissant de déracinés auxquels on ne laisse d’autre choix qu’entre l’extermination et la disciplinarisation (biopolitique et biopouvoir décrites par un Michel Foucault euro-centré) à marche forcée et le regroupement des tenures (Terre concédée à un vassal non noble) dans toute l’Europe. Une Europe soumise à ces «législations sanglantes» que Marx a longuement analysées et qui ressuscitaient l’esclavage avant de généraliser la pratique de l’internement dans les workhouses comme cadre du travail forcée, se doublent d’une appropriation, des «terres sans maîtres» des «Amériques». Il ne faut pas perdre de vue que l’accumulation par dépossession de l’ordre colonial se poursuit sans discontinuer de nos jours et qui auparavant la conquête, le pillage des richesses naturelles et minières allié à l’exploitation agricole des «terres en friches», débouchera sur un véritable génocide des populations indigènes dont le «vide» sera comblé par la traite des esclaves grâce à la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires (peaux noires et masques blancs, 1952, Seuil, Frantz Fanon) que décrira de manière inimitable, brutale et quasi liturgique à son tour feu Eduardo Hughes Galeano, dans ‘’les Veines ouvertes de l’Amérique Latine » Essai poche 1981 (Livre que le regretté Hugo Chavez a offert à Obama).

[[De ce génocide en Amérique Latine, l’année 1610 est le premier palier qui nous fait entrer de plein pied dans la géohistoire par le géopouvoir qui l’anime (A ce titre consulter l’excellent ouvrage «Pour les peuples indigènes des Amériques,la fin du monde a déjà eu lieu, en 1492»par Deborah Danowski et Eduardo de Castro).

A partir de l’analyse de la glace des pôles par forage et carottage, les scientifiques ont pu déterminer qu’à cette date (1610), la quantité CO² dans l’atmosphère avait atteint un niveau anormalement bas. Les raisons de ce phénomène sont des plus instructives car elles mettent en valeurs objectives l’importance du génocide pratiqué par les puissances coloniales européennes sur les Amérindiens : c’est le quart de la population de la planète qui disparaît (entre 1492 et 1610) quand la population indigène du continent chute de 85 millions à 4 millions. On comprend mieux que la plus grande catastrophe démographique de l’histoire du monde ait pu entraver dans son sillage la reforestation du continent et augmenter le stockage du CO² dans des proportions telles que les climatologues peuvent s’en servir comme d’un minimum étalon à partir duquel mesurer son augmentation constante.]]

De ces «législation sanglantes», Boris Geremek , dans ‘’truands et misérables dans l’Europe moderne ( 1350-1600)  » édit. Gallimard 1980 p.98-99, nous livre copie de l’acte promulgué en 1547 par Edouard VI , roi d’Angleterre et d’Irlande: «Chaque homme qui reste pendant trois jours sans travail est considéré en flagrant délit de vagabondage. Les juges «doivent immédiatement faire marquer ledit oiseux sur le front à l’aide de l’acier brûlant par la lettre V, et adjuger ladite personne vivant si soigneusement au présentateur [c’est-à-dire au dénonciateur] pour qu’il soit son esclave, pour qu’il possède et tienne ledit esclave à la disposition de lui-même, de ses exécuteurs ou serviteurs par l’espace de deux ans à venir». La fuite est punie par un châtiment corporel, par une nouvelle marque, un S, et la condamnation à l’esclavage perpétuel. La récidive de fuite et punie de mort».

Que font ces populations expulsées de leur terre ? C’est ce que va expliquer Marx dans ce long chapitre XXIV du Capital. Ne trouvant souvent pas d’emploi, ils deviennent, du moins aux yeux de l’Etat, des vagabonds, des mendiants, des voleurs, des bandits. L’appareil d’Etat adopte en effet des méthodes qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours : il les criminalise, il les emprisonne, il les frappe avec la plus extrême violence. «C’est ainsi que le peuple des campagnes, brutalement exproprié et expulsé de sa terre, réduit au vagabondage, fut astreint par des lois d’un terrorisme grotesque à la discipline nécessaire au salariat à coups de fouet, de marquages au fer rouge et de tortures» (828). La violence de l’assujettissement des travailleurs au dispositif disciplinaire du capital est d’abord transparente.

Mais, à mesure que le temps passe, «la contrainte muette des rapports économiques scelle la domination du capitaliste sur le travailleur» (829). Une fois le prolétariat dressé, une fois les travailleurs habitués à leur condition d’ouvriers salariés, de simples détenteurs de force de travail, la violence ouverte peut passer à l’arrière plan. Mais la «bourgeoisie montante» a encore besoin du «pouvoir d’Etat» pour réguler les salaires et empêcher les travailleurs de s’organiser collectivement (à cette époque, les lois anti-syndicales s’appelaient les «Combination Laws» qui interdisaient aux travailleurs de s’associer ou même de se rassembler) (830). L’Etat devient dès lors le pilier de la consolidation du régime libéral (fondé sur la propriété privée). «Dès le début de la tempête révolutionnaire, la bourgeoisie française osa reprendre aux ouvriers le droit d’association que ceux-ci venaient à peine de conquérir. Par un décret du 14 juin 1791, elle déclara que toute coalition ouvrière était «attentatoire à la liberté et à la Déclaration des droits de l’homme» (…) (833)

Le droit bourgeois est donc utilisé pour entraver la puissance collective des travailleurs.

Marx examine ensuite tout le procès de la circulation en partant de la genèse du fermier capitaliste. Le landlord pourvoit en semences le fermier qui paie en retour une rente (en argent ou en nature) au landlord. Ce procès de monétarisation et de marchandisation implique une «révolution agricole», qui offre au capital un certain type du contrôle du sol. Marx de façon acérée nous explique que ce capital se met à circuler à travers le sol, à travers la nature, exactement de la même façon qu’il s’est mis à circuler dans le corps des travailleurs devenu capital variable. Comme l’explique de façon saisissante dans la partie suivante du capital, cette révolution agricole est à double tranchant. Elle libère une grande quantité de force de travail, mais elle libère aussi les moyens de subsistance qui étaient auparavant consommés directement sur place. Elle transforme l’offre de nourriture en marchandise. Le marché des biens et des marchandises s’élargit donc, en partie parce que de moins en moins d’individus sont capables d’assurer leur propre subsistance. Dans le même temps, le capital détruit un grand nombre de commerces artisanaux, émerge alors un marché plus solide et plus vaste. La croissance, à partir du XVIe siècle, du marché intérieur britannique est selon Marx un moment important dans le développement du capitalisme.

Une crise d’accumulation survient par l’absence de croissance, c’est la première grande crise du capitalisme, la crise de 1848 a été un véritable matériau que Marx étudia parcimonieusement (j’ajoute celles qui ont suivi, en 1929, 1970, 1987, 2001 et 2008). Marx examine inlassablement en détail la crise de 1848, en mettant en évidence en premier la circulation du capital pour repérer les points de blocage susceptibles d’engendrer les perturbations et les crises les plus graves. Ces points de blocage auxquels va répondre Marx sur une centaine de pages sont : 1- D’où vient l’argent de départ ? 2- D’où vient la force de travail ? 3- L’accès aux moyens de production. 4- La pénurie de ressources naturelles. 5- La question de la technologie. 6- La perte du contrôle du procès de travail par les capitalistes. 7-Le problème de la réalisation et de la demande effective. 8- Le système de crédit et la centralisation du capital. 9- La circulation d’ensemble du capital.

Les travaux de Marx ont trop d’enseignements à nous livrer sur les périls de notre époque pour être consignés à la poubelle de l’histoire. Il est nécessaire d’étudier les contradictions internes du capitalisme et les travaux de ce génial et scientifique dialecticien qui a désossé tous les organes de la machine du capitalisme et qui a tant fait pour les mettre en lumière. Comme l’écrivait Henri Lefebvre dans la postface du Capital «l’évènement déjoue les prévisions ; dans la mesure où il est historique, il bouleverse les calculs. Il peut aller jusqu’à renverser les stratégies qui tenaient compte de sa possibilité».

Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage (citation de J. Jaurès). Si la financiarisation de la fin du XIXe siècle et du début du XXe a conduit à la guerre totale et à la révolution russe, à la crise de 1929 et aux guerres civiles européennes, la financiarisation contemporaine pilote la guerre civile mondiale et globale. Guerre et économie, ce sont les 2 faces de la même pièce, au fondement même du capitalisme. Carl Schmitt nous a instruit et a dévoilé l’hypocrisie «pacifiste» du libéralisme en rétablissant la continuité entre l’économie et la guerre : l’économie poursuit des buts de guerre avec d’autres moyens («le blocage du crédit, l’embargo sur les matières premières, la dégradation de la monnaie étrangère», dommages et désastres que subira l’Allemagne où 700.000 Allemands après la der des ders mourront de famine, suite aux sanctions imposées par la France et l’Angleterre, après le Congrès de Versailles en septembre 1919). «Néolibéralisme est une philosophie de la guerre totale, c’est la guerre des intérêts, pour l’argent, les ressources naturelles, pour la domination des peuples.» (C.Schmitt, Nomos de la terre PUF, 1950 p.47).

La monnaie et la guerre constituent la police militaire du marché mondial. Sans l’exercice de la guerre à l’extérieur, et sans l’exercice de la guerre civile par l’Etat à l’intérieur des frontières, jamais le capital n’aurait pu se constituer. Et inversement : sans la capture et la valorisation de la richesse opérée par le capital, jamais l’Etat n’aurait où exercer ses fonctions administratives, juridiques, de gouvernementalité, ni organiser des armées toujours puissantes. L’expropriation des moyens de production et l’appropriation des moyens d’exercice de la force sont les conditions de formation du capital et de constitution de l’Etat qui se développent parallèlement. Le concept de «guerre civile mondiale» est plus approprié et reflète mieux la réalité que les catégories aliénantes enfantées par le néolibéralisme, «guerre perpétuelle», «guerre juste», et de «guerre contre le terrorisme». L’histoire du capitalisme est, depuis l’origine, traversée et constituée par une multiplicité de guerres : guerres de classe(s), de race(s), de sexe(s), de subjectivité(s), etc.

Les «guerres» comme fondement de l’ordre intérieur et de l’ordre extérieur, comme principe d’organisation de la société. Les guerres, non seulement de classe, mais aussi militaires, civiles, de sexe, de race sont intégrées d’une façon si constituante à la définition du capital qu’il faudrait réécrire de bout en bout le capital pour rendre compte de leur dynamique en son fonctionnement le plus réel.

Dans tous les tournants majeurs du capitalisme, on ne trouvera pas «la destruction créatrice» de Schumpeter porté par l’innovation entrepreneuriale (concept qui n’a jamais pu se vérifier qu’à de très petites échelles et pour de très courtes périodes), mais toujours l’entreprise des guerres civiles.

Les dépressions des années 1860 à 1888, période de croissance économique nulle, 0,1%, dans les pays capitalistes (chiffre que rapporte P.Bairoch Victoires et déboires T.2 P.397 Folio histoire, Histoire économique et sociale du monde, Edit.2002) ; ces premières crises d’accumulation du capital ont ouvert la voie à l’ère de la colonisation forcenée et à l’impérialisme, de la prise de conscience d’un nécessaire partage du monde que consacrera la conférence de Berlin 1881-1884. «Cette grande crise a joué un rôle décisif en contraignant la bourgeoisie européenne à prendre conscience pour la première fois que le péché originel de pillage pur et simple qui, des siècles auparavant, avait permis «l’accumulation originel du capital» et amorcé toute l’accumulation à venir, allait finalement devoir se répéter si l’on ne voulait pas voir soudain mourir le moteur de l’accumulation. Face à ce danger, qui ne menacerait pas uniquement la bourgeoisie, mais aussi tout le monde capitaliste, d’une chute catastrophique de la production, les producteurs capitalistes comprirent que les formes et les lois de leur système de production avaient été depuis l’origine calculées à l’échelle de la terre entière». (Rosa Luxemburg op. citée p.84). J’ajouterai qu’aujourd’hui les lois de production Anthropocène de ce système ont dépassé les limites physiques de la terre tout entière et menacent la survie de l’humanité entière.

L’accumulation des grandes richesses ne se fait pas uniquement en exploitant autrui dans les manufactures, les usines et la société entière (travail physique et cognitif), mais également par l’expropriation, l’escroquerie (les agios bancaires et les prêts financiers), le pillage (le transfert scandaleux de notre rente pétrolière à l’étranger, une dépossession de nos richesses du sous-sol par les sociétés étrangères et privées sous la forme de fuite ‘’légale » des capitaux et dividendes) et la prédation des nations les plus pauvres. Cette capitalisation indissociablement coloniale et impérialiste n’est pas moins économique que politique et militaire. Adam Smith n’engage pas pour rien l’Etat et son armée au service de la «richesse des nations» ! L’industrialisation de la guerre est une composante essentielle de l’accumulation «coloniale», puisqu’elle va créer le différentiel de puissance entre nations riches et pauvres qui se traduit en différentiel de richesse. C’est tout le contraire de la théorie d’Adam Smith pour qui les dépenses de l’armée et la guerre, financées par la manufacture et le commerce sont «improductives».

La guerre de subjectivité et la guerre civile permanente

A cela s’ajoutent les guerres de subjectivité que Marx a tout juste effleurées de façon intuitive [Le concept du General Intellect (Marx) qui annonçait déjà le post-fordisme et la société cognitive après 1970 (révolution microélectronique, biotechnologique et nanotechnologique). La valeur se crée non seulement dans la production et dans tout le cycle de circulation mais aussi dans l’ensemble de la société. Grundrisse manuscrits 1857-1858, édit. sociales, 2018, p.351]. Ces subjectivités ont caractérisé la transition du féodalisme au capitalisme, constituent la spécificité la plus «objective» des guerres menées contre les femmes, les fous, les idiots, les pauvres, les sans propriétés, les sans travail, les vagabonds, les criminels, les prostituées, les paysans sans terre, la propriété privée fondée sur le travail personnel, les journaliers, les ouvriers, etc. qui doivent être gouvernés sans qu’ils y consentent. «Ce sont des guerres politiques de «formation» et de pilotage de la subjectivité nécessaire à la production, à la consommation et à la reproduction du capital, car elles visent une «conversion» de la subjectivité, à une conformation des comportements et des conduites à la logique de l’accumulation du capital et de sa reproduction» (Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, Paris Gallimard 2007, p.234).

Tous les travaux de Foucault se focalisent sur le dressage «subjectif» des prolétaires au XIXe siècle, pour les fixer à l’appareil de production en normalisant leurs comportements et leurs modes de vie de manière à transformer le temps de la vie en «temps de travail» ne peut se réaliser que par le déclenchement d’une «guerre civile généralisée».

Ce dont on prend conscience tout au long du XIXe siècle, âge de la rationalisation de la mise au travail en masse, c’est que le développement capitaliste est impensable sans le dressage des corps et des esprits pour les nouvelles fonctions productives et subjectives requises par l’accumulation du capital en vue de forger une race de travailleurs. Michel Foucault fait état dans La volonté de savoir, Paris Gallimard, 1976, p.164-166 : «Au XIXe siècle, le travail de reproduction des femmes (affectif et économique) constitue un relais et un multiplicateur de pouvoir entre l’ensemble des institutions disciplinaires (école, armée, usine, hôpital), et de ceux-ci avec les nouveaux appareils de régulation (caisse d’épargne ou de prévoyance, mécanismes d’assistance, services d’hygiène et de médicalisation…) sans lesquels le capitalisme ne pourrait pas durablement fonctionner. Les individus sont attachés et rattachés comme de l’extérieur à une multiplicité de dispositifs de «séquestration du temps» dont le continuum n’est autre que le temps utile de vie. Ils sont à leur naissance placés dans une crèche ; dans leur enfance, envoyés à l’école ; ils vont à l’atelier ; pendant leur vie, ils relèvent d’un bureau de bienfaisance ; ils peuvent déposer à une caisse d’épargne ; ils finissent à l’hospice. Bref, durant toute leur vie, les gens entretiennent des liens avec une multiplicité d’institutions». Michel Foucault nous dresse un lumineux tableau dans La Société punitive, p.211 Edit. Le Seuil 1972-1973 «…qu’un individu s’avère incapable de suivre la discipline scolaire ou celle de l’usine, de l’armée ou de la prison, et l’on fera intervenir la «fonction psy», c’est-à-dire non plus directement un pouvoir (disciplinaire), mais un savoir (médical) des pathologies de l’intime visant au redressement des comportements». Dans la guerre civile généralisée déchaînée par le libéralisme pour transformer le prolétariat en force de travail, les savoirs constituent une arme stratégique. Les sciences de l’homme, les sciences sociales naissantes couvrent remarquablement cette fonction d’appareil de vérification de pouvoir que Foucault a savamment mis en évidence.

Entre la formation de la force de travail et sa répression sanglante lors des émeutes et des révolutions qui ont éclaté tout au long du XIXe siècle, Foucault ajoute (Société punitive, op.cité p.181) «Les institutions disciplinaires, sécuritaires et de souveraineté continuent la guerre civile par tous ces moyens, qui bipolarisent l’individuation des populations tout en favorisant le branchement stratégique (et non idéologique) de la famille populaire sur la famille bourgeoise».

Les guerres coloniales

Ernest Renan en 1871 dans son mémoire «La réforme intellectuelle et morale de la France» exposa la problématique de gouvernementalité posée par la colonisation interne (Europe) qui ne peut parvenir à contenir la montée de la lutte des classes et les émeutes de la «populace», en conclura par analogie à l’adresse des colonies qu’«une nation qui ne se colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme». Ernest Renan en bon bourgeois colonial a compris, comme le précise si bien Polanyi presque 70 ans plus tard, que l’économie capitaliste fondée sur le gain et le profit, de création récente, est étrangère à l’économie du commun des pays de la périphérie (les colonies), se trouvant en dehors de l’histoire et n’ayant pas subi le mode de production capitaliste, seront condamnés naturellement à devenir socialistes.

La guerre de conquête française en Algérie (1830-1871) va croiser la «question sociale» et les luttes des mouvements révolutionnaires dans la métropole. Ces guerres de conquête révèlent le caractère continué de l’accumulation primitive par la continuité du racisme colonial de l’époque industrielle.

Entre 1830 jusqu’à la trêve de 1847, le colonisé en Algérie était organisé autour d’une armée insurrectionnelle obéissant au commandement centralisé de l’Emir Abdelkader, stratège et tacticien hors pair et sans équivalent dans notre histoire, bâtisseur de l’Etat algérien, fondateur des fondamentaux de notre doctrine militaire basée sur la triptyque (le coup d’œil, le mouvement et le choc) ancêtre du C5ISR (command, control, communications, computers, cyber, intelligence, surveillance and reconnaissance), mettant en œuvre une guerre de guérilla à outrance, où le général Thomas-Robert Bugeaud tira toutes les conséquences de l’adresse et de la dextérité inimitables de l’Emir Abdelkader, l’Emir des Arabes. L’Emir Abdelkader conscient de l’énorme gap technologique en matériel et en hommes en faveur de la première puissance militaire terrestre mondiale de l’époque, écrira à Bugeaud : «Quand ton armée marchera en avant, nous nous retirerons, mais elle sera forcée de se retirer et nous reviendrons. Nous nous battrons quand nous le jugerons convenable. Nous opposer aux forces que tu traînes derrière toi serait folie. Mais nous les fatiguerons, nous les détruirons en détail». Lettre d’Abdelkader à Bugeaud, citée par Yves Lacoste, La Question post-coloniale Paris Fayard, 2010, p.297

Bugeaud répondra en génocidaire criminel avec une rare violence à l’Emir Abdelkader : «Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, (…) de jouir de leurs champs (…). Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes (…), ou bien exterminez-les jusqu’au dernier». Maréchal Bugeaud, Fascicule 1 : L’Algérie. Des moyens de conserver et d’utiliser cette conquête ; Suivi par le Fascicule 2 : La Guerre des rues et des maisons (2 fascicules à consulter à la Bibliothèque de Saint-Cyr-L’Ecole).

La révolution de février 1848 à Paris se transforma en guerre civile où pour la première fois se manifesta la classe ouvrière… Qui pouvait affronter les «barbares de l’intérieur», les «bédouins de l’intérieur» (Bugeaud) sinon ceux qui avaient combattu les «barbares» des colonies dans des situations semblables ? Qui pouvait écraser «cette canaille rebelle», ces «bêtes brutes et féroces» de la populace révoltée sinon «l’Africain Louis Eugène Cavaignac (1802-1857)», nommé gouverneur d’Algérie en février 1848, devenu le ministre de la guerre le 17 mai 1848, opérant «dans Paris comme il eût fait face aux tribus guerrières arabes» (Tocqueville). Cavaignac soutiendra la stricte imbrication de la guerre insurrectionnelle et de la guerre civile dans une guerre coloniale telle qu’expérimentée en Algérie contre les Arabes fournit les techniques militaires employées par la République en France sous son autorité pour écraser l’insurrection de juin 1848 à Paris. Cavaignac soutiendra sans réserve par haine de classe la destruction programmée de l’ennemi intérieur par les tactiques militaires de la coloniale (plus de 30.000 ouvriers laisseront leurs vies et 3000 civils fusillés sans distinction hommes, femmes et enfants). Il faut observer que l’Algérie a été toujours un champ d’expérimentation, le passage obligé et solide tremplin des carrières des hauts fonctionnaires civils ou militaires pour obtenir de hautes charges en France. Récemment deux ambassadeurs français en Algérie se retrouveront catapultés successivement tous les deux à la tête de la DGSE en France.

C’est une tradition autoentretenue consacrant et situant toujours l’Algérie dans le champ de l’accumulation par dépossession en tant que laboratoire des expérimentations récurrentes et incessantes, réalisées dans le carré de la mission sentinelle et sécuritaire néocoloniale française.

Alexis de Tocqueville ajoute aussi sa touche cynique de l’érudit et du savant colonial en soutenant la politique et les crimes de la conquête militaire du Maréchal Bugeaud : «La guerre coloniale doit pratiquer tout ce que le «droit des gens» de la guerre conventionnelle interdisait, et qui relève d’une stratégie globale de terreur et de famine : ravager l’économie du territoire occupé, détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente des populations, ou en d’autres termes à une ville, pratiquer des razzias, incendier des villages, rafler des troupeaux, s’emparer des hommes sans armes, des femmes et des enfants, ne faire aucune distinction entre civil, militaire et prisonnier (qui doivent être exécutés)… établir tous les moyens coercitifs nécessaires à la domination sur les Arabes sans laquelle il n’y a ni sécurité pour la population européenne ni progrès de colonisation… que les conditions économiques soient telles qu’on puisse facilement s’y procurer l’aisance et y atteindre souvent la richesse, et du libre commerce avec la France. Soit le principe d’un gouvernement colonial libéral faisant reposer la «liberté» des seuls colons (la population européenne se substitue à l’élément indigène en le refoulant ou en le détruisant sur des dispositifs que l’on peut dire avant la lettre, de guerre sécuritaire). Il ne faut pas dire que l’organisation sociale en Algérie doit être exceptionnelle, sauf quelques ressemblances, mais au contraire : les choses doivent être menées en Algérie comme en France, sauf quelques exceptions. Parmi celles-ci, l’interdiction du commerce pour les Arabes car c’est le moyen le plus efficace dont on puisse se servir pour réduire l’influence des tribus arabes». (Alexis de Tocqueville, «Travail sur l’Algérie», Œuvres complètes, t.1, Paris Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1991, p. 705, 706, 710, 716).

La politique d’émigration coloniale visait à faire du prolétaire européen un colon propriétaire (le sabre et la charrue), la haine raciale des généraux ‘’africains » reconnaît immédiatement le fil rouge du fil noir, reliant les «indigènes de l’intérieur» (la classe ouvrière de la métropole) aux indigènes des colonies.

Il ne faut pas se tromper, ce modèle de domination, colonisateurs/minorités (colonisées) «profite» également aux ouvriers européens. Malgré l’exploitation qu’ils subissent en métropole, ils partagent avec les capitalistes les dividendes de la colonisation qui les «embourgeoise». Selon l’expression de Engels (Marxisme et Algérie, textes de Marx et Engels, Paris UGE, 1976, p.394) «les ouvriers participent au monopole colonial et en vivent allègrement». Les politiques raciales font émerger la force des divisions à l’intérieur du prolétariat mondial. Le pouvoir passe également par les dominés qui le reproduisent en s’y conformant. Les ouvriers objet d’un racisme de classe pendant tout le XVIIIe et le XIXe siècles, le retournent contre les colonisés. Par un curieux chassé-croisé, les premiers congrès socialistes se tenant à Alger à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (1920) défendent «la main-d’œuvre française» contre la main-d’œuvre italienne, considérée comme étrangère ; et tandis que les colonisateurs français se pensent «algériens», les colonisés ne sont que les «indigènes» ou les «Arabes».

En septembre 1920 est convoqué à Bakoule «1e congrès des Peuples de l’Orient» que Grigori Zinoviev (Le Congrès de Bakou 1920, Contretemps, 12/09/2012), alors président de l’Internationale communiste appelait «la seconde moitié du congrès de l’Internationale». 1891 délégués des différents pays de «l’Orient opprimé» y prennent part (100 Géorgiens, 157 Arméniens, 235 Turks, 192 Persans, 14 Tchétchènes, 14 Hindous et 8 chinois) dont 1273 communistes. La question coloniale et la question musulmane sont au centre des discussions. S’adressant à des délégués majoritairement musulmans, Zinoviev croit devoir parler leur langage et, emporté par l’enthousiasme, affirme que l’objectif politique était de «susciter une véritable guerre sainte (djihad) contre les capitalistes anglais et français» et attaque violemment l’aristocratie ouvrière européenne : « L’aristocratie ouvrière dans les colonies ou en Europe est, en réalité, complice des colonialistes en optant pour la catégorie de la guerre des races. L’aristocratie ouvrière des pays capitalistes s’est précisément constituée en aidant ‘’sa » bourgeoisie ‘’ à conquérir et à opprimer le monde entier par des moyens impérialistes, afin de s’assurer ainsi de meilleurs salaires. Les peuples colonisés doivent donc constituer des alliés pour permettre à la révolution de reprendre l’initiative».

Il n’est pas inutile d’observer que 45 ans auparavant Engels (op. cité p.25) s’est réjoui de la capture de l’Emir Abdelkader, inspiré par la théorie de l’eurocentrisme marxiste moderniste à ses débuts «En gros notre opinion est qu’il est très heureux que le chef arabe ait été pris. La lutte des bédouins était sans espoir, mais bien que la façon dont la guerre a été menée par des soldats brutaux comme Bugeaud soit très condamnable, la conquête de l’Algérie est un fait important et propice au progrès de la civilisation».

Ernest Jünger dans La Guerre comme expérience intérieure écrit «N’ayant jamais bénéficié du droit de la guerre entre Etats européens fondé sur l’exigence stratégique de préservation de la puissance des Nations, les colonies ne pouvaient qu’être soumises à un régime de «guerre totale». La guerre coloniale n’est pas une guerre contre une entité surplombante nommée ‘’gouvernement », c’est une guerre contre tous et chacun… c’est précisément par cette caractéristique que la guerre coloniale constitue la matrice historique de l’évolution de la guerre».

Ernest Jünger (op. cité) ajoute «La colonie était l’espace déshumanisé où les Etats soumis au «droit des gens» sur le théâtre d’opérations européen pouvaient, devaient s’adonner à la brutalisation la plus sauvage et la plus raisonnée, sans aucune limite «anthropologique», sans aucun «sens de l’honneur guerrier» et de l’héroïsme individuel. Le passage d’un terrain à l’autre est celui de ces expéditions qu’un Ludendorff qualifie «d’actes des plus immoraux», «provoquées par l’amour du gain», ne méritant à aucun titre la désignation noble et grave de guerre»… à une guerre totale qui en inclut toutes les pratiques de ses machines de guerre en les illimitant dans l’ordre des raisons de leur mondialisation».

Aimée Césaire (voir incipit, op. cité) n’a cessé de le faire valoir : la violence coloniale, bannie de l’art occidental de la guerre, devait finir par se retourner contre les populations européennes. Après avoir mis à sac la planète entière, l’Europe déchaîne contre elle-même les méthodes d’abord expérimentées dans les colonies. La petite guerre contre les populations colonisées a été la première forme de guerre totale.

Clausewitz, dans son ouvrage De la Guerre (édit. Minuit), limite son raisonnement et sa stratégie à l’anéantissement des seules forces militaires. Napoléon à son tour, dont l’armée résidait dans les forces populaires, mobilisées par la Révolution française, celles-ci incarnaient l’armée citoyenne, «levée en masse», l’armée des soldats citoyens. Napoléon lui-même avec ses corps d’armée en «masse» ne se proposait que la destruction de l’armée adverse dans une bataille décisive en rase campagne. Léon Daudet (op. cité) explique que la «guerre n’avait pas encore réalisé, pour parler avec Clausewitz, de forme abstraite absolue. Il s’ensuit que toutes les théories de Clausewitz sont à remplacer». Daudet (op. cité) met en lumière doctement : « Dans la guerre totale, la distinction entre belligérants et non belligérants n’existe maintenant plus, puisque tous travaillent pour la guerre et que la perte d’un ouvrier est peut-être plus grave que la perte d’un soldat».

Quand l’existence du capitalisme est en jeu (au moment où le mode d’accumulation du capitalisme a atteint ses limites absolues de saturation et ne dégage plus de valeur donc de survaleur), le capital s’approprie la machine de guerre et la transforme en guerre totale en intégrant et reformatant l’Etat comme une de ses composantes. Avec la guerre totale, l’objectif militaire n’est plus limité à la destruction de l’armée adverse (au sens clausewitzien ou napoléonien du terme), l’extension de la guerre devient illimité, ne se limite pas seulement à détruire toute la population et son milieu, mais s’étale aux domaines politique, économique, commercial, industriel, intellectuel, juridique et financier.

Ce ne sont pas seulement les armées qui se battent, ce sont aussi toutes les subjectivités, les traditions, les institutions, les coutumes, les codes, les esprits, les monuments historiques (voir les menaces de Trump sur l’Iran) et surtout les banques et les langues (durant toute la période de la colonisation de l’Algérie et jusqu’à ce jour, la France fille aînée de l’Eglise s’est toujours opposée à la massification de l’enseignement de la langue arabe et c’est courant de constater aujourd’hui que tous les ambassadeurs accrédités à Alger parlent l’arabe sauf celui de la France car celle-ci reste toujours clouée et prisonnière de cette tradition impériale irrémissible de haine contre la langue arabe.

Après un siècle de colonisation, le projet du président du conseil, Léon Gambetta, verra le jour au début des années 1930 à travers la mise en place de tout un dispositif juridico-policier tendant à l’éradication de la langue arabe de son espace naturel l’Algérie (L’arrêt du Conseil d’Etat français en 1929 entrera en application par la circulaire Michel réprimant l’enseignement généralisé de la langue arabe à destination de la population musulmane, voir le recueil Lebon, bibliothèque Cujas Paris)).

Du point de vue de la «production», le terme «total» renvoie à la subordination de la société entière à l’économie de guerre par laquelle le capital se réorganise pour reprendre des forces pour un second souffle d’un nouveau mode d’accumulation lié à l’économie de guerre. Les guerres totales induisent des changements irréversibles, non seulement dans la façon de conduire la guerre et la guerre civile (au sein et contre la population), mais aussi dans l’organisation capitaliste de la production, pour les fonctions économiques et politiques du «travail» et la gouvernementalité des populations. Gagner la guerre n’est plus simplement une question et un problème militaire : il faut avant tout gagner la guerre des industries, la guerre du travail, la guerre de la science et de la technique, la guerre des communications et de la communication, la guerre de la production de subjectivité…

Les guerres totales et les guerres civiles européennes qu’elles intègrent et qui menacent de les désintégrer sont marquées par une lutte féroce entre la machine de guerre du capital et les machines de guerres révolutionnaires mobilisées contre le capitalisme. Dans ce combat sans merci, les élites, les capitalistes industriels et financiers ont peu à peu retiré aux partis démocratico-libéraux au pouvoir et ont largement opté, après la Première Guerre mondiale, pour le fascisme, en constatant l’impuissance de la démocratie parlementaire (constitutivement induit une crise de la représentation) face au danger «bolchevique», qui a pris pied en Allemagne après les grèves, les barricades et le soulèvement de 1918-1919 et la scission des Spartakistes (avec l’assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg) avec le SPD. La nature du fascisme n’est pas étrangère à celle du capitalisme. Il n’y a pas seulement entre eux un rapport instrumental de répression ou de «service rendu» aux capitalistes, mais plutôt une double complicité qui implique l’illimité. C’est là qu’il faut chercher les raisons de la généralisation des disciplines du biopouvoir et la généalogie du «droit de tuer».

L’appropriation de la machine de guerre par le capital signifie que l’infini qui anime la production se transmet à la guerre en supprimant toute limite au «droit de tuer».

«Le pouvoir qui a pour objet l’administration de la vie peut aussi la supprimer, et ainsi se supprimer lui-même en tant que biopouvoir. Le biopouvoir dresse des populations entières à s’entre-tuer réciproquement au nom de la nécessité pour elles de vivre. Et en ce sens, les massacres sont devenus vitaux. La race a été introduite comme facteur déterminant de la question nue de la survie» (Foucault, il faut défendre la société, Gallimard, p.231-232). A cela s’ajoute la guerre de races, historiquement a été toujours une articulation de l’accumulation par dépossession. Reliée objectivement par la guerre de classes qui menace de saboter la guerre impérialiste pour la conquête des marchés mondiaux et où les belligérants peuvent devenir des «ennemis politiques» jusque dans l’illimitation de la guerre totale.

Gilles Deleuze, dans «Appareils d’Etat et machines de guerre» cours 13, 1978-1979, nous livre sa version de la guerre totale : «Parce que, à mesure que la guerre devient totale, l’objectif, à savoir, selon le terme de Clausewitz, le renversement de l’adversaire, ne connaît plus de limites. L’adversaire ne peut plus être identifié, assimilé à la forteresse à prendre, à l’armée ennemie à vaincre, c’est le peuple entier et l’habitat entier. Autant dire que l’objectif devient illimité, et c’est ça la guerre totale».

Ernest Jünger dans ses trois ouvrages (de véritables et incontournables mémoires du XXe siècle), la guerre comme expérience intérieure (1922), La mobilisation totale (1930) et ses journaux de guerre (1939-1948), a le loisir de développer quelques caractéristiques de la guerre totale, que : «La guerre dite totale abolit en effet toute distinction entre guerre civile (intérieure) et grande guerre (extérieure), grande et petite guerre (coloniale), guerre militaire et non militaire (économique, de propagande, subjective), entre combattants et non combattants, entre guerre et paix».

Pour que toutes les forces pourront être mobilisées pour la guerre totale, il faut une ‘’nationalisation » des masses par une «dissociation» de la solidarité internationale du prolétariat, c’est-à-dire à une déprolétarisation du peuple, un retournement de tendance destiné à annuler une histoire pensée dans le langage de Marx. Le général allemand Ludendorff (op. cité p.21) pourra ainsi expliquer que «L’introduction du travail de guerre, à titre de service obligatoire, avait la grande importance morale de mettre, en ces temps si graves, tous les Allemands au service de la patrie».

La guerre totale est devenue un état d’une nouvelle gouvernementalité sous la pression des grandes puissances capitalistes, et où s’exercent à la fois trois processus tout au long du XIXe et du XXe siècle menaçant directement le capitalisme. Il s’agit, primo, de l’émergence de la lutte des classes (1830-1848) et de ses tentatives répétées de construire sa propre machine de guerre pour transformer la «guerre civile généralisée» en révolution ; secundo, de la faillite du libéralisme dont le principe de libre concurrence, loin de produire sa propre autorégulation (le siècle de ‘’paix » de la Sainte-Alliance 1814-1914 (Congrès de Vienne 1814) n’a pu réaliser cette régulation basée sur l’étalon or (Karl Polanyi, La grande transformation)), débouche sur la concentration et la centralisation du pouvoir industriel (monopoles), poussant les impérialismes nationaux aux tiraillements et à l’affrontement armée pour la domination des marchés mondiaux (1914-1918) et (1939-1945) ; et enfin tertio, de l’intensification de la colonisation, qui couvre une grande partie de la planète à la fin du XIXe siècle (c’est la «course au partage du monde» amorcée et décidée par la conférence de Berlin 1881-1884).

Ludendorff (op. cité) l’assène sans fausse pudeur : «Pour remporter la victoire, il faut s’attaquer aux sources matérielles et «morales» (ou subjectives) de la nation et de la population entièrement mobilisées. Guerre industrielle oblige, il s’agit de mobiliser l’industrie et la classe ouvrière en assurant l’adhésion subjective de la population au projet nationaliste de l’économie de guerre totale où c’est toujours en fin de compte que la loi du plus fort qui décide ce qui est ou n’est pas ‘’loi et usage »».

L’organisation de l’économie de guerre de l’Allemagne était sans équivalent dans le monde capitaliste (1916-1918), théorisé et mis en œuvre par le grand industriel Rathenau (1916) bras droit du général en chef des armées allemandes Ludendorff, maître d’œuvre de la planification allemande de la production d’armement, pour organiser les campagnes de production des «plans» quinquennaux. Le plan concerne d’abord le travail qui est rendu «obligatoire dans l’ensemble de la population» et institué comme principe régulateur non seulement de la production industrielle, mais aussi de l’ensemble de la société allemande. C’est aussi qu’à suivre les réalisations du grand ingénieur mécanicien allemand Moellendorf, conseiller technique pour l’armement au ministère de la Guerre et bras droit de Rathenau, la mobilisation industrielle est le corollaire d’un projet de planification globale dont le «Bureau du Travail», chargé de contrôler la totalité de la main-d’œuvre de l’Empire, sera l’organe central. «Toute activité dépendait obligatoirement du Bureau de Travail». Ce qui explique que la conversion de l’ouvrier internationaliste en soldat nationaliste ait pu s’opérer presque instantanément : l’organisation de la guerre et l’organisation du travail deviennent homogène au travail de la guerre.

Trois processus selon Ernest Jünger (op. cité) vont constituer la triple matrice des guerres totales telles qu’avec celles-ci : 1- La guerre et la production se superposent si absolument que production et destruction s’identifient dans un processus de rationalisation -celui de la guerre industrielle-, faisant figure de défi adressé à l’économie politique et aux marxisme. 2- N’étant plus l’affaire des seules forces armées mais des nations entières et des peuples dont l’existence est menacée, la guerre totale signifie le retour chez les colonisateurs de la violence extrême de la «petite guerre» qui a toujours été une guerre contre la population. 3- La guerre totale étant en même temps guerre civile, la lutte entre les impérialismes opère au croisement de la guerre et de la lutte des classes, avant d’être «surdéterminée» par la révolution soviétique, qui se propose de transformer la guerre impérialiste en guerre civile mondiale (l’échec de la révolution en Allemagne avant et durant la république de Weimar jusqu’à l’avènement de Hitler en janvier 1933).

La guerre totale va libérer la «production» de la nécessité du «marché» dans la mesure où sa finalité n’est plus la «rentabilité» et le «profit» (même si les capitalistes s’enrichissent comme jamais), mais la production illimitée de «moyens de destruction» autour de laquelle toute la machine économique et toute la société sont mobilisées dans une discipline machinique placée sous commandement réticulaire unique. Rapporté à sa puissance destructrice, la technologie militaire n’a jamais été si bon marché. Tout se passant comme si la consommation et la production ne pouvaient tendre à l’infini que dans la destruction. Ce que la guerre totale, et en particulier la Seconde Guerre mondiale, grande préparatrice de la consommation de masse, a largement réalisée.

Les politiques sociales des années 1930 avaient pour but de conjurer le danger du collectivisme bolchevique et de mettre sous tutelle l’individualisme suicidaire du «capitalisme» libéral et financier. Ces politiques vont au-delà de la définition foucaldienne du biopouvoir (prise en charge de la natalité, administration de la santé, système d’assurance contre les risques du travail, etc.). Elles ne se limitent pas en effet, à la vie biologique des populations et à leur mise en «sécurité». Elles concernent tout l’équipement de vie organisée en ouvrant la voie à la consommation de masse comme nouvelle forme de contrôle : en Allemagne (création du premier réseau autoroutier et lancement de la «voiture du peuple» Volkswagen, aux USA méga programme d’électrification tel celui de Tennesse Valley Authority, incluant la bonification des terres dans un véritable programme d’aménagement du territoire, usage massif de la radio, etc.).

L’objectif était la planification de l’économie sous la direction de l’Etat auquel incombait le rôle de protéger les intérêts du capital contre lui-même et contre le peuple en nationalisant l’un et l’autre après le décès par mort violente du «laisser faire». Les ‘’Etats providence‘’ modernes sont en grande partie des produits de la guerre, c’est-à-dire des efforts des gouvernements pour apaiser les soldats et leurs familles. Aux Etats-Unis, la guerre civile (1861-1865) conduisit à instaurer les ‘’pensions de veuves » qui furent les ancêtres de l’aide sociale aux familles et à l’enfance et les premières retraites sont également apparues. Les premières pensions d’invalidité ont été versées aux soldats de la guerre d’indépendance (1775-1783). La construction du circuit économique se fait en distribuant du pouvoir d’achat (des salaires, allocations, pensions) et des droits sociaux (welfare) à la population militarisée (prolétariat industriel et prolétariat militaire) en échange du strict contrôle du droit de grève par les syndicats (Taft-Harley Act 1947).

L’Etat providence accomplit le rêve du biopouvoir, le Welfare moderne ne naît pas uniquement entre l’économique et le social d’un droit à la sécurité étendant à la société entière une logique «assurantielle» d’entreprise contre tous les «risques» inhérents à l’activité productive (accidents du travail, chômage, maladie, retraite, etc.). Il est aussi le produit de la guerre totale, et tout d’abord comme compensation pour l’engagement de la population et du prolétariat industriel dans l’effort de guerre. L’Etat social fut en partie le produit des guerres mondiales, le prix acquitté pour la chair à canon, la contrepartie de l’impôt du sang, arraché par la lutte, le ‘’coût » à mettre dans la balance des armes pour les ‘’décideurs politiques ».

Les théoriciens sont unanimes à reconnaître qu’il faut élaborer une théorie critique radicale des concepts de «guerre» et de «politique» tels qu’ils sont présupposés par la formule de Clausewitz : la guerre est/n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens.

Foucault fut le premier qui a problématisé le renversement de la formule de Clausewitz en restituant la réalité de la «guerre civile» comme la condition d’intelligibilité effective des relations de pouvoir. Pour Foucault, la «guerre civile» est la matrice de toutes les stratégies du pouvoir, et par conséquent également de toutes les luttes contre le pouvoir. Donc, c’est l’inverse qu’il faut concevoir, la politique est la continuité de la guerre.

La «guerre civile» est «l’état permanent» du capitalisme. La guerre civile n’a donc rien à voir avec la fiction hobbesienne de l’individualisme exacerbé de la «guerre de tous contre tous» projetée dans l’état de nature. Il s’agit toujours au contraire d’affrontements entre des entités collectives qualifiées, comprendre : « la guerre des riches contre les pauvres, des propriétaires contre ceux qui n’ont rien, des patrons contre les prolétaires».

La guerre civile est le processus même par lequel se construisent les collectivités nouvelles et leurs institutions. La division, le conflit, la guerre civile, la statis structurent et déstructurent le pouvoir, ils forment «une matrice à l’intérieur de laquelle les éléments du pouvoir viennent jouer, se réactiver et se dissocier». «L’affirmation que la guerre civile n’existe pas est un des premiers axiomes de l’exercice du pouvoir». L’économie politique est la «science» par excellence de cette dénégation. Elle se veut double dénégation, négation de la guerre et négation de la souveraineté : l’intérêt économique et l’égoïsme individuel remplacent les passions guerrières, tandis que l’autorégulation de la main invisible rend inutile et superflu le souverain. Dans l’idéologie libérale, le capitalisme n’a besoin ni de la guerre, ni de l’Etat. «L’exercice quotidien du pouvoir doit pouvoir être considéré comme une guerre civile : exercer le pouvoir, c’est d’une certaine manière mener la guerre civile et tous ces instruments, ces tactiques qu’on peut repérer, ces alliances doivent être analysables en terme de guerre civile. Le point de vue de Clausewitz est celui de l’Etat, dans l’inversion de la formule, l’Etat n’est pas l’origine ou le vecteur des relations de pouvoir.

Dans le schéma clausewitzien l’Etat étatise la guerre, il mène la guerre à l’extérieur de ses frontières pour augmenter sa puissance d’Etat, dans un cadre réglé par la constitution du droit international à l’initiative des Etats. Là encore, on voit comment ce principe de Clausewitz a eu un support, un support institutionnel précis qui a été l’institutionnalisation du militaire. L’existence d’un dispositif militaire permanent, coûteux, important, savant à l’intérieur du système de la paix». (Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, op.cité p.111). L’irréductibilité de la guerre sociale à la lutte des classes qui la pacifie conditionne l’analyse du pouvoir politique comme guerre. Il y a une différence de nature entre les relations de pouvoir (disciplinaires, de sécurité et de gouvernementalité) et les affrontements stratégiques. Elle montre que guerre et pouvoir, tout en étant distincts, se trouvent dans un rapport de continuité et de réversibilité. Les relations de pouvoir sont de type gouvernants/gouvernés et désignent des relations entre partenaires, alors que les affrontements stratégiques opposent des adversaires. «Un rapport d’affrontement rencontre son terme, son moment final (et la victoire d’un des deux adversaires) lorsque aux jeux des réactions antagonistes viennent se substituer les mécanismes stables par lesquels l’un peut conduire de manière assez constante et avec suffisamment de certitude la conduite des autres.» (Michel Foucault, «le sujet et le pouvoir» T.II, p.1061). Les rapports stratégiques entre adversaires se substituent des relations types gouvernants/gouvernés. Les libéraux rêvent de voir les dispositifs de pouvoir fonctionner de manière automatique, sur le modèle de la main invisible d’Adam Smith s’imposant aux individus comme une nécessité dans le jeu de la liberté et du pouvoir. Mais ces «automatismes» sont d’abord les résultats de la guerre et de sa continuation par d’autres moyens, en sorte que la guerre couve toujours sous les relations disciplinaires, gouvernementales et de souveraineté.

Une fois que les dispositifs de pouvoir assurent une certaine continuité, prévisibilité et rationalité à la conduite des comportements des gouvernés, il peut toujours se produire le processus inverse qui transforme les gouvernés en adversaires, puisqu’il n’y a pas de pouvoir sans des insoumissions qui lui échappent, sans luttes qui se jouent de la contrainte du pouvoir et qui ouvrent à nouveau la possibilité de la «guerre civile». « Et en retour, souligne Foucault, pour une relation de pouvoir, la stratégie de lutte constitue elle aussi une frontière», un seuil qui doit être franchi vers la guerre. L’exercice du pouvoir (disciplinaire, sécuritaire, gouvernemental, etc.) présuppose 1/ la liberté de celui sur lequel il s’exerce, et 2/que ce dernier soit bien «reconnu et maintenu jusqu’au bout comme sujet d’action», c’est-à-dire comme sujet de lutte, de résistance, d’insoumission». Si bien que ««toute extension du pouvoir pour soumettre», d’un côté, la liberté et, de l’autre, la subjectivité, ne peuvent que conduire aux limites d’exercice du pouvoir ; celui-ci rencontre alors sa butée soit dans un type d’action qui réduit l’autre à l’impuissance totale (une ‘’victoire » sur l’adversaire se substitue à l’exercice du pouvoir), soit dans un retournement de ceux qu’on gouverne et leur transformation en adversaires. Peut-être le plus important est-il de saisir que le pouvoir et la guerre, les relations de pouvoir et les relations stratégiques ne doivent pas être pensés comme des moments successifs, mais comme des relations qui peuvent continuellement se renverser et qui, en fait coexistent. «En fait, entre relation de pouvoir et stratégie de lutte, il y a appel réciproque, enchaînement indéfini et renversement perpétuel. A chaque instant le rapport de pouvoir peut devenir, et sur certains points devient, un affrontement entre des adversaires. A chaque instant aussi les relations d’adversité, dans une société, donnent lieu à la mise en œuvre des relations de pouvoir». (Foucault, Naissance de la Biopolitique).

La réversibilité (entre gouvernants/gouvernés et adversaire/ennemi) détermine une «instabilité» qui n’est pas étrangère au capitalisme financier contemporain. La «crise» ne succède pas à la «croissance», elles coexistent ; la paix ne succède pas à la guerre, elles sont coprésentes ; l’économie ne remplace pas la guerre, elle institue une autre façon de la conduire. La «crise» est infinie et la guerre ne connaît de répit qu’en incorporant les dispositifs de pouvoir qu’elle sécurise. Il n’est plus question en définitive de renversement de la formule (la politique comme continuation de la guerre par d’autres moyens) mais d’une imbrication de la guerre dans le politique et du politique dans la guerre qui épouse tous les mouvements du capitalisme. La politique n’est plus, comme chez Clausewitz, celle de l’Etat, mais politique de l’économie financiarisée imbriquée dans la multiplicité des guerres qui se déplacent et font tenir ensemble la guerre de destruction (pandémique peut-être) en acte avec les guerres de classes, de races, de sexes, et les guerres écologiques qui fournissent l’«environnement» global de toutes les autres.

La gouvernementabilité ne remplace pas la guerre. Elle organise, gouverne, contrôle la réversibilité des guerres (ami/ennemi) et du pouvoir (gouvernants/gouvernés). La gouvernementalité est gouvernemetalité des guerres, faute de quoi le nouveau concept, trop hâtivement mis au service de l’élimination de toutes les «conduites» de la guerre, entre inévitablement en résonance avec le tout-puissant et très néo-libéral concept de gouvernance. Gouvernementalité, c’est la naissance de la biopolitique. Le marché y récupère en effet son statut d’entreprise de négation de la guerre civile au fil d’une utopie néo-libérale.

Capital et guerres «civiles» au sein et contre les populations

Deux colonels de l’armée de l’air chinoise, Qiao Liang et Wang Xiangsui, auteurs d’un livre à sensation stratégique publié en 1999 (La Guerre hors limites, Paris Payot & Rivages, 2006), font une première approche de la nouvelle nature et des nouvelles fonctions entremêlées de la guerre et l’exécutif comme composantes de la machine de guerre du Capital financier, en l’espèce, ils conçoivent l’activité financière comme une «guerre non sanglante». La finance sera donc intégrée à une stratégie de guerre non conventionnelle renonçant à la fois à la «guerre populaire» et à la seule «guerre technologique» pour faire face à la suprématie états-unienne. Faisant valoir toute l’importance des «opérations non militaires» dans lesquelles ils font inclure les «guerres commerciales, les guerres financières, etc.».

Aujourd’hui, constatent-ils : «Les facteurs menaçant la sécurité «nationale» sont moins les forces militaires d’un Etat ennemi que les «facteurs économiques» comme l’appropriation des ressources (dépossession), la capture des marchés, le contrôle des capitaux». (Qiao et Wang op. cité p.168).[ Les services d’intelligence impérialistes se sont faits une spécialité en mettant en place tout un dispositif de capture et de contrôle de tous les mouvements des capitaux publics et privés de pays riches en ressources, sorte de reconduction stricto sensu du schéma colonial du contrôle du commerce des arabes ; voir comment la société El Amal de notre bourgeoisie nationale a été mise en faillite en 1936 à Alger, Oran, Constantine, Saïda, Mostaganem et Sidi Bel Abbes (voir C.A Julien histoire d’Algérie T.1 ). Aujourd’hui les sanctions commerciales, la violation des traités et des conventions fiscales (dépossessions, rackets, chantages et cabales fiscales) sont légalisées selon un cadre juridique défini à l’exemple de la loi scélérate française du 5 décembre 2007, assimilant tout nanti étranger à un mercenaire ou ennemi intérieur].

Changement de paradigme oblige, il est temps de reconnaître que les dommages des nouvelles «armes non militaires» peuvent être aussi redoutables que ceux produits par les «armes militaires». Qiao et Wang insistent particulièrement sur la finance, car elle est le moyen le plus efficace de produire de l’insécurité au niveau d’un pays et de la planète tout entière. «Si l’on compare en terme de chute de l’indice de sécurité nationale, la situation de la Thaïlande et de l’Indonésie, qui en quelques mois ont connu une dévaluation de plusieurs fois 10% et une quasi-faillite économique, à celle de l’Irak, qui a souffert à la fois d’attaques militaires et d’embargo économique, il est à craindre qu’il n’y ait guère de différence entre eux !» C’est aussi la raison pour laquelle les redéfinitions du conflit entre la Grèce (la trahison plus tard de Tsiparas qui a rejoint le camp impérialiste, la race a prévalu sur la solidarité de classe) et les institutions financières transnationales en terme de «guerre», «guerre coloniale», «occupation», «mandat colonial», etc., ne sont pas de simples métaphores. Qiao et Wang plaident tout au long de leur ouvrage que la manière de mener la guerre n’est plus l’affaire des seuls militaires : «A l’évidence la guerre sort du domaine des armes et des affaires militaires et devient l’affaire des politiciens, des scientifiques et même des banquiers. Les guerres ne sont pas seulement sanglantes et les moyens de les conduire ne sont pas uniquement militaires. L’économie et notamment l’économie financière peut remplacer les moyens militaires et donner lieu à une «guerre non sanglante».» (Qiao et Wang op. cité p.299).

La nouvelle stratégie financière impérialiste, Qiao et Wang n’hésitent pas à l’assimiler à un terrorisme financier, ce qui les amène à construire un modèle de machine de guerre du Capital particulièrement utile pour saisir la nature du pouvoir exécutif transnational contemporain et la nouvelle réalité de la guerre. Ils expliquent en effet que le gouvernement de l’économie du monde est devenu un «ingénieux maillage sans la moindre discontinuité entre différents niveaux et différentes institutions. Le modèle de gouvernement conjugue ‘’Etat (niveau) supranational + Etat multinational + non étatique »» (op.cité p.257). L’exemple de la crise asiatique de 1997 (le but conféré à cette onde de choc économique était de pousser l’économie chinoise à se privatiser, à se libéraliser, à se globaliser et à se dépatriotiser pour finir en possession du capital mondial, tout en assumant sa mission d’être d’usine du monde), avec ses attaques spéculatives qui se sont portées d’abord sur la Thaïlande pour s’étendre ensuite à l’ensemble des pays d’Asie du Sud-Est, en entraînant son lot de «réformes structurelles», permet de déployer la liste de ses acteurs : les Etats-Unis, à savoir le seul Etat qui puisse être «représenté» par son omniprésente institution financière (FED) ; le FMI et la Banque mondiale (institutions transnationales) ; les fonds d’investissements dominés aujourd’hui par BlackRock etc.(multinationales privées) ; Standard & Poor’s, Moody’s etc. (institutions d’évaluation et de notation non étatiques).

Le pouvoir exécutif réel représente l’identité réalisée entre économie, politique et militaire qui va fondamentalement se transformer «l’aspect et l’issue de la guerre, et même la nature militaire de la guerre, demeurée inchangée depuis l’antiquité, pour faire droit à l’arme «hyper stratégique» de la guerre financière» (Qiao et Wang op. cité p.258).

L’officier britannique Rupert Smith explique l’enjeu et l’importance de la guerre civile au sein/dans les populations. «La machine de guerre n’est plus une instance de régulation, mais un pouvoir de programmation et d’exécution de la nouvelle guerre civile que certains militaires vont analyser comme une guerre au sein de la population (war amongst the people)» (Rupert Smith, l’Utilité de la force. L’art de la guerre aujourd’hui, Paris, Economica, 2007, p 281). C’est ce nouveau type de pouvoir exécutif que l’on a vu à l’œuvre, dans sa version «non militaire», lors de la crise de la dette grecque. Les institutions européennes, le FMI et la BCE ne doivent répondre de la violence et de l’arbitraire des décisions prises ni aux peuples, ni même aux Etats, mais aux seules institutions financières transnationales qui sont aujourd’hui le vecteur principal de la multiplication des guerres «civiles» contre les populations. A suivre Qiao et Wang, le résultat de la globalisation capitaliste, «c’est que tout en réduisant l’espace du champ de bataille au sens étroit, le monde entier a été transformé en un champ de bataille au sens large… Les armes sont plus modernes, les moyens plus sophistiqués. Il y a seulement moins de sang, mais tout autant de brutalité.» (Qiao et Wang op. cité p. 298). Les deux flux par lesquels est définie la force de déterritorialisation du capital à l’œuvre depuis l’accumulation primitive, à savoir la monnaie et la guerre, se superposent parfaitement dans la mondialisation capitaliste contemporaine. La finance est devenue une arme non militaire par laquelle on mène des «guerres non sanglantes» produisant des effets aussi dévastateurs que les «guerres sanglantes».

La machine de guerre du Capital a donc introduit dans la conduite de la guerre de deux manières différentes : la guerre industrielle et la «guerre au sein des populations» (voir Part 2 et 3). Le processus d’intégration de la guerre dans les stratégies non plus de l’Etat, mais du Capital, modifie la nature et les fonctions de la guerre. C’est la thèse des deux stratèges chinois déjà cités dans leur analyse de la «crise financière de 1997», de l’indistinction de l’économie et de la guerre.

Un nouveau tournant sera pris à l’occasion de la réflexion qui s’est engagée sur les raisons de l’échec de la superpuissance militaire américaine dans les conflits du début du XXIe siècle. La vision systémique du fonctionnement de la guerre développée par les 2 officiers chinois cède la place aux impératifs de la «guerre au sein des populations» (Le Hirak est une cible idoine de l’impérialisme pour continuer cette ‘’guerre non sanglante au sein des populations » à l’objectif de l’accumulation du capital international par la dépossession de nos ressources), qui se devra saisir la nouvelle nature de la guerre en faisant droit à la guerre de subjectivité. C’est toute la question du «rôle essentiel du facteur humain» (human terrain) pour une «guerre irrégulière» qui devient la forme irrégulière de la guerre – et de la guerre de division dans/au sein de la population. L’environnement stratégique est celui de la reconnaissance d’une «ère de conflits persistants» amenant à privilégier les «opérations de stabilisation» pour intensifier l’entreprise de colonisation systématique en continuant la guerre de l’accumulation primitive comme une opération de police transnationale. C’est aussi en ce sens que la machine de guerre du Capital délivre la vérité transhistorique de l’ensemble de son procès : celui du capital identifié à un impérialisme libéral qui ne peut s’autoriser du «droit international» qu’en militarisant toutes ses opérations de «police» comme autant de guerre de «pacification» au sein des populations.

La fin de la guerre froide en 1989 porte avec elle l’épuisement de la «guerre industrielle» qui a largement dominée le XXe siècle et son remplacement par un nouveau paradigme posé comme son «antithèse». Ce nouveau paradigme sera défini par deux généraux stratèges, l’un anglais, Sir Rupert Smith aux états de services fabuleux (op. cité), et l’autre français Vincent Desportes, un militaire-épistémologue (le piège américain. Pourquoi les Etats-Unis peuvent perdre les guerres d’aujourd’hui, Paris, Economica, 2011, p.259), en tant que «guerre au sein des populations». Il faudra néanmoins attendre les échecs des guerres néocoloniales menées par les USA après la chute du Mur de Berlin (remarquant que cela remonte un peu plus avant, à la guerre du Vietnam) pour faire la preuve définitive de l’impuissance de la «guerre industrielle» face aux nouvelles modalités du conflit dans les conditions socio-économiques de la globalisation.

C’est ce qu’explique John Nagl, protégé et porte-plume du général américain David Petraeus et associé de très près à la rédaction de «son» manuel de contre-insurrection (publié fin 2006) : «Le véritable problème avec la guerre en réseau, c’est qu’elle nous aide seulement à détruire. Or, au XXIe siècle, ce n’est là qu’une infime partie de ce que nous essayons de faire. Elle résout un problème que je n’ai pas – combattre un ennemi conventionnel quelconque – et n’aide qu’un tout petit peu à résoudre un problème qui se pose bel et bien à moi : comment construire une société quand on est en face à des individus surpuissants par la technologie»… »On ne saurait mieux souligner qu’il ne s’agit en aucune façon de renoncer à l’Information Technologie alimentant le network-centric warfare. Il s’agit plutôt de rompre avec sa mythologie «hors sol» et de maîtriser les boucles de rétroaction sociale en l’intégrant, en l’adaptant, en la reterritorialisant dans les modalités d’engagement d’une guerre sans fin au sein de la population».

Le remplacement de la ‘’guerre industrielle » par la ‘’guerre au sein de la population » est une nécessité stratégique du Capital (à la lumière de ce qui circule dans les réseaux sociaux, le Hirak algérien a ouvert son flanc et a trop duré pour qu’il ne soit pas objet de manipulation à l’intérieur de la foule par les puissances impérialistes). L’ennemi est moins l’Etat étranger que l’ »ennemi indétectable», l’»ennemi inconnu», l’»ennemi quelconque» qui se produit et se reproduit à l’intérieur de la population. La population est le terreau d’où cet ennemi non clairement identifiable peut à tout moment surgir. «Il a besoin de la population en tant que collectivité pour être entretenu. Comme un parasite, il dépend de son hôte pour le transport, le chauffage, l’éclairage, les revenus, le renseignement».

L’unité et la finalité de la machine de guerre ne sont pas données par la politique de l’Etat-nation, mais par la politique du Capital dont l’axe stratégique est constitué par le crédit/dette. La machine de guerre du Capital est subordonnée à la société humaine, sa gouvernance, son contrat social, ses institutions et non plus telle ou telle région, telle fleuve ou telle frontière, il n’est plus de ligne ou de province à conquérir, à protéger. Le seul front que doivent tenir les forces engagées est celui des populations.

Dans le nouveau paradigme, «les deux parties se battent au sein de la population qui est le seul théâtre des opérations pour une multitude d’actions de nature très différentes privilégiant la «communication» (afin de gagner le soutien d’une population différentiée) et le «niveau subalterne». «Les opérations seront donc toutes mineures et seule leur conjonction permettra l’effet global ; elles seront locales et le plus souvent déconnectées tactiquement puisque la structure de l’adversaire nouveau rend très improbable l’effet systémique établi naguère en parangon de la guerre» (Rupert Smith p.267 op. cité). «Dans le nouveau paradigme, la population n’est pas «un bloc monolithique». Elle est constituée d’entités fondées sur la famille, la tribu, la nation, la race, l’ethnie, la religion, les confessions, l’idéologie, l’Etat, la profession, la compétence, le commerce et divers intérêts» (R.Smith). La population s’incarne aussi dans les classes, les intérêts et les luttes. Depuis l’accumulation primitive (à la naissance du capitalisme) le déploiement des guerres de sexe, de race, de classe de subjectivité constitue la trame du pouvoir du capitalisme. Ces guerres de l’accumulation qui n’ont cessé d’accompagner son développement sont reconfigurées par leur passage à travers l’énorme socialisation de la production et de la domination constituée par les deux guerres totales mondiales et le fordisme.

A partir de 1970, le capitalisme est entré dans l’ère des conflits, durs et permanents.

L’adversaire ne pouvant être qu’«irrégulier», «la seule façon d’intervenir est de ‘’contrôler le milieu », d’intervenir pour ‘’contrôler l’environnement »» dans lequel vit la population et à l’intérieur duquel l’irrégulier se niche. Les techniques de contrôle sécuritaires et d’intervention sur l’ennemi irrégulier et non détectable de la mondialisation capitaliste seront appliquées dans ces «zones grises», celles où le capitalisme a concentré les classes précarisées, d’où la «nébuleuse des menaces transversales». L’action de l’armée impérialiste doit consister moins en l’identification et la destruction des banques de cibles [C5ISR, command, control, communications, computers, cyber, intelligence, surveillance and reconnaissance. Dans ce concert les Russes ont acquis une très large avance sur les Américains (20 ans), peuvent répondre en temps réel sur tout type de plateforme à tous types de scénario électromagnétiques en temps réel, grâce l’intelligence artificielle, la rapidité de calculs déployés par les nouveaux composants miniatures, la capacité upgradée des satellites, et les puissants algorithmes des nouvelles théoriques mathématiques dédiées à la guerre électronique] que dans le contrôle du territoire et notamment de la ville, puisque cette dernière constitue le milieu ou l’environnement de la population et de la pauvreté globalisée. Si dans le nouveau paradigme la ville supplante la campagne comme lieu de la guerre, ce n’est pas au sens où «il s’agit… d’y gagner… la guerre de la ville, mais la guerre au sein des populations dans la ville». (V.Desportes, la guerre probable p.61 à 64).

Paul Virillo dans Pure War (en pdf dans le net) p.114, apporte une inflexion importante à la définition de l’affrontement quand il affirme que son terrain n’est plus la ville, mais les «suburbs», les banlieues et les «cités» formant de sous-villes. «Parce la ville classique ne correspond plus au développement de l’initiative capitaliste et de la guerre au sein des populations, les «villes doivent mourir», assène Virillo (la «gentrification» des villes de plus en plus muséales en est une parfaite illustration). «Le futur, explique-t-il, sera l’âge de la fin des villes et de l’extension indéfini des «suburbs» : «la défaite de l’intégration urbaine au profit d’un méga-suburb. Pas la mégapole, le méga-suburb». C’est le stade du périurbain comme domaine d’intervention de la guerre urbaine contre les populations ségréguées où «domine» l’ennemi intérieur postcolonial» (Virillo op. cité). Avant de viser la «destruction», la guerre dans la ville, ou guerre civile, a pour objectif les actions, les conduites, la subjectivité de l’adversaire. Pour ce faire, «elle doit investir «autant les champs psychologiques que matériels» dans la mesure où l’univers de la population n’est pas «militaire et rationnel», mais «davantage »civil et émotionnel». «Il ne s’agit plus de percevoir des masses de chars et de localiser des cibles potentielles, mais de comprendre les milieux sociaux, des comportements psychologiques.» (Vincent Desportes, op. cité p.62, 65 et 95). «L’action de l’armée doit «rencontrer l’adversaire sur son propre terrain, en ‘’collant » au plus près à sa réalité fluctuante» selon une méthode qui est à l’envers de celle pratiquée par l’armée de la guerre industrielle. Il faut repartir du sol et de la population pour reconstruire l’Etat ou pour changer de régime ou de gouvernement. Hier, l’essentiel de l’action militaire était la destruction et le renseignement, d’abord un renseignement d’objectifs, alors que, désormais, l’essentiel est la compréhension et l’intelligence de la situation, la perception des micro-situations et des micro-objets» (V.Desportes op. cité p.135). «L’économie et l’opinion, «sont les deux grands éléments de réalité que le gouvernement aura à manipuler»«(Michel Foucault, Sécurité, territoire, population p.77 et 278).

R.Smith insiste sur le médiatico-sécuritaire : «L’opinion publique participe désormais à chaque phase de la guerre, dont les principaux combats se déroulent désormais à la télévision dans les foyers.». »La fabrication d’images comme politique globale – non pas la conquête du monde, mais la victoire dans la ‘’bataille » pour gagner les esprits. Nous combattrons sur tous les écrans de télévision dans le monde entier autant que dans les rues et les campagnes de la zone de conflit. Cette globalisation de la perception est à mettre en compte à la révolution de l’information» (Rupert Smith op. cité p. 97).

Le nouveau théâtre de la guerre est celui de la dédifférenciation des fonctions de guerre, de police et de renseignement et de leur inclusion dans un ensemble médiatico-sécuritaire. L’évolution de la guerre au sein de la population suit et poursuit l’évolution du capitalisme ; le bouleversement de la séquence classique du paradigme de la guerre industrielle [«paix, crise, guerre, solution»] découle directement du bouleversement de la séquence classique du cycle économico-financier : [«croissance, crise, récession, nouvelle croissance»]. De là, que la guerre dans et contre les populations est, à la différence de la guerre industrielle, in-dé-finie (la continuation in-dé-finie de la guerre civile au sein des populations). Dans cette guerre indéfinie aucune partie ne peut plus vaincre. Il faudra faire un usage «raisonné» de la force militaire pour ne pas s’aliéner la population. La longue guerre devient la vérité stratégique de la guerre civile mondiale contre le Capital. La réduction du militaire au policier risque cependant de passer à côté du rôle constitutif de la guerre dans les relations de pouvoir au sein de la population.

Les guerres coloniales non conventionnelles étaient fondées sur une connaissance tactique des mouvements des combattants mais aussi sur un savoir contre-insurrectionnel de la vie quotidienne des populations civiles (géographique, sociologique, anthropologique). C’est la conjonction des luttes anticoloniales avec la guerre révolutionnaire qui est au cœur de la forme la plus «moderne» et la plus «politique» de guérilla à laquelle la contre-insurrection a dû apprendre à s’adapter ? C’est tout le sens de l’hommage rendu par le général américain Petraeus à l’œuvre et à la carrière du juif tunisien naturalisé français David Galula (1919-1967), l’auteur, dit-il, du «plus important des écrits militaires du XXe siècle» Contre-Insurrection. Théorie et pratique (1964), qui avait aussi tiré en 1963 un premier livre : Pacification en Algérie, 1956-1958. On sait que la «bataille d’Alger» a été un modèle pour l’armée française, qui l’exporte, avec l’aide de l’armée américaine, en Amérique latine (notamment au Chili et en Argentine) et aussi en Irak. David Galula du grand lecteur des théoriciens de la guerre révolutionnaire [Emir Abdelkader, Cheikh Bouamama (Galula cite nommément ce dernier en puisant dans les archives militaires françaises, qui dirigea la résistance algérienne de 1873-1908 en causant de lourdes pertes à l’ennemi (selon les propres aveux des rapports de l’armée coloniale) et en prenant largement le dessus stratégique et tactique sur les troupes coloniales par le coup d’œil, le mouvement et le choc mais sera défait par la technologie ; la mise en service par les troupes françaises en 1874 du fusil chassepot d’une cadence de tir de 14 coups et d’une portée de 750 m à 1500 m décima et sonna le glas de la puissante cavalerie arabe de Cheikh Bouamama), Mao, Hô Chi Minh, Giap, etc.], qui seront mis à profit dans l’entreprise de pacification de l’Algérie, à laquelle Galula participe en tant que capitaine d’une compagnie d’infanterie. Le motif de sa première citation militaire durant la guerre d’Algérie : «avoir appliqué avec fermeté des méthodes originales», il met la population au cœur du conflit (Galula parlait et lisait couramment le chinois (mandarin) et l’arabe) en un sens qu’il ne se réduit pas au «Dispositif de protection urbaine» (DPU) et à la «stratégie victorieuse» du colonel Trinquier. Il faut moins «rallier» la population (ou une partie de celle-ci, en terrorisant l’autre partie) que la convaincre du caractère no future de l’insurrection pour vaincre cette partie… il s’agit de regagner le contrôle politique sur la population en conduisant le conflit par un argumentaire psychologique à destination de la population bien préparé et étudié à l’avance. L’usage de la force devra donc être mesuré à l’aune politico-militaire de cette guerre de subjectivité qui associe le maillage disciplinaire le plus fin du territoire («contrôle de la population») à un projet biopolitique investissant «les domaines économique, social, culturel et médical» pour montrer à la population que sa sécurité et sa prospérité seront mieux assurées par l’économie de marché que par le «collectivisme» («acquisition du soutien de la population»).

Le but est de construire (ou reconstruire) un appareil politique de la contre-insurrection au sein de la population en dirigeant «la propagande à destination de la population» sur trois points déjà préétablis par Galula : «l’importance des élections, la totale liberté des électeurs, la nécessité de voter». [A cet égard l’erreur stratégique de David Petraeus et Paul Bremer a été de diviser la population irakienne sur des bases religieuses, confessionnelles et raciales, ce qui a produit l’effet contraire à l’objectif escompté, à savoir la consolidation du sentiment national irakien et le ravivement du légendaire patriotisme et nationalisme arabe irakien face à la conquête britannique des années 1920]. La guerre au sein des populations, comme politique du capital, implique dans son entreprise de peur, de pacification, de contre-subversion tous les réseaux de pouvoir de l’économie à travers lesquels se déploie le nouvel ordre du capitalisme sécuritaire mondialisé.

L’extension des marchés politiques et économiques de la peur n’est pas infinie : la domination n’est jamais limitée que par la résistance qu’on lui oppose et la mise en pratique de ce nouvel ordre sécuritaire n’occupe que l’espace que les opprimés veulent bien lui laisser. Comme l’écrivait Bertolt Brecht, il y a beaucoup à faire :

Pour changer le monde :

De la colère et de la ténacité. De la science et de l’indignation.

L’initiative rapide, la réflexion profonde,

La froide patience, la persévérance infinie,

La compréhension du particulier et la compréhension du général :

C’est seulement en étant instruits de la réalité

Que nous pouvons changer la réalité.

(Bertolt Brecht, La Décision, Théâtre complet, t.2, Paris, l’Arche 1974, p.237)


*Docteur en physique et DEA en sciences du management


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